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Des pages qui font aimer et respecter la mer.

LA  MER
EN
CONTES

























































































































































L'ange gardien de Noël ©.


Un conte de Klaus Schaefer-Pérez.








     Le Cassiopée s’éloigne des blancheurs immaculées du Grand Nord. Dans quelques jours, le luxueux paquebot va achever sa vingtième et dernière croisière de la saison. A bord, l’insouciance est de mise. Par centaines, les passagers frénétiques commencent à s’agglutiner aux portes des somptueux salons pour l’ultime et grande soirée. Rien ne semble pouvoir perturber cette veillée de fête. Tout n’est que lumière étincelante, paillettes, robes de soie, habits de cérémonie et parfums de rose.



    Le navire pique droit vers le soleil couchant, laissant miroiter un panorama d’une beauté à couper le souffle. A la timonerie, le capitaine Jeff Robinson réunit son équipage : « Nous approchons d’une zone à risques réputée pour ses hauts-fonds. Nous devons rester attentifs aux instructions reçues du phare de Saint-Jonas. L’ami Vincent nous aura sûrement déjà repérés ».



    Marie, tout excitée, s’apprête à gagner la salle à manger. Elle veut être la plus belle. Ses pensées s’évadent. Elle rêve du prince charmant, un gars aux yeux d’hidalgo, qui loge trois couloirs plus loin. Leurs regards se sont croisés à la séance du cocktail. Depuis, le cœur de Marie bat la chamade.



    Le palace flottant brille de mille feux. A peine si Pedro trouve le temps de contempler la magnificence de la nature. Lui aussi se prépare fébrilement pour le grand soir. Il a hâte de revoir cette déesse blonde aux yeux d’émeraude. « Peut-être son cœur est-il déjà pris » se dit le jeune Mexicain qui ne cesse de consulter sa montre.
    Même le temps piétine à l’approche de ce rendez-vous. Les minutes, les secondes s’éternisent. Marie gamberge. Inspirée par la mer, elle s’imagine dans les bras de l’élu de son cœur. A travers le hublot, son regard capte la lueur rougeâtre se reflétant sur une mer ondulante. Le jour se meurt avec dignité et grâce. L’horizon s’éteint doucement, telle une danseuse exécutant sa dernière pirouette. Puis, les décors se retirent et une autre pièce se prépare en coulisses.
Les premières étoiles s’installent au firmament. Malgré elles, les voilà au premier rang pour assister à un spectacle dont personne ne connaît encore le final.




    Le radiotélégraphiste commence à s’énerver : « Juliette-Oscar-Papa, répondez ». Un message répété qui se perd dans l’espace. Les ondes restent désespérément muettes. Les instruments de bord indiquent une topographie sous-marine tourmentée. « Cette situation est anormale » s’inquiète le capitaine qui ordonne de réduire la vitesse. Les pires craintes vont malheureusement se réaliser.
    Dans un épouvantable fracas, le navire heurte un obstacle à tribord. Sans doute un pan de rocher qui prolonge les falaises de la côte vers le large. Paniqués les passagers sont ballottés entre tables et chaises. D’autres s’accrochent aux balustrades des couloirs. La vaisselle tombe en miettes. Tout s’agite dangereusement. « Gardez votre calme» s’égosillent les haut-parleurs à peine perceptibles dans ce tumulte assourdissant.
    Pourtant, l’évaluation des dégâts n’incite guère à l’optimisme. Le Cassiopée est sérieusement touché. Pour la première fois dans sa longue carrière le commandant Jeff Robinson doit envisager le pire, c’est-à-dire une évacuation. A l’unanimité l’équipage décide alors de lancer une demande d’assistance : « Nous sommes dans l’impossibilité de continuer à naviguer. Devons évacuer 650 passagers ».
   « C’est curieux, s’interroge le Centre de secours qui reçoit l'appel de détresse. Le Bureau maritime de Dream-City a déjà organisé l’intervention ». Une douzaine d’unités de sauvetage foncent en effet vers le lieu du drame.

   A quelques milles de là, au milieu de nulle part, le phare de Saint-Jonas est assoupi, comme boudé par le présent. Et impossible de le réveiller.


   

    Sans se retourner, une escadrille d’oies sauvages survole le Cassiopée, ce navire devenu en quelques instants un corps meurtri. A bord, la fête annoncée tourne au cauchemar. L’angoisse monte au fil des minutes. Sur les ponts, les matelots tentent de faire régner un semblant d’ordre. L’exercice du gilet se transforme cette fois en véritables gestes de survie. Insensiblement, le navire prend du gîte malgré les efforts désespérés de l’équipage. Et les appels rassurants peinent à juguler l’agitation générale. L’intérieur du bâtiment se vide inexorablement. Les restaurants luxueusement décorés prennent l’allure d’un champ de bataille. Pêle-mêle, les ustensiles et les plats ne sont plus que des morceaux de porcelaine jonchant les moquettes du sol. Une odeur âcre sort des cuisines ravagées.
    Marie a rejoint la partie supérieure du navire où tous les passagers s’entassent. Son regard cherche en vain parmi cette foule angoissée le visage de celui avec qui elle devait partager des instants de bonheur. Quelques larmes perlent sur ses joues. Son destin lui échappe. « Je le retrouverai peut-être dans un autre monde » se dit-elle.

    Deux heures plus tard, les sirènes des bateaux venus à la rescousse déchaînent un délire de cris d’espoir à bord du Cassiopée. Un brouhaha indescriptible s’installe aux points de débarquement. Stoïques, les officiers s’évertuent à imposer une discipline dans cet environnement chaotique.



L’épilogue est proche. La plupart des canots de secours se sont éloignés déjà de l’endroit maudit. Seul le commandant s’attarde. Il veut s’assurer que plus personne ne se trouve à bord. Son ultime inspection le rassure : « Il n’y a plus âme qui vive
», se dit-il .

    Pourtant deux passagers manquent à l’appel, oubliés dans la précipitation malgré les minutieuses recherches du commandant. Sans doute un malheureux concours de circonstances. Un troisième homme rôde sur le bateau, invisible au commun des mortels. Sa voix va guider Pedro jusqu’à l’endroit où se trouve emprisonnée une vieille dame dont la jambe est restée coincée sous un amas de décombres. Elle n’a même plus la force d’appeler à l’aide. « Comment suis-je arrivé jusqu’à elle ?» se demande Pedro. Troublant. Quelques instants plus tard, sortie on ne sait d’où, la voix coupe court à ses conjectures : « Vite, il faut dégager la passagère et la ramener sur le pont supérieur. Je m’occupe du canot ». Pedro cherche en vain le bon samaritain. Personne aux alentours. A l’évidence, il est seul en compagnie de la dame blessée. L’instinct le conduit à suivre les conseils de ce compagnon fantôme. Avec mille peines, en soutenant la passagère de toutes ses forces, il grimpe les marches disloquées, pourtant d’habitude si majestueuses.



- « Par ici, le canot est prêt. Prenez place dans la nacelle et laissez-vous descendre » crie l’inconnu. Pedro tente de distinguer un être. Aucune trace.
La frêle embarcation à moteur emporte les deux rescapés vers la côte. A l’approche du but, on distingue les feux bleus tournants d’une ambulance. Le débarquement prendra quelques minutes. Avec précaution, la passagère est installée dans le véhicule pour être transportée vers un petit hôpital. Avant que la portière ne se referme, elle tend sa main en direction de son sauveteur pour le remercier : « Sans vous, je serais morte…». Mais comment lui dire qu’une troisième personne est le véritable héros de cette folle épopée ?
- « Qui es-tu ?  crie Pedro tandis que le petit bateau reprend le large.
- Je m’appelle Vincent. Te souhaite tout le bonheur du monde ».
Et puis plus rien. L’océan vient d’avaler tout indice de cet épisode.

    A Dream-City, les centaines de passagers secourus sont pris en charge, réconfortés et hébergés dans des centres d’accueil. Marie a envie de crier sa joie : « Je suis en vie ». Pourtant, cette aventure qui s’achève presque dans l’allégresse lui laisse un goût d’inachevé. « Où est Pedro ? ». Cette question l’obsède.
   Pour le capitaine Jeff Robinson, le monde s’est écroulé. Prostré, il décrypte dans sa mémoire les minutes qui ont précédé le naufrage. Devant les autorités, il cherche une explication rationnelle :
-
« Nous attendions les informations fournies par la station du phare de Saint-Jonas. Malheureusement, impossible d’entrer en contact avec le poste " JOP " .
Le chef du port ne comprend pas :
- Il y a dix ans que le phare de Saint-Jonas n’est plus en activité…
- Comment ? A chacun de nos passages, le gardien Vincent manifestait sa présence pour nous guider. D’autres patrons de navires pourront vous le confirmer, clame le capitaine visiblement exaspéré.
- La chronologie de l’événement situe l’alerte à 18h04. Nous avons vainement tenté d’entrer en liaison avec vous. Négatif.
- Impossible, rétorque le commandant qui exhibe la feuille de route indiquant l’envoi du S.O.S. à 18h09 exactement. Qui a donc envoyé le premier message ?
Une rapide enquête effectuée auprès des navigateurs professionnels habitués de la région certifie que le phare en question paraissait bel et bien en activité.
- C’est une histoire de fous, tonne le fonctionnaire chargé de l’enquête. Et d’exhiber une lettre officielle du Ministère de la Marine autorisant la démolition du phare de Saint-Jonas. Il y est précisé que cette décision doit faciliter l’installation d’une station de forage pour une future exploitation d’un gisement de gaz. Incroyable ! La missive est datée de la veille du naufrage fatidique.
- Quant à Vincent, l’ancien et dernier gardien du phare, il repose depuis sept ans au petit cimetière du village.
Jeff est pris d’un terrible vertige. Tout s’embrouille dans sa tête. Dès la nouvelle connue, toute la corporation des capitaines accourt au port pour soutenir leur malheureux collègue. Est-ce à dire que Vincent n’était donc qu’un ange gardien fantôme qui n’a pas survécu à la fin programmée de sa "maison de lumière" ? A défaut d’autres raisons rationnelles, cette explication se répand.

    En cette veille de Noël, les faits relatés après le naufrage du Cassiopée ont ému les participants à la croisière brisée. La plupart ont maintenant quitté Dream-City pour des latitudes plus clémentes. Tous, sauf Marie qui a décidé d’entreprendre un pèlerinage à Saint-Jonas pour se recueillir sur la tombe de Vincent, le dernier gardien du phare qui vient de surgir brusquement de l’au-delà pour être le protagoniste d’un fait d’actualité.
Dans l’unique petite auberge du coin,
la patronne de l’établissement partage un pot-au-feu avec Marie :
-
« Demain, si vous êtes d’accord, je vous accompagne jusqu’au phare. Vous savez, moi je suis sûre que Vincent est toujours parmi nous. Je le vois encore assis à cette table. Toujours jovial, il buvait son verre avec des copains. Mais il était toujours pressé de remonter vers son phare ».
Marie accepte la proposition de bon cœur. Demain, c’est Noël se souvient-elle tout à coup. Cette perspective la remplit de joie. Pourtant, malgré toute sa volonté, elle ne peut chasser la présence de Pedro dans ses pensées…
Gravé sur la croix tombale, un simple prénom : "Vincent". Le mot est creusé directement dans le granit. Au pied de la stèle, une petite bougie brûle vaillamment. L’endroit respire la paix. Le silence. Un peu plus loin, la petite chapelle regarde vers la mer.



Un homme se tient debout devant la vieille porte en fer forgé. Il s’approche de la visiteuse. Un instant magique pour deux êtres que le monde des vivants avait brutalement séparés. Un peu comme si le ciel venait de s’ouvrir sur leur histoire éphémère autant que passionnée. Stupéfaite, Marie s’accroche au présent :
-
« Mais je ne rêve pas. Vous êtes Pedro !
Le jeune homme esquisse un sourire :
- Je suis venu rendre hommage à notre ami le gardien. Il le mérite où qu’il soit maintenant. Car, si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à lui. J’ai passé la nuit ici, en compagnie de l’âme de Vincent. Un peu comme si nous étions de vieux amis. C’est magique.
»

    Il y a des rencontres qui sont uniques. Désormais, Marie et Pedro ont retrouvé la terre des hommes. Le moment est venu de laisser Vincent se reposer pour l’éternité à l’ombre de son phare. Mais ce pèlerinage les aura marqués à tout jamais. Ensemble, ils décident alors de parcourir à pied les quelque quatre kilomètres qui les séparent de Dream-City. Une manière pour eux de fêter Noël en savourant dans la solitude le plus beau cadeau qui leur soit donné. Un cadeau miraculeux plein d’espoir et d’amour.

    Les semaines et les mois ont passé. Marie et Pedro n’ont jamais oublié leur ami Vincent. Un fantôme ? Peut-être. Mais qu’importe… Aujourd’hui, le phare de Saint-Jonas offre toujours sa silhouette harmonieuse dans un décor d’une splendeur sauvage. Désormais, le monument est inscrit au patrimoine de l’humanité. Les menaces de démolition et les projets de forage sont abandonnés. Sûr que Vincent apprécie le sort réservé à sa demeure de toujours.
Quant au commandant Jeff Robinson, il continue à naviguer. C’est une figure légendaire de l’histoire maritime. L’équipage l’affirme : à chaque fois que le bateau navigue à proximité du phare de Saint-Jonas, le capitaine se réfugie dans le local des communications où il entame un mystérieux dialogue. Personne ne sait qui est l’interlocuteur inconnu. Sans doute, un marin chevronné qui doit bien connaître la topographie sous-marine de la région. Car parfois, la timonerie reçoit l’ordre de corriger les coordonnées de marche indiquées sur l’ordinateur de bord que l’on dit pourtant infaillible…


 


 

Klaus SCHAEFER-PEREZ















































































































































Ce conte de Noël a été consulté 186 fois en décembre 2013.

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