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Les mers
ne devraient pas mourir ©



Un récit de Baptiste AIRAUD

Les mers qui meurent
La mer d'Aral en 1989 et en 2008.

   Uktam avait quitté tôt son baraquement. Il se hissa avec difficulté à bord de sa camionnette UAZ qui lui servait autrefois à charger tant et tant de cageots remplis de poissons de toutes sortes. Son agilité l’avait quitté avec l’âge. Il était loin le temps où il courait le long du bordé, où il tirait le chalut, où il riait à pleine gorge, face au vent, debout sur la passerelle de commandement, au gré de la houle qui faisait danser le bateau. Il n’en aurait plus la force aujourd’hui. Et de toute façon… de toute façon…

Une ville fantôme

  Il traversa la ville. Muynak avait été un port prospère avant que le désastre, lent, insidieux ne la transforme en ville fantôme. Il restait bien des habitants mais la vie semblait les avoir quittés en même temps que la mer qui baignait autrefois la ville et qui la faisait vivre.

   Il suivait machinalement les innombrables poteaux électriques qui bordaient une route envahie par le sable. On eût dit que ces vergues gréées de fils électriques et télégraphiques étaient ce qui poussait le mieux dans cette contrée en cours de désertification.

   Il chemina vers le nord, longeant ce qui avait été la côte. L’étendue marine, en se retirant, avait laissé une sorte de cratère gigantesque de quelques mètres de profondeur. Au fond de la baie fantôme qui abritait le port, des navires gisaient par le fond, mais aucune eau ne les recouvrait. Le havre était devenu cimetière marin où, comme ces bancs de baleines qui viennent mourir sur une même plage, les épaves étaient venues s’échouer. Il pouvait encore lire les noms de certains d’entre eux : le Smolensk, le Vladivostok, le Volgograd. Autant de noms de grandes cités de la défunte Union Soviétique. Même les faucilles et les marteaux qu’arboraient les proues des navires étaient désormais corrodés, usés, élimés. On avait même l’impression que le sel avait rongé ces symboles plus vite que le reste. Revanche dérisoire d’une mer assassinée. Pathétique spectacle pour un marin qui avait barré ces fleurons du passé.

   Du port lui-même, il ne restait quasiment rien. Une dizaine de pilastres sortaient du sol mort, vestiges de ce qui avait été un ponton d’où Uktam plongeait gamin. Aujourd’hui les jeunes ne voyaient plus la mer et ne rêvaient plus d’en apprivoiser les vagues et les grains. Leurs rêves ? Ils étaient imprimés sur leurs maillots de piètre qualité et jouaient au ballon dans des équipes d’Europe de l’Ouest. Ce n’était sûrement pas cette grue qu’Uktam apercevait au loin qui allait les inspirer. Elle qui avait tant servi du temps de la splendeur de la ville ! Ne demeurait plus qu’une sorte de squelette de monstre préhistorique, immobile, sorti du fond des âges, pièce d’un musée de paléontologie. Puis ce fut la litanie des entrepôts, des usines de traitement du poisson, de la conserverie. Tous désaffectés. Les écoutilles murées, vides. Le vieux panneau d’un réalisme tout socialiste montrait la belle émulation de deux pêcheurs de Muynak en ciré rouge et brun vidant des cageots pleins du fruit de la mer. Ça aurait pu être Uktam, il y a bien longtemps.

   Même si son regard était empli de lassitude et de tristesse, il aimait sa ville. Il y avait grandi, y avait appris à marcher, y avait appris à travailler. La vie ! C’est dans les eaux du port que les étés ils plongeaient, lui et ses camarades, pour se rafraîchir. C’est sur la surface gelée durant les rigoureux hivers du climat continental qu’il s’amusait à faire des glissades. « Sans doute la plus grande patinoire du monde » se disait-il alors.

   Il avait cinq ans quand son père l’avait emmené relever son premier filet. Pourtant, ce ne fut pas à bord d’un chalutier. C’était un jour d’hiver. Or dans ces contrées d’Asie centrale, les hivers étaient d’une telle rudesse que la mer gelait. Les navires restaient prisonniers de la glace, les infrastructures du petit port ne permettant pas de les mettre en cale sèche. Pour autant, la pêche n’était pas terminée. Elle prenait une autre forme. Il n’y avait plus de marées, plus de vagues, plus d’écume. Juste une étendue blanche et solide. Pour arpenter l’étendue glacée, on optait pour un moyen hors du commun : le vaisseau du désert ! Un chameau pour la pêche en mer ! De quoi étonner tous les pêcheurs du monde ! Il fallait alors briser la calotte à coups de masse et de piques pour libérer les filets. Alors on pouvait les remonter, lourds de poissons frétillants, bondissant prisonniers dans les mailles du piège. Il savait que le soir même il se régalerait. Sa vocation était née.

Pêcheurs en mer d'Aral

   Il se souvint, en faisant glisser sa langue sur ses incisives, que, sur cette même glace, dix ans plus tard, il s’était cassé l’une d’entre elles. Tout cela parce qu’il avait voulu impressionner une jeune fille de son école. Le jeu en avait valu la chandelle. Elle était devenue son épouse. « Ton cœur valait bien une dent » répétait-il bien souvent.

   Sa femme… Yuliya… Comme toutes les femmes de marins, elle s’inquiétait lorsque son mari quittait le port pour une campagne de pêche. Car même si l’Aral était une petite mer intérieure, elle n’en recelait pas moins ses dangers, ses bancs de sable, ses rochers, ses épaves. Autant de pièges auxquels les chaluts pouvaient s’agripper au risque de faire chavirer l’embarcation. Les marins avaient beau connaître leur mer, l’imprévu demeurait et ses formes étaient nombreuses et sournoises. Le brouillard subit dans lequel on pouvait s’égarer. Les quelques sous-marins soviétiques qui protégeaient l’inquiétante île de Vozrojdenie étaient des obstacles mouvants difficilement repérables. Surtout, la catastrophe qui se jouait depuis l’intensification de l’agriculture cotonnière modifiait constamment la position des hauts-fonds. Nombreux sont les navires qui se sont ainsi échoués en plein milieu de la mer sans jamais pouvoir repartir. Quant aux tempêtes, elles n’avaient rien à envier à celles des autres mers du globe. Quand les vents venaient du nord-est, ils gonflaient les eaux au point d’inonder la route côtière. Aujourd’hui, les crues sont celles du sable qui envahit les rues, comme mû par une intelligence maligne et s’insinue partout, trouvant chaque aspérité pour pénétrer les baraquements.

 

   En cheminant, hors de la ville, il croisa quelques chameaux. Des troupeaux de moutons paissaient sur les fonds marins qu’autrefois les touristes venaient explorer. Car Muynak avait été aussi une station balnéaire. On s’y pressait. La nomenklatura de Tachkent y débarquait dans d’immenses Volga comme les ouvriers et les paysans originaires de tout l’Ouzbékistan, descendant de bus bondés. Un nid de poule un peu plus profond que les autres sortit brusquement Uktam de son souvenir rafraîchissant. Il se stationna puis quitta la route à moitié ensablée pour continuer à pied sur un sentier qu’il connaissait par cœur à travers l’étendue désertique.

   Sa foulée était difficile. Ses soixante-douze ans commençaient à peser. Comme les navires qu’il avait vus en venant, ses articulations avaient tendance à rouiller. « L’effet du sel » pensa-t-il malicieusement, rendant le sourire à ses yeux bridés. Car ce pêcheur des terres intérieures avait ce visage typique des cavaliers des steppes d’Asie centrale. Des rides profondes traversaient son front cuivré. Des cheveux blancs débordant de sa coiffe traditionnelle et sa barbiche blanche lui donnaient un air de sage. L’atavisme aurait dû l’amener à chevaucher un petit aklal-teke comme ses ancêtres arrivés à la suite de Tamerlan. Pourtant le destin avait fait de lui un pêcheur sur cette petite mer d’Aral aux eaux si prolifiques.

Il voguait au gré des vagues de sable statiques. On aurait dit que les dunettes avaient gardé la mémoire des mouvements d’antan. Au loin, derrière lui, de nouvelles carcasses de navires, comme celles du port, couchées sur le flanc, gisaient, pathétiques, pourrissant sous le soleil de plomb. La rouille les avait attaqués, comme la gangrène attaque un membre souillé. A perte de vue des plantes les entouraient. Plantes rouge sang. Le sang de l’Aral.

Coques de la mer d'Aral

Il se sentait perdu, comme naufragé au cœur de cette étendue désertique sur laquelle il avait autrefois navigué. Il croisa un tas de coquillages massés sur le sol. Résidus d’une vie aquatique florissante. Enfin, il parvint à son but : le Samarkand. Le navire dont il avait été le capitaine voilà… voilà… Combien d’années au fait ? Il avait cessé de les compter, même s’il fut le dernier des derniers à avoir navigué sur ces eaux. Il s’était fait un point d’honneur à ce que son navire soit l’ultime survivant de cet énorme gâchis. Il s’agenouilla devant la coque rongée d’iode à la recherche d’un peu d’ombre. La chaleur était accablante. Devant lui, des touffes de graminées tanguaient. Elles avaient envahi les fonds sablonneux à une vitesse impressionnante, remplaçant les algues qui ne moururent pas moins vite. Il cherchait du regard la mer. Il croyait la voir briller au soleil, loin, très loin, trop loin. Mirage ?

   Il maudissait ce coton qui s’était imbibé des eaux du Syr et de l’Amou. Leurs eaux  ne gonflaient plus les vagues de sa mer, sa mer nourricière grosse de brèmes, d’esturgeons, de sandres et de barbeaux. Il maudissait ce gouvernement qui scandait « sept millions de tonnes de coton pour la patrie » ! Slogans assassins ! Ses poissons étaient morts ! Muynak était morte ! Sa famille… Yuliya était décédée, victime indirecte de ce désastre qui asséchait la mer et empoisonnait les hommes.1 Ses enfants étaient partis, comme la mer s’en était allée. Pour eux, l’avenir était ailleurs, dans ces fermes d’état, oasis artificielles, dédiées à la seule culture de cette fleur hydrophile. Hydrophilie vampirique qui s’était repue de cette richesse qui l'avait fait vivre, lui et des milliers de pêcheurs.

 Les bateaux de la mer d'Aral

Il posa sa main ridée et fatiguée sur la coque du navire. Elle était chaude. L’oxydation avait commencé son œuvre malsaine, provoquant des aspérités sous ses doigts. Il soupira longuement. Et il resta là, non pas à cale sèche mais à mer sèche.

Il se remémorait ses campagnes de pêche à bord du Samarkand. Le bruit du treuil qui remontait les lourds chaluts. La prise frétillante que l’on vidait dans la cale. Les rires échangés avec ses hommes d’équipage. L’entraide dans les grains. Surtout, il y avait ces nuits passées sur le pont, à respirer l’air du large à pleins poumons.

Il se souvenait de la lente agonie de la mer et du jour où son navire n’avait plus pu reprendre le large. La chaîne semblait couler de l’écubier comme une larme sur une joue. L’ancre pendue à son bout était devenue dérisoire et inutile dans une eau insuffisamment profonde. Plus rien n’emporterait son bateau. Pour la première fois de sa vie d’homme, il avait pleuré. Ses larmes s’étaient mêlées à celles de l’Aral. Il savait que c’était terminé mais malgré cela, il revenait chaque jour et espérait. Aucun miracle ne se produisit. Basse mer, trop basse mer…

Uktam ne bougeait plus, continuant à scruter l’horizon. Il essuya ses larmes.

Il songeait à ce bruit qui courait à propos de la petite mer, au nord, vers Aralsk. On prétendait qu’elle reprenait vie. Mais ici à Muynak, l’espoir était bien mort. Il regarda dans le ciel. Il était d’un bleu remarquable comme celui des coupoles de Samarcande ! Il était fier de cette voûte si pure dont il était certain qu’elle, au moins, on ne la lui volerait pas.  Un oiseau aux ailes vertes passa au-dessus de lui. Un tadorne. Ils ne volaient pas dans cette région auparavant. Il pensa d’ailleurs que cela faisait longtemps qu’il n’avait pas entendu le cri strident des mouettes et des goélands. Il ferma les yeux pour imaginer l’étendue bleutée qui occupait l’horizon de son enfance, l’odeur de la marée, le cri des majestueux oiseaux marins, la douceur des embruns sur sa peau, le goût de ces poissons que lui préparait Yuliya. Se souvenir pour oublier la lande déserte qui s’étendait maintenant à perte de vue. Se souvenir jusqu’à ce que la vie se retire comme sa mer s’était retirée.

 


-1- Les pesticides épandus dans les cultures de coton ont été entrainés par les eaux d'irrigation au fond de la mer d'Aral. Ils sont aujourd'hui dispersés par le vent et empoisonnent l'air que respirent les habitants.


Baptiste AIRAUD


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