Retour à l'accueil Un plan pour aller directemnt sur une page Le salon de cette année Les auteurs invités cette année Nos précédents salons Les auteurs et les livres de tous nos salons
Un coup de cœur pour un livre De courts récits maritimes Des poésies pour faire voguer nos rêves Des contes maritimes pour tous les âges L'histoire maritime du Conquet Notre concours de nouvelles et les textes sélectionnés
Les Grands Marins du monde La Dictée Océane Un jeu pour tester ses connaissances maritimes Tout savoir sur notre association Les entreprises qui nous aident Nous écrire ou nous parler
Des pages qui font aimer et respecter la mer.




NOUVELLES
 2014
















Lire
d'autres
textes


Nouvel ailleurs ©.


Une nouvelle de David GASTON

2 e prix 2014, catégorie "Adultes"
.

***

    Je connais cet ailleurs. Il a la fraîcheur du départ, les couleurs éclatantes du bord de la mer, encore accroché à la terre ferme. Il a la simplicité et la douceur d’une promenade. Il est rassurant cet ailleurs, il ressemble un peu à l’ici. Il est plein de promesses aussi. L’immensité de l’océan n’est pas bien loin du port de Binic, c’est sûr. Mais avant, la baie de Saint-Brieuc nous berce, nous protège. On se sent en confiance. Si on part vers l’ouest, on sait que Bréhat nous attend, pour nous prévenir qu’après, c’est le grand large. L’île offrira à nos yeux le spectacle coloré de ses fleurs bigarrées, comme un cadeau de départ, avant un nouvel horizon, plus dense. Vers l’est, les deux grandes gardiennes anglo-normandes surveillent le passage. La péninsule du Cotentin offre encore un rempart avant de plonger dans les courants puissants de la Manche. De ce côté, l’horizon est plus étriqué. Il demande de replonger dans l’histoire, et de choisir entre la France et l’Angleterre. Après Calais – ou Douvres, selon son choix – la Mer du Nord nous racontera d’autres univers glacés.

   Cet ailleurs, je le connais bien. C’est celui de mon enfance. Les histoires de marins, racontées autour d’un café brûlant, parlaient de Terre-Neuve ou d’Islande. Mais nous, on ne partait pas si loin. Entre pêche côtière et cabotage, l’aventure maritime ne s’éloignait pas de la terre. Cet ailleurs-là, il est rassurant, car on sent encore la présence du continent dans son dos. On se dit qu’on peut faire demi-tour et rentrer. Sans risque.

   C’est en écoutant les histoires de grands marins binicais que j’ai construit mon envie d’océan, d’immensité. Les histoires de morue et de conflits avec les Malouins égayaient les soirées. J’entendais parler de chaloupes pointues fabriquées par des Basques, de trois-mâts goélettes fendant le vent, d’une « Louise » coulée par un sous-marin allemand. Pendant que je comblais mon enfance de ces belles histoires, je me contentais de naviguer à quelques encablures des côtes, en rêvant à d’autres lieux, d’autres espaces, d’autres infinis.

     Je connais cet ailleurs, plus lointain, plus incertain. Je l’ai découvert plus tard. J’ai appris à connaître ses règles, à me méfier de ses dangers. Loin du calme tranquille de la mer, l’océan ouvre les possibles. Tous les possibles. Cet ailleurs-là est bien plus grand, plus riche. Les couleurs sont plus profondes. Le ciel aussi est davantage présent. Tout autour, la même ligne infinie emporte le regard et le perd au loin. Pas de rocher, pas d’île, pour reposer ses yeux fatigués de voler. Rien alentour. Le grand vide. Et pourtant, on se sent alors au milieu de tout, en plein centre de sa vie. C’est un sentiment étrange et puissant. L’impression de posséder le Monde. Quand on regarde suffisamment longtemps cette ligne d’horizon, on se sent gagné par la sérénité. La force tranquille de la nature nous submerge peu à peu, en se laissant découvrir derrière une beauté simple, monochrome. Bleue, avec toutes ses nuances. Du gris froid, métallique, au mauve violent des heures tardives. Même le chaleureux orange est teinté de bleu. Cet ailleurs, finalement, n’est qu’une ligne de partage entre un bleu et un autre, entre deux immensités, deux infinis. A cette vision, on se sent philosophe, souvent. On a envie de méditer, de penser sa vie, ou la vie en général. L’existence prend un sens nouveau, que l’on approfondit jour après jour, sans fin.
   Parfois, la ligne se brise. Je le connais aussi, cet ailleurs explosif, fait de hachures mobiles. Le temps de la réflexion s’achève pour laisser la place à l’action et à l’émotion. Une émotion profonde, qui vient du fond du ventre. Toujours la même. C’est la peur, instinctive et primale, incontrôlable. Quand la tempête fait rage, il n’y a pas d’issue, pas d’échappatoire. Il faut l’affronter et tenir bon. Je le connais bien cet ailleurs de chaos, quand tout autour la violence règne, comme si les règles physiques qui régissaient et ordonnaient le monde connu avaient disparu.
   La matière se délite, la réalité s’effrite. Le dessus et le dessous se mêlent en une bouillie indissociable. L’eau bouillonne et s’infiltre partout. Dans le bois, dans les cordages, dans la peau. Dans l’âme. L’horizon perd sa substance, les bleus se mélangent et prennent la couleur de l’encre. Un noir profond. Equilibre impossible. La nausée.
   Je le connais, cet ailleurs de tourmente. Enfin, je crois. Est-ce le Cap Horn, avec ses terribles tempêtes, ses vents rugissants, hurlants ou mugissants leur colère dans mes oreilles sourdes ? Est-ce une vague scélérate qui m’a retourné à ce point pour me faire perdre mes repères ? Je réalise soudain que je ne sais plus où je suis. Incapable de dire si je suis à bord d’un chalutier ou bien d’un voilier. J’ai croisé tant d’horizons au cours de ma longue vie, mis pied sur tant de bateaux différents. Ici et maintenant, c’est le noir. Je ne parviens pas à prendre de repères. Suis-je seul à bord ? Je l’ignore. Si c’est le cas, je suis en grand danger. Il faut vite que je reprenne mes esprits.
   Le noir. Toujours le noir. Je ne sais même pas si mes yeux sont ouverts. Suis-je debout ou allongé ? Est-ce un bruit assourdissant ou le silence total qui encombre mes oreilles ? Il faut que je reprenne conscience, que je regarde autour de moi. Il faut que je sache dans quel ailleurs je me suis égaré. Allez, un effort, il faut s’accrocher à la réalité pour ne pas se perdre. Je tends les mains devant moi pour essayer de saisir le bastingage, une corde, la filière, une planche, n’importe quoi pour me permettre de me repérer.
   Je ne connais pas cet ailleurs. Un blanc éclatant et froid m’aveugle. Un bruissement, comme des voix, des chuchotements. Toute ma vie, j’ai voulu découvrir une terre nouvelle. J’y suis. Je ne reconnais pas les odeurs et les sons qui composent ce territoire. Je ne me rappelle pas être arrivé là. J’ai l’impression de ne pas être seul. Des bips résonnent à intervalles réguliers. Je veux appeler à l’aide mais je ne peux pas. Ma gorge est bloquée, comme si l’eau l’avait déjà envahie. Suis-je en train de me noyer ? Je sens des regards. Je ne suis pas seul. Je suis sauvé.
Retour à la conscience. Je le sens, je suis allongé. J’ai mal. Pas une douleur précise. Non. Plutôt une brûlure, totale, entière. Ça y est. Je comprends.


   Je connais cet ailleurs. Je reconnais ce blanc, les regards vagues, les signaux sonores aigus. C’est l’horizon étriqué de ma chambre d’hôpital. Mes enfants sont là, assis sur des chaises pliables autour du lit. Leur regard triste, qu’ils tentent de cacher derrière des sourires douloureux. Sur la table de chevet, trône un modèle réduit du « Flamboyant », mon dernier bateau. Ils sont si gentils. Ils me connaissent bien. C’est un grand plaisir de voir ce bateau. Ça me rappelle ma vie. J’en ai bien profité, mais maintenant c’est fini. J’aimerais les remercier pour cette attention, leur dire à quel point cela me fait du bien. Au fond de ma gorge, le tuyau qui m’aide à respirer m’empêche de parler. Je peux à peine bouger. C’est la fin, je le sais.
    Mon ailleurs s’est raccourci. La douleur laisse peu de place au reste. Je tente de faire resurgir quelques souvenirs heureux. Mon mariage, la naissance de mes enfants, la traversée de l’Atlantique avec mes amis, le « Flamboyant ». A peine évoquées, ces images se dissipent derrière un voile de souffrance. Une douleur aiguë coule dans tout mon corps, et brûle la moindre de mes pensées. Je ne suis plus que souffrance. Je sens dans ma main le petit boîtier tubulaire. Je jette un dernier regard autour de moi – mes enfants, le « Flamboyant » miniature – et j’appuie sur le bouton-pressoir. Je sens aussitôt la dose supplémentaire de morphine exploser dans mes veines. Je sais, je sens, qu’elle m’emporte vers mon dernier voyage, mon ultime traversée. J’espère que la mer sera calme, pour que je puisse profiter du paysage.
   Je ne connais pas cet ailleurs. Il est très calme. Ce bleu profond m’est inconnu. De toutes les mers et de tous les ciels que j’ai pu voir, c’est peut-être ce bleu-là qui manquait à ma palette. De douces vagues viennent caresser mon bateau qui ondule au fil de l’eau en un tendre bercement. Le clapotis des vagues joue une musique envoûtante que j’écoute en respirant les embruns parfumés d’iode.

   Je ne connais pas cet ailleurs. C’est le dernier qu’il me restait à voir. Je n’ai pas peur. Je pars tranquille, apaisé. J’aime découvrir de nouveaux ailleurs.


David  GASTON  


Retour à l'accueil Plan du site Notre salon de cette année Les auteurs invités cette année Nos salons précédents Les auteurs et les livres de tous nos salons
Un coup de cœur pour un livre De courts récits maritimes Des poèmes pour faire voguer nos rêves Des contes pour tous les âges L'histoire maritime du Conquet Les meilleures nouvelles sélectionnées
Le Club d'Orthographe La Dictée Océane Un jeu pour tester ses connaissances maritimes Tout savoir sur notre association Les entreprises qui nous aident Nous écrire ou nous parler