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Des pages qui font aimer et respecter la mer.




NOUVELLES
 2012








La nef de la Royne



Le notaire de Saint-Renan



Le sacrifice de la Belle Cordelière



Entre Le Conquet et Le Minou



La bataille de Cunégonde de Kergouezel



Le compagnon de Primauguet



Quatre frères



Traumatisme



La dernière victoire de La Cordelière



Espionnage



Le récit de Gwenn



La nuit de la Saint Laurent



Le récit de Malo

Le compagnon de Primauguet


Une nouvelle de Gilles DRAPIER


***

   « Ah, un autre canot s’approche…vont-ils me voir ceux-là ?....vouloir me prendre à leur bord ?....Je fatigue, moi, dans cette eau froide… C’est vrai que je ne compte guère ; je n’ai pas, comme les gentilshommes, or et argent à offrir contre ma vie… je ne suis qu’un modeste serviteur… on me prendra le dernier… si on me prend… peut-être que je devrais essayer de me débrouiller tout seul… la côte n’est pas si loin…

   Pourtant, autant que tout autre, j’ai souffert dans cette affaire ! Voilà qui m’apprendra à être aimant et fidèle ! Si j’avais su en quelle galère on m’allait mener ! Mais moi, j’ai ce défaut, on me dit « viens » et j’accours.
   N’étais-je pas plus tranquille dans ma Beauce natale ! N’étais-je pas bien dans mon état de berger ? Quelle sottise que d’avoir voulu suivre le cortège de la reine de France quand il passa au bout du champ où je veillais mes moutons. Serviteurs, valets et soldats cherchèrent bien à me chasser au début, peu soucieux de partager avec un gueux, mais sitôt que la reine me vit, elle s’enticha de moi, me trouvant bel et gracieux. Elle me réclama et me voulut garder auprès d’elle… en tout bien tout honneur bien sûr.

…Voilà que le canot s’amène par là… je me fais entendre du plus fort que je le puis… Je saute sur ma planche au risque de retomber dans l’eau… On me montre du doigt…. On va venir… peut-être…

   Et quand nous arrivâmes à Morlaix, cet été 1505, le pays me plut beaucoup. J’y fis la connaissance d’un grand capitaine que la souveraine aimait fort et auquel elle confia le commandement d’une très grande et belle nef. La reine Anne, le même jour et comme c’est la mode à ce qu’il paraît, lui fit don de ma personne. C’est notre lot à nous autres, compagnons dévoués, serviteurs zélés,  on nous fait changer de maître sans nous demander notre avis. En la circonstance, l’homme me plaisant, je ne me fis pas prier quand il me dit « viens » et je quittai sans gémir le service royal pour celui de Portzmoguer.
   Je ne regrette rien car mon nouveau maître m’a fait découvrir l’aventure maritime. Là où il va, je vais. J’ai vite attrapé le pied marin car il n’aime rien tant qu’être en mer. J’ai aussi très vite acquis la haine de l’Anglais. Ceux-là, je ne peux pas les sentir ! Nous passons notre temps à les chasser et avec nous, ils souffrent ! Que de bateaux leur avons-nous envoyés par le fond ! Et que d’hommes aussi ! Et parce que j’ai été adopté à Morlaix, j’ai fait mienne la devise de la ville : « Si les Anglais te mordent, mords-les ! » L’adage me va à ravir.

… Ah, enfin ! Voilà qu’on me hèle, qu’on me parle. On s’approche encore, on m’attrape comme on peut et on me laisse choir au fond du canot ! Ouf ! Sauvé ! Je demeure allongé, épuisé, transi…


Dessin d'Hervé Le Gall

   Et voilà qu’est arrivé ce jour funeste de l’été 1512. Malgré mon âge, qui commence à compter, je me faisais une joie de monter à nouveau sur la Belle Cordelière. Jamais on n’avait vu de bateau si grand, si beau, si puissamment armé. Il vint à bord toute la parenté du capitaine et ses amis aussi. Comme d’habitude, je ne quittais pas mon seigneur d’une semelle. Avait-il besoin de moi que j’étais là dans l’instant ! C’est à cela qu’on reconnaît les meilleurs d’entre nous.
   Je connaissais déjà la nef, mais j’en suivis néanmoins toute la visite, du pont aux cales et de la poupe à la proue. Hervé de Portzmoguer faisait le beau, gonflait le poitrail, décrivait, montrait, expliquait et chacun de s’exclamer avec de grands «  Oh ! », de grands « Ah ! » qui le faisaient encore enfler. J’en riais tout seul !

   Et puis voilà qu’il lui prit soudain l’envie d’aller faire un tour en mer. « Vous allez voir, dit-il, comme le bateau est rapide et puissant ».

…Bizarre comme les gens s’écartent de moi dans ce canot ! Suis-je si effrayant ? Est-ce que je sens mauvais ? Je suis à un bout et eux demeurent à l’autre, tassés comme sardines en saloir, silencieux et ne me quittant pas des yeux…Me prendraient-ils pour un de ces chiens d’Anglais ?...Ou bien est-ce parce qu’ils me découvrent couvert du sang que l’eau n’a pas lavé ?…

   La mer était belle et sitôt passé la pointe du Petit Minou, on découvrit les tables. On y buvait, mangeait, riait. J’attrapais, de temps à autre, quelques morceaux que l’on m’offrait car je montre toujours face avenante avec les amis de mon capitaine. Je suis moins gracieux avec ses ennemis, surtout s’ils sont sujets de ce gros lard d’Henri le huitième, tous peaux crapés, narquois, culverts et gobelins !
   Et puis voilà que soudain, tout s’enflamme : On s’agite, on crie, on se bouscule. Mon bon Primauguet me crie : « Par le sang Dieu ! Voilà l’Anglais, tu vas avoir beau dessert mon joli ! » Dans le tumulte, je n’ai entendu que le mot « anglais ». Ça m’a suffit pour comprendre ! J’en eus de suite l’eau à la bouche. Mon maître hurlait ses ordres, faisant sortir hors des sabords les canons chargés à boulets et mitraille, commandant aux boutefeux d’allumer leurs mèches. On répandit force sacs de sciure sur le pont pour éponger le sang tandis que d’autres graissaient les piques et les haches, le tout en grande dépense de cris qui me mettaient les sangs à bouillir car je ne connais rien de plus excitant que l’instant précédant le combat. En ces moments-là, je deviens enragé !
   Il y eut, de prime, force canonnade, chacun de son côté assaisonnant l’autre tant de fer que de feu. Je n’aime guère cette bataille car je n’ai aucun rôle à y jouer. Puis on en vint enfin à mon grand plaisir : l’abordage. A peine les grappins furent-ils lancés que de chaque bord les marins s’élancèrent sans souci des balles ni de la mitraille qui ravageaient les ponts.
   Je demeurais sur les talons du capitaine. Son épée ouvrait panses et gorges. Pour moi, je ne laissais pas ma part. Sitôt qu’un godon passait à ma portée, je lui sautais au cou et l’embrassais de belle façon. Et si je ne pouvais joindre le cou, je savais toujours trouver un ventre ou un cul à planter ! Malgré la furie du combat, j’entendais les encouragements : 

« Hardi mignon, taille dans ces rustres, venge notre Sainte Jeanne par eux ardée ! Sans merci ! Pousse-les en enfer ! » 

   Les cris, les râles, le goût du sang dont j’étais couvert, l’odeur de la poudre, tout me renversait les sens, je ne me contrôlais plus, j’avais une soif éperdue d’occire, occire encore, occire toujours. En mon ancien état de berger, j’ai chassé le loup pour protéger mes moutons, mais je n’y ai jamais trouvé pareille ivresse. Primauguet et moi vendangions à nous deux autant d’Anglais que dix autres réunis ! Bons ouvriers et bons outils font bonne récolte !

   Pourtant et malgré notre vaillance, je vis bien que nous perdions pied peu à peu. Quoique nous fassions, la truandaille nous débordait et nous nous vîmes bientôt tout près de succomber. C’est alors que mon bel officier, expédiant promptement un grand nigaud d’un revers d’épée, rompit le combat et m’entraîna à sa suite. 

«  Viens-t’en, compaing, viens-t’en, me dit-il, s’il le faut, nous périrons grillés comme notre bon Saint Yves, dont c’est la fête ce jour d’huy, mais par le Christ, ils grilleront avec nous ! »

En courant, bousculant les uns et les autres, nous descendîmes au premier entrepont. Mon maître entra dans la sainte barbe. Là, de la pointe de son coutelas, il fit sauter le bouchon d’un tonnelet de poudre et en traça une ligne jusqu’au pied de l’escalier. Prenant ensuite une mèche allumée trouvée sur le corps d’un canonnier, il bouta le feu et nous nous ensauvâmes vers les hauts.
   En arrivant sur le pont, il héla ses amis, du moins ceux qui restaient : 

« A l’eau, Bretagne, à l’eau et promptement, tout va sauter ! ».

Là-dessus, de ses bras puissants, il me fit basculer par-dessus bord. Je hurlai et tombai à la mer. Aussitôt après, je vis Primauguet enjamber le bastingage et plonger à ma suite. Il chut tout près de moi, mais hélas, s’engloutit aussitôt, emporté, je crois, par le poids de sa cuirasse.
Je n’eus cependant pas le temps de m’en affliger car l’instant d’après ce fut la fin du monde : feu, flammes, fumées, fracas épouvantable, gigantesques vagues, je me trouvais renversé, brassé, submergé ; je me vis rompu, brisé et bus tant d’eau que j’en pensais mourir. Toute la réserve de poudre avait explosé, réduisant les deux navires en mille morceaux qui tombaient autour de moi comme grêle en avril, recouvrant la mer, assommant et achevant parfois ceux qui flottaient près de moi.
   Je suis bon nageur heureusement et ne porte point cuirasse; aussi je me maintins la tête hors de l’eau jusqu’à ce que je me puisse me hisser sur une planche et qu’on veuille bien me repêcher. 

   Mais je vois bien maintenant qu’à ce bord j’inquiète, je ne croise point de regard d’amitié, je n’ouis nulle parole affectueuse. Ors, me paraît que je dois craindre plus horions que caresses. 

A présent, qui voudra de moi puisque mon bon maître n’est plus ? Se trouve-t-il, en Bretagne, quelqu’un pour prendre pitié d’un vieux berger de Beauce, d’un bas-rouge ? J’ai encore tant d’amour à donner mais… quelqu’un voudra-t-il aimer le chien de guerre de Primauguet ?



Gilles DRAPIER



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