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NOUVELLES
 2013











L'abbé du diable




La Confiance




J'veux pas vous parler



La vengeance à tout prix



Une histoire de vieux loup de mer



Camarade



Pirat'Attak



Les voiles de la liberté



Barbarus, un pirate de légende



Coco-Rhum



La Rose Sanglante



La Buse



Mutinerie !



Manon la pépite



Naufragés

L
'abbé du diable.©

Une nouvelle de Pierre DEVANNE
1er prix, catégorie "Adultes"


***

   

  « Je suis un orgueilleux ! Pourquoi le nier,  l’orgueil m’enivre mieux que le vin ! J’aime être regardé ! Moi, capitaine pirate, aux escales je plastronne, je fais le beau, je m'exhibe, gonfle mon plumage et cela, voyez-vous, uniquement pour faire des envieux !

Sur les quais, je m’affuble des oripeaux les plus voyants, de dentelles en cascades et de flots de rubans. Entre mon chapeau emplumé et mes souliers à boucles, je joue les matamores, je parade, l’air avantageux, bombant le torse, levant haut le menton. Chez moi, cela atteint des sommets : il me faut constamment un public, un public qui m’entoure, m’admire et surtout, me jalouse !

A l’instant où je vous parle, debout sur le tonneau où l’on m’a juché, je suis servi et bien servi, même si, en la circonstance, je doute qu’on m’admire ou m’envie vraiment. Mais qu’importe le tonneau pourvu que j’aie l’ivresse ! Combien de paires d’yeux braquées sur moi ? Des dizaines ! Toutes me lorgnent ! Et ce public n’est là que pour moi, pour assister à la séance que je m’apprête à donner. A moi tout honneur et toute gloire ! Merveilleuse béatitude ! J’exulte ! Cent fois on me l’avait prédit ! Mille fois on me l’avait annoncé ! Mais jamais ,au grand jamais, je n’aurais pu imaginer que cela m’arrive un jour : avoir la foule pour moi, rien que pour moi ! Un avant goût du paradis ! Je frôle l’extase ! Je me pâme !

Mais, peut-être êtes-vous curieux des circonstances qui m’ont amené ici,  sous mille regards impatients ? Voilà l’histoire :

Je me nomme François, natif du Conquet, mais ici on ne m’appelle jamais que l’abbé du diable. Le surnom vient de ce que je fus jadis abbé. Je dis « jadis » car ma vocation se vit contrariée par un malentendu touchant à la disparition d’un calice d’or dans l'église de Lochrist et que … Mais passons. Faute de preuves, je ne restai que peu de temps en prison et cela ne vaut pas la peine qu’on en parle. D’ailleurs je n’en n’ai plus le temps car je vois s’approcher les figurants qui vont m’assister ; on va bientôt donner la farce !


Brièvement, si je suis ici aujourd’hui, acteur vedette de la dernière scène du dernier acte d’une pièce qui va se jouer dans l’instant, c’est au capitaine Don Pedro Arenque y Merluza que je le dois. Don Pedro !  Le plus vaillant capitaine de sa très gracieuse majesté Philippe II d’Espagne ! Pourtant, malgré l’occasion qu’il m’offre d’être pour l’heure le centre du monde, ça me chiffonne un peu de l’avoir rencontré. Il y a un petit quelque chose qui me le fait regretter ! Mais cessons de geindre et faisons contre mauvaise fortune bon cœur !

Pour en revenir à notre affaire, j’avais appris par un ami, qu’un bâtiment chargé de richesses allait quitter l’île de Bonaire, au large du Venezuela, pour l’Espagne. Je ne doutai point de l’exactitude du renseignement, cet ami étant le fils du gouverneur de la colonie. Je lui avais rendu menu service en le délivrant de l’importun qui lui réclamait une dette de jeu. J’avais expédié l’impudent aux poissons et l’imprudent rejeton, auquel je fis comprendre que j’attendais remerciements pour mon geste, devint mon obligé.

Quand l’information me parvint, je me trouvais à Curaçao, tout près de là, dépensant mes derniers doublons et me préoccupant du moyen de m’en procurer d’autres.

Mon bateau, réparé et avitaillé, était prêt à naviguer. J’eus tout juste à recruter un complément d’équipage, un précédent et funeste abordage m’ayant privé des meilleurs de mes hommes. Dans les tavernes et les bouges du lieu, j’eus tôt fait de rassembler des volontaires, tant l’espoir d’un gain important et facile génère vocations et enthousiasme.

Trois jours après, nous mettions à la voile. Mon dessein était d’intercepter le galion avant qu’il ne rejoigne le convoi armé qui devait faire route vers l’Espagne.

Debout à la dunette, regardant les hommes à la manœuvre, je voyais avec satisfaction que j’avais réuni le plus extraordinaire ramassis de forbans qui se soit jamais vu des Antilles à la Chine ! Tous plus laids les uns que les autres, sales, puants, balafrés, couturés, l’air mauvais ! Même les borgnes avaient ce regard torve qui fait présumer de la plus extrême férocité et de l’absence totale de scrupules. Exactement ceux qu’il me fallait ! Avec cette équipe de rêve, Belzébuth me comblait !

Deux jours après notre départ, nous aperçûmes une voile marchant parallèlement à nous, dont la forme et la taille firent présumer qu’il s’agissait de notre proie. L’excitation nous gagna tous et je fis donner double ration de tafia ! Serrant le vent, nous prîmes une route qui devait nous faire couper le sillage de ce bâtiment. Nous étions plus rapides et plus manœuvrants, l’autre n’avait aucune chance de nous semer. Au soleil couchant, nous étions derrière lui et je décidai de le suivre jusqu’au matin.

Dans la nuit, la mer se forma et au matin, tangage et roulis me contraignirent à renoncer à canonner le galion espagnol. J’en fus un peu fâché car quelques bordées bien ajustées l’auraient sans doute rapidement amené à raison tandis que là, il allait falloir le prendre d’assaut. Ce n’est pas que cette perspective m’inquiétât mais j’y voyais une perte de temps et le risque d’abîmer mon bordage. Encore des dépenses à prévoir !

C’est au moment d’aborder que les choses tournèrent vinaigre : figurez-vous que les sabords de l’Espagnol, jusque là fermés, s’ouvrirent brusquement, dévoilant une batterie de douze canons qui tirèrent tous ensemble, les uns à boulets, les autres à mitraille. Les Espagnols n’avaient pas, comme nous, la crainte de couler un bateau plein d’or et d’argent, aussi n’eurent-ils aucun scrupule à nous fusiller à bout portant !

Une telle perfidie nous cloua sur place, du moins les survivants, car bien d’autres ne furent cloués que par les projectiles. La moitié de nos œuvres mortes partit en fumée; notre pont n’était qu’un enchevêtrement de mâts, de cordages, de lambeaux de voiles dans lesquels nous étions si bien empêtrés que nous ne pûmes combattre. Pour ma part, perdu dans les plis de la voile d’artimon, je ne pus m’en défaire qu’en me débattant et gigotant comme un beau diable. Lorsque enfin j’émergeai, hagard, tout débraillé, décoiffé, je me vis entouré de matelots qui n’étaient point de chez moi et me menaçaient de leurs armes. L’instant d’après je vis apparaître leur officier : Don Pedro Arenque y Merluza !

Voilà comment je fis la connaissance du redoutable capitaine qui m’apprit que le fils du gouverneur nous avait vendus et que le galion n’était pas chargé de richesses mais de soldats.  On ne peut plus se fier à personne ! Où va le monde ?

Don Pedro me fit mettre aux fers, à fond de cale et au milieu des rats. Les survivants de mon équipage, eux, furent illico pendus et leurs corps demeurèrent aux vergues jusqu’à notre entrée au port de Saint Nicolas, sur l’île d’Aruba.

Avant de me mettre en prison, on me promena, enchaîné, dans la ville et quoique j’en eusse protesté avec la plus extrême vigueur, on le fit sans me permettre de me mettre à mon avantage : ni chapeau, ni plumes, ni rubans, ni dentelles ! Vae Victis !

Aujourd’hui, je ne suis toujours pas mieux vêtu mais au moins ne suis-je pas masqué par une rangée de soldats. Grimpé sur le tonneau, je domine mon monde. J’adore !
Pourtant, je n’ai qu’une chemise déchirée, une culotte pareille et n’ai point de souliers… Et la cravate qu’on m’impose me gène un peu : je ne supporte pas le chanvre, ça gratte !

Ah, mais voilà que le grand moment arrive. De la tenue François, de la tenue !»


D’un coup de pied, le bourreau envoya dinguer la barrique. Le pirate se retrouva suspendu à la potence, les yeux exorbités et tirant une langue énorme. Il pédala frénétiquement dans le vide en une sorte de gigue qui plut beaucoup. Il y eut des rires et quelques applaudissements discrets. On aurait aimé crier « bis »… On se retint.

Une heure après, sur la plage désertée, l’abbé du diable, au bout de sa corde, ne paradait plus que pour quelques frégates voraces qui entreprirent, sans aucun égard, de lui picorer les yeux.

Pierre DEVANNE


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