Retour à l'accueil Un plan pour aller directemnt sur une page Le salon de cette année Les auteurs invités cette année Nos précédents salons Les auteurs et les livres de tous nos salons
Un coup de cœur pour un livre De courts récits maritimes Des poésies pour faire voguer nos rêves Des contes maritimes pour tous les âges L'histoire maritime du Conquet Notre concours de nouvelles et les textes sélectionnés
Les Grands Marins du monde La Dictée Océane Un jeu pour tester ses connaissances maritimes Tout savoir sur notre association Les entreprises qui nous aident Nous écrire ou nous parler
Des pages qui font aimer et respecter la mer.




NOUVELLES
 2012








La nef de la Royne



Le notaire de Saint-Renan



Le sacrifice de la Belle Cordelière



Entre Le Conquet et Le Minou



La bataille de Cunégonde de Kergouezel






Quatre frères



Traumatisme



La dernière victoire de La Cordelière



Espionnage



Le récit de Gwenn



La nuit de la Saint Laurent



Le récit de Malo

La bataille de Cunégonde de Kergouezel

Une nouvelle de Gilles DRAPIER



***
 

«  Holà, compain, vois-tu ce que je vois ?

- Sur ma foi oui, on dirait un gros poisson mort.

- Un poisson ? Vertudieu, vu la taille, je dirais plutôt un phoque, et un gros !

Entrant dans l’eau jusqu’à la taille, ils s’approchent de la masse informe et pansue, découvrant qu’elle ne flotte que grâce au panneau de bois sur lequel elle est couchée.

- Mordieu ! Mais c’est une femme ! En voilà encore une qui vient des bateaux !

- Elle respire ! Elle bouge ! Tirons-là au sec ! Holà la belle, éveillez-vous ! Etes-vous blessée ? Par Dieu qu’elle est lourde ! Hardi compère, échouons-la! Tire, tire !

Une fois sur le sable, la grosse femme ouvre un œil, puis l’autre. Trempée, robe et cotte déchirées, allongée sur le dos, bras et jambes écartés, elle souffle, crache et tournant la tête vers les deux hommes, articule péniblement :

- Je suis… Cunégonde de Kergouezel, cousine d’Hervé de Portzmoguer, capitaine de la nef  La Cordelière… qui sont maintenant tous les deux aux poissons par la faute des Anglais. Et il s’en fallut de peu que j’y sois aussi ! Ah, braves gens, n’auriez-vous pas quelque chose à boire ? Par la jarnidieu, la mer m’a tant salé le bec que j’avalerais l’Ildut sans reprendre haleine !

Elle boit une grande lampée de l’eau de leur gourde et reprend :

- Mes beaux, mes sauveurs, voyez en quel état se trouve une faible femme ! Comment je me suis trouvée dans cette affaire ? J’y étais, voyez-vous, comme tant d’autres de notre parenté, pour goûter un peu de la gloire de mon cousin à qui notre bonne Anne a confié sa nef royale. Nous étions au quai, tranquilles, visitant les hauts et les bas du navire quand il prit soudain à Primauguet l’envie d’aller voir en mer ! Par la vertuchou, était-ce besoin ? A mon corps défendant, nous fîmes, hélas, comme mon cousin l’avait voulu et sortîmes de la rade sous le vent, en compagnie de la flottille. Je ne goûtais guère l’escapade car le balancement des bateaux me donne le tournis et l’on se gausse toujours de me voir chalouper comme une fille saoûle. Déjà qu’on se moque de mon embonpoint ! Est-ce ma faute si je suis grosse ? Peut-être un peu car j’aime à manger et boire du meilleur mais en plus, un rien me profite ; je fais graisse autant de l’air que je respire que de ce que je mange ! Pour cette fois-ci cependant, je n’en ai ni honte ni regrets car mon saindoux m’a sauvé la vie. C’est assurément à tout mon lard que je dois d’avoir flotté comme une outre ! Moult de ceux qui raillaient hier mon tour de taille, me traitant de barrique, sont aujourd’hui par le fond à raison de maigreur ! Par la vertudieu, c’est justice : Barrique flotte,  pieu ferré coule !

La mer étant calme, l’air du large me donna une petite faim. Je m’installai à la table que l’on avait découverte et qui était, ma foi, fort bien garnie. Je me régalai de pâtés et farcis. Un vin de Loire à damner tous les saints les faisait couler pour faire la place aux viandes, fouaces et dragées qui suivaient en abondance. Il y avait grande presse mais par le sang Dieu, je sais bien jouer des coudes quand il y a bonne chère grasse. Quelques horions et soufflets bien distribués me garantirent une place qu’on n’osa pas me disputer bien longtemps.

J’en étais à peine aux viandes en gelée que tout à coup, j’entends dire qu’une escadre anglaise est en vue à l’horizon. L’âge, dit-on, rend sage mais mon cousin, lui, est demeuré aussi fol que les lapins de Tréouergat (1). A peine la nouvelle eût-elle couru qu’il fit donner le branle-bas, clamant qu’on allait courir sus à l’ennemi. Il y eut bien concert de cris d’effroi chez la gent femelle mais il fut couvert par les hurlements de joie de l’équipage et des gentilshommes toujours prompts à s’entre-déchirer.

Dès lors, on se presse, on se bouscule et on nous pousse, nous autres femmes fragiles, au pied des mâts. J’entendais mon cousin hurler ses ordres, les voiles claquaient au vent, les marins couraient en tous sens. Par le Saint ventre qui porta le Christ, on sentait venir un ouragan comme oncques ne vit. Et de fait, brusquement, il éclata un vacarme à décorner le diable. Par le sang Dieu ! On se trouva au cœur du plus épouvantable orage qu’il se puisse connaître, le bateau vibrait de toutes ses membrures, on voyait des flammes sur tous les bords, la fumée se faisait épaisse et suffocante. C’est que toute l’artillerie de mon cousin tonnait, à l’unisson de l’artillerie anglaise qui lui donnait la réplique. Boulets et mitraille ravageaient le pont. Hommes, femmes et enfants tombaient sous ces coups. Près de moi, un projectile emporta la tête de Béatrice de Kermogat, ce qui me navra car elle l’avait fort jolie.  Agrippa de Lannguével fut écrasée sous le grand mât qui s’abattit et en un instant cent autres perdirent la vie. La grande faucheuse rôdait et faisait moisson des âmes bretonnes et françaises, si nobles et généreuses.

 

Un grand vaisseau anglais vint ensuite se coller à nous et nous fit abordage. De toutes part les godons nous assaillirent. Nos hommes se battaient avec grand courage, estoquant et arquebusant de bon cœur tous les coquins passant à leur portée.

Voyant la plupart des femmes s’alarmer et pleurer, je pris les choses en main : Je les haranguai, leur montrai maris et pères debout au bastingage l’épée à la main, défendant les vies bretonnes. J’en fis tant qu’elles s’en trouvèrent raffermies et elles aussi bientôt prêtes à vendre chèrement leur existence et leur vertu.

Il n’était que temps car voilà que soudain quelques torche-culs d’Angleterre passèrent outre la barrière de nos défenseurs et nous vinrent assaillir. M’emparant alors de pièces de vaisselle je les lançai avec force sur ces damnés goujats. Dames et damoiselles m’imitèrent alors et une pluie de plats, pots, cruches, pichets, écuelles, assiettes, verres et gobelets s’abattit sur eux. Il en pleuvait si dru qu’à la fin ils préférèrent se retourner battre contre les hommes, ce qui leur paraissait sans doute moins risqué car nous en éborgnâmes et assommâmes plus d’un.

Cependant et malgré leur bravoure, nos marins et gentilshommes, peu à peu, fléchissaient sous le nombre ; tous étaient couverts de blessures et le sang leur pissait par tous les trous des armures. Français, Bretons et Anglais se trouvaient  mêlés comme légumes en pot et nous, faibles femmes, fûmes de plus en plus serrées, repoussées vers le bord, tant et si bien que certaines furent envoyées en la mer sans l’avoir voulu ni demandé.

Comme j’étais collée à la rambarde, un gros Anglais vint à moi. En voulait-il à ma vie ou à ma vertu ? Je ne sais car je ne lui laissai pas le temps de le dire et lui montrai qu’on ne s’attaque pas impunément à une chétive innocente : Prenant sur la table un gros pot à saindoux, je le lui abattis plusieurs fois sur la tête. Le pot était solide et des deux, c’est le crâne qui céda le premier, laissant échapper une cervelle que je trouvai fort laide.

A peine ce soudard était-il tombé, que deux autres m’assaillirent. L’un me prit par la taille, l’autre, de sa dague, voulut me piquer la panse. Je lui baillai un si grand coup de mon cruchon sur le nez, que les deux éclatèrent ensemble. Je me débarrassai aisément de l’autre en me laissant choir sur lui ce qui fut cause qu’il mourut sur le champ. Corne bouc amis, croyez-m’en, ce ne sont pas les vilains putiers de cette mâle maisnie anglaise qui me contraindront à retraite ! Une Kergouézel ne se rend pas, elle bataille, perce et étripe sans barguigner !

Pour en finir avec l’échauffourée, le dernier ribaud qui m’assaillit me vint mettre les deux mains aux mamelles ! Ô mordiable ! Ayant remplacé mon pot cassé par un couteau à croc, je lui en balayai le ventre en sorte qu’il se trouva contraint de me lâcher pour retenir toute sa tripaille qui, sans ça, se serait répandue sur le pont.


Le combat de la Cordelère, coll. particulière. Tableau d'Anne Cadiou..

Et puis je vis soudain que le feu était à bord. On se battait moins, beaucoup sautaient à l’eau par crainte de l’incendie. On criait que le feu venait aux poudres. Je ne savais que choisir : Périr brûlée vive, ou mourir noyée ? Je ne suis plus jeunette mais le trépas ne me tente guère. Le destin choisit pour moi : Comme j’étais appuyée au bastingage, celui-ci céda soudain et je basculai dans les vagues au milieu de corps et débris de toutes sortes.

Je ne sais ce qui se passa ensuite ; sans doute perdis-je le sens car je suis femme si sensible qu’un rien me chavire et me fait pâmer… Est-ce vous qui m’avez tirée de l’eau ?... Où sont tous les autres ?...Et la flotte ?... Et mon cousin ?...

Ah, mes braves… je me sens si rompue… si dolente… je ne saurais bouger seule…. Je crains de devoir vous demander… de me porter …jusqu’aux maisons …qui sont là-bas…

… Eh ! Mais… par les cornes du diable, où partez-vous si vite ? …... Quelle mouche vous pique ?...Qu’ai-je dit qui vous fasse ainsi fuir ?....Faquins, marauds, revenez ! »  

 

---==oooOooo==---

 

 (1) – Alors que la nuit, au clair de lune, tous les lapins du monde se contentent de ronger tranquillement herbes et pissenlits, les lapins de Tréouergat, eux, courent à toute allure et en tous sens sans regarder devant eux. Ceci est cause qu’on en trouve souvent au matin, assommés contre les troncs d’arbres où les habitants du lieu les récoltent comme pommes sous pommier.

---==oooOooo==---

Gilles DRAPIER



Retour à l'accueil Plan du site Notre salon de cette année Les auteurs invités cette année Nos salons précédents Les auteurs et les livres de tous nos salons
Un coup de cœur pour un livre De courts récits maritimes Des poèmes pour faire voguer nos rêves Des contes pour tous les âges L'histoire maritime du Conquet Les meilleures nouvelles sélectionnées
Le Club d'Orthographe La Dictée Océane Un jeu pour tester ses connaissances maritimes Tout savoir sur notre association Les entreprises qui nous aident Nous écrire ou nous parler