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La mascotte du "Cévennes" ©



Un récit de Georges TANNEAU

extrait de Figures de proue et Gueules de raie, éditions Coop-Breizh.

Figures de proue et gueules de raie

   

Le cargo Cévennes
Le cargo Cévennes , Cie Delmas-Vieljeux, en 1948. Il avait été construit en 1921.


   Il y avait (jadis) sur un vieux rafiot, nommé le Cévennes, une mascotte peu ordinaire: un bouc, sage et barbu comme un patriarche, malin et cornu comme le diable. A traîner sa toison comme on traîne une vadrouille, du parquet des culasses à la cuisine et de la cuisine au magasin à peinture, il en avait recueilli toutes les couleurs et les odeurs. Ce qui devait lui donner à peu près l’aspect de ces badernes1 fort usagées qui servent quelquefois de paillassons.
   Durant les escales, notre bouc avait ses habitudes de marin et ne fréquentait d’autres bistrots que ceux préférés par les hommes de son équipage. Il y grignotait quelques mégots, un peu de tabac à chiquer et chevrotait (a capella) pour réclamer une chope de bière. Sa promenade terminée, il revenait prendre son quart au plateau de coupée qu’il défendait contre toute intrusion, parfois même de façon abusive. Combien de commis d’agence, qui n’avaient su montrer patte blanche, n’ont-ils pas descendu sur les fesses partie ou totalité des marches qui menaient aux étages supérieures du Cévennes ? Combien de gabelous et officiers de port ont dû battre en retraite dans les coursives ou sur les quais, pour ne pas se faire grignoter les boutons d’or de leurs uniformes ?

   Devenu célèbre grâce à un article paru dans la Dépêche charentaise, il pensa, peut-être, que sa notoriété lui donnait droit à quelques égards. Il prit ainsi l’habitude de monter dans le bus avec son capitaine quand celui-ci se déplaçait depuis les quais du port de La Pallice jusqu’au centre ville de La Rochelle, et vice versa. Avec le temps, il s’intéressa même au voyage non accompagné. Un jour, cependant, probablement à la suite de quelques réclamations de clients aux narines délicates, un chauffeur de bus s’avisa qu’il était temps d’apprendre les bonnes manières à ce capripède malodorant et encombrant.
   Que croyez-vous qu’il advint ?… C’est le chauffeur qui dut descendre !

   L’animal ne manquait certes pas de tempérament. Il tétait et chiquait comme un vieux marin et tout ce qui pouvait passer à la portée de ses babines lui semblait apparemment comestible. Doit-on pour autant accorder un quelconque crédit aux bruits de coursives qui prétendirent que l’impudent aurait avalé le képi d’un douanier ?

   D’autres faits, en revanche, semblent, eux, irréfutables, si l’on en juge par le nombre de témoignages, comme par exemple les nombreux démêlés que ce bouc aurait eus avec la police.

La mascotte du Cévennes
Dessin d'Hervé Le Gall

    Pour illustrer ces dires je ne peux citer malheureusement que la seule anecdote qui me soit parvenue dans sa totalité : 

   Les matelots du Cévennes avaient, à l’occasion d’un bal de carnaval à Nantes, déguisé leur mascotte en pirate ou en « boucanier », les cornes maculées de rouge telles des sabres d’abordage et un bandeau noir sur l’œil. Son apparition sur la piste de danse eut tôt fait de semer la panique et de faire grimper les filles sur les tables.

 
« - Hiiiiii !… Maman !
   - N’ayez pas peur, ce n’est qu’un masque ! » cria quelqu’un dans la foule.

   Personne ne le crut et les joyeux lurons du Cévennes se retrouvèrent bientôt seuls avec leur compagnon cornu à vider les bouteilles abandonnées çà et là. Il y eut une descente de police. Toute la bande s’égailla par les rues et les ruelles. Abandonné de tous, le bouc essaya alors de retrouver son chemin en titubant d’un réverbère à l’autre. Oui mais voilà, le muscadet ne semblait pas lui réussir, et il finit par s’endormir au beau milieu d’un carrefour sur les pavés de la Place Royale. Il y aurait même bloqué la circulation pendant une bonne partie de la nuit.
Un prêtre qui portait un viatique à un mourant s’imagina avoir rencontré le diable et, soulevant prestement sa soutane, se mit à courir pour aller frapper tout haletant à la porte d’un commissariat. Alertée par tout ce tintamarre, et aussi par d’infernaux bruits de klaxons, toute la maréchaussée du secteur fut contrainte de se boutonner prestement pour aller embarquer notre étonnant poivrot dans un panier à salade. Comment les pandores ont-ils fait pour lui passer les menottes ?… Bêêê ? Bêêê ?
   Le lendemain, le capitaine du Cévennes fut contraint de différer son appareillage. Un brigadier était venu le prévenir qu’un membre de son équipage cuvait une de ces cuites carabinées dans les prisons de Nantes.
D’après d’honorables loups de mer, dont la langue ne se délie que tard le soir dans la fumée des tavernes, une chanson, récupérée par des chanteurs de rue et des colporteurs de larifla, tra-la-la, turlurette, aurait immortalisé l’événement :

Dans les prisons de Nantes
Y avait un prisonnier
Qui ne voyait personne,
Et cetera, et cetera… (…)


   Bien sûr, le temps a fait son œuvre, et l’on a peut-être changé quelques paroles de cette chanson vous diront certains incrédules.

    L’œil vif, la barbichette au vent, le bouc du Cévennes sillonna l’Atlantique du cap de la Chèvre au tropique du Capricorne durant de longues années sans réclamer un carré de verdure. Au grand désespoir de quelques-uns, il préférait s’intéresser de près à tout ce qui était papier, les journaux de bord, les feuilles de paie de l’équipage, les cartes marines. Insatiable, il parcourait les « Instructions Nautiques » page après page…, en les dévorant. Toutes les connaissances du « Service Hydrographique et Océanographique » étaient à peine égales à son vaste appétit. Il appréciait aussi la saveur exotique des écorces de billes de bois en pontée, la graisse des ridoirs et des treuils, mais il avait une prédilection pour les graines tombées des sacs de palmiste, de cacao et de café vert, qu’il allait dénicher sur les rebords des hiloires2 de cales et même entre les galiotes3.

    Comment un acrobate de ce talent a-t-il pu finir ses jours à fond de cale ? Aucun matelot ne fut témoin de sa dernière cabriole. Beaucoup soupçonnèrent une mauvaise gîte, un coup de roulis, la vieillesse, une bonne biture, et que sais-je encore ? On le découvrit un beau matin, les sabots étalés en croix de Lorraine sur le « payol » (plancher du fond de cale) et l’on mit aussitôt le pavillon de poupe en berne. Son corps fut lesté et immergé avec les honneurs à quelques encablures de l’estuaire de la Gironde, à un endroit où l’on pêche, paraît-il, depuis ce jour, beaucoup de chevrettes.
    Peut-être en ai-je rajouté, ou plutôt oublié ? Car, pour consigner tout ce qui a pu être dit sur cette mascotte, il faudrait plus d’une « peau de bouc »4.

    Aujourd’hui encore, lorsqu’au réfectoire un marin du commerce risque la mélopée d’une voix chevrotante: « Capriii, c’est finiii…», il n’est pas rare d’entendre un mauvais plaisant lancer à la cantonade: « Tiens, v’là le bouc du Cévennes !… Je le croyais mort ! »


Georges TANNEAU, avril 2001

-1- Badernes : Tresses faites de plusieurs torons de vieux cordages.
-2- Hiloires : Bordures verticales qui entourent et protègent l'ouverture d'une cale.
-3- Galiotes : Traverses métalliques servant à supporter les panneaux de fermeture des cales et des écoutilles d'un cargo..
-4- Peau de bouc : Cahier de discipline à bord d'un navire de commerce.

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