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NOUVELLES
 2014








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Adèle ©.

ou la très véridique et horrifique histoire de Gwenegan de Plouarkresgouël,
marin breton qui naufragea en terre paiënne
et fut adopté par les sauvages.


Une nouvelle de Gilles DRAPIER
de La Roche-sur-Yon ( Vendée )

1er prix 2014, catégorie "Adultes expérimentés"
.

***


   La nuit du 16 au 17 avril 1788 demeure, sans conteste, le jour le plus important de ma vie. Lieutenant à bord d'un vaisseau ayant quitté Cipango quatre jours plus tôt à destination des îles de Taïti en plein Pacifique, moi, Gwenegan de Kerbouzané de Plouarkresgouël, né natif de Plouzané en Bretagne, vis cette nuit-là mon destin basculer :

   Tout allait pour le mieux à bord du vaisseau où j'étais lieutenant, quand nous fûmes assaillis par une tempête si violente et soudaine qu'en un instant voiles et mâture furent mises à bas et notre gouvernail arraché et rompu.
Désemparé, poussé par la tornade, notre bâtiment s'en vint donner contre un récif que la nuit nous cachait. En un instant, le navire coula bas, entraînant avec lui officiers et matelots. Je sus plus tard que je fus, de ce naufrage, le seul rescapé.



   Dans une nuit d'encre, balloté par les vagues, cramponné à un panneau de cale comme une bernique à son rocher, ne sachant où j'étais ni vers où nager, je ne pus que m'en remettre à Dieu, me plaisant à penser qu'il s'inquiéterait de mon sort et songerait à me tirer de là.
Au matin, la tempête s’apaisa, le ciel se dégagea et le soleil parut. Seul sur l’eau, je vis alors, à peu de distance, une côte basse et sablonneuse vers laquelle le courant semblait me porter. Louant le Tout-Puissant, je me laissai dériver et bientôt abordai une île dont je ne savais rien puisqu’elle ne figurait pas sur nos cartes.

   Ma nuit d’épouvante m’avait si fatigué que je m’endormis sur le sable chaud et ne me réveillai que fort avant dans l’après midi. L’endroit me parut agréable. Au-delà de la plage de sable fin se dressaient de grands arbres. A leur pied poussaient de gros buissons portant fleurs et fruits. Affamé, je me levai et me dirigeai vers ces fourrés. A un moment, pensant les voir remuer, je m’arrêtai, craignant de voir surgir une horde d’anthropophages ou quelque bête sauvage. Je m’armai d’un bâton et criai : « Holà ! Quelqu’un ? »
   Je vis alors surgir une, puis deux, puis trois têtes surmontant trois torses nus. Je reconnus des humains, très bruns de peau, les cheveux rassemblés en une sorte de chignon, peinturlurés d’ocre et qui me regardaient.

   - « Au nom du ciel, m’écriai-je, refuserez-vous le secours à un chrétien naufragé ?

   A mon grand ébahissement, l’un d’eux répondit dans ma langue :

   - Soyez sans crainte, il ne vous sera fait aucun mal. »

   Ce disant, les trois hommes sortirent de derrière les buissons et vinrent vers moi. Je pus ainsi les voir entiers et mes yeux s’agrandirent de stupéfaction : Figurez-vous que ces créatures m’apparurent en tous points semblables à nous fors le bas du corps où il ne se trouvait qu’une seule jambe, laquelle se terminait par un pied semblable aux nôtres quoique plus large. Je reconnus alors que j’étais en présence des descendants des sciapodes décrits par Pline l’ancien.
Étonné de les entendre parler français, je les interrogeai sur ce point. Ils me dirent alors avoir été instruits dans notre langage par un homme dont le navire s’était, au temps de leurs pères, fracassé ainsi que le nôtre. Cet homme, un religieux portant soutane, vécut plusieurs années parmi eux avant de mourir d’une fièvre maligne. Ils ajoutèrent que j’étais le bienvenu sur l’île et que je pourrais demeurer en leur compagnie autant qu’il me plairait.

   Intrigué par l’histoire du religieux, je leur demandai de me conduire à sa tombe. Ils me dirent qu’il n’y en avait point, arguant qu’il était chez eux coutume de manger les défunts et n’avoir point songé à faire exception pour celui-là. Ils ajoutèrent qu’ils lui avaient trouvé la peau fort dure et les chairs amères. A cela je reconnus qu’il devait s’agir d’un jésuite.

   On pourrait penser ces unijambistes gauches et maladroits. Il n’en n’est rien. Ils se déplacent avec aisance et, quoique sautillants, sont si véloces et rapides que jamais je ne pus en vaincre un seul à la course. C’est également merveille que de les voir grimper aux arbres pour y cueillir des fruits. Ils le font avec une telle aisance et une telle célérité que je regrettai mille fois que les gens de chez nous ne les pussent voir et admirer.
   N’avoir qu’une jambe n’est pas leur seule particularité. Ainsi leurs femmes, par ailleurs fort belles et bien faites, n’ont-elles qu’une mamelle par devant, l’autre étant par derrière. Je fus, là encore, grandement étonné mais vis rapidement que c’était chose bien commode car quand elles sont aux champs, leur bébé tenu dans le dos par les plis de leur vêtement, elle n’ont point à s’arrêter de travailler pour les nourrir : les enfants se servent seuls à la mamelle du dos. Ces mères gagnent ainsi un temps précieux qu’elles peuvent mettre à profit pour les autres tâches auxquelles elles sont astreintes par état, nature et volonté divine. Ah ! les braves femmes ! Ah ! les bonnes épouses ! Ah ! les tendres mères ! C’est grand plaisir que les voir aller, sautillant joyeusement d’une besogne à l’autre, de potron-minet à soleil couché : au jardin fouillant, sarclant, piochant, au logis pilant le grain, épluchant, cuisant, torchant les enfants, nourrissant le cheptel, bouchant les trous du toit des huttes. Combien d’heures avons-nous passées, fumant nos pipes et nous balançant dans nos hamacs, à regarder se démener ces merveilleuses créatures qu’aucune besogne ne semble rebuter, ne songeant jamais à prendre du repos ou demander qu’on les aide. Admirables femmes !


   Au bout de quelques jours, sur l’insistance des hommes qui se moquaient de me voir m’occuper de mon quotidien, je consentis à prendre une épouse. Celle que l’on m’attribua, car en ce pays on ne choisit pas, portait un nom si compliqué que je ne le sus jamais prononcer et résolus de la nommer Adèle en souvenir de ma mère.
    Son premier soin, aidée de ses compagnes, fut de me bâtir une hutte. Courageuse, comme ses sœurs et suivant les vertus qui conviennent à son sexe, elle ne cessait d’aller et venir, accomplissant mille corvées sans rien exiger ni attendre en retour.


   Pendant deux ans, je partageai ainsi les jours de cette aimable tribu, alternant de courtes périodes de pêche et de chasse avec de longues siestes à l’ombre des grands arbres ou encore palabrant sans fin avec les hommes du village tandis que nos épouses s’activaient.
   Je me fis rapidement aux coutumes du lieu et qu’ils mangeassent leurs morts ne me troubla bientôt plus. Je partageais leurs agapes, m’enivrant comme eux du vin capiteux que nous faisions avec des fruits et des herbes, chantant et dansant comme ils le font volontiers, travaillant peu, dormant beaucoup. M’aurait-on offert tout l’or du monde que je n’aurais point consenti à renoncer à cet état qui, je m’en rendis rapidement compte, convenait parfaitement à ma nature.

   Ayant du temps libre et comme il n’est pas bon de demeurer oisif, je me promenai dans tous les coins et recoins de l’île, du sommet des volcans aux creux des vallées les plus profondes. Chaque jour était un étonnement tant était riche la faune et la flore. Mille parfums capiteux flottaient dans l’air, le cri des singes le disputait au ramage des tourterelles et je m’émerveillais sans cesse de ce que la nature offrait à mes regards ravis.


   Et puis voilà que ce matin, au réveil, j’ai trouvé mon Adèle décédée. En ai-je du chagrin ? Je ne saurais le dire, peut être un peu car elle était bonne et douce mais il n’est point de mode ici de trop se lier par le cœur. Que vais-je devenir sans elle ? Qui s’occupera de moi ? Qui tiendra ma maison, préparera mes repas, entretiendra mon lopin de terre, veillera sur mes animaux ? Je vois bien qu’il me faudra vite en prendre une autre, sinon je devrais tout faire moi-même !

   Ce sont ces tristes réflexions qui m’ont engagé à écrire mon histoire. Je roulerai tout à l’heure mon papier et le mettrai dans une bouteille trouvée à la grève après mon naufrage et que j’avais gardée. Goulot bien fermé, je la confierai aux flots et à la grâce de Dieu. Un jour, peut-être, échouera-t-elle dans une contrée où vivent des chrétiens….


   Mais je dois me dépêcher car j’entends qu’on s’active au village. Les tambours battent, les femmes ont récuré de grands chaudrons, amassé du bois, préparé les calebasses de vin. Nous ferons notre deuil ce soir puisque, suivant la coutume, chacun, en pleurant, dévorera des tranches de la morte Adèle !


Gilles  DRAPIER  


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