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Demain, la mer...




Cyclone dans le lagon calédonien.©
Une histoire vécue et écrite par Cécile Briand.



   Le vent hurle dans les haubans. Le baromètre est au plus bas depuis les dernières vingt-quatre heures. Cloîtrés dans le carré de Tobago, il faut attendre. Attendre... Attendre que la Nature ait fini sa folie. Alors qu'on souhaiterait tant que le temps s'accélère, la pendule met un malin plaisir à faire tourner la trotteuse à l'allure de la petite aiguille.
    Des heures de cauchemar, de prières silencieuses au Ciel, toute la démesure de notre impuissance, la peur au ventre, la peur de tout perdre, jusqu'à sa propre vie. Jamais je ne veux revivre ça. Jamais, jamais! Jamais je n'aurais autant préféré être assise devant la télévision à me passionner pour la plus nulle des émissions cathodiques.

*

   Avant-hier matin, à l'île des Pins où nous mouillions depuis plusieurs jours à bord de notre maison flottante, la vacation du canal 16 annonçait une évolution préoccupante des conditions météorologiques.

Au mouillage

   Prévoyant, Michel décidait de remonter l'ancre et de rejoindre la baie de Prony, à une journée de navigation de là, au sud de la Nouvelle-Calédonie, pour aller nous protéger au cas où les conditions viendraient à se dégrader.
Pendant l'été austral, de décembre à avril, les dépressions fleurissent dans le Pacifique Sud. L'île des Pins n'offrant pas de baie suffisamment fermée, il était donc prudent de gagner le plus rapidement possible un "trou à cyclones", c'est-à-dire un abri naturel où l'effet de la houle et des vents se trouve atténué.
   Traversée épuisante. Rapide, mais épuisante. Longue houle, creux de quatre mètres, un bon trente nœuds, quelques surfs sur les vagues qui arrivent derrière. Surtout, ne pas tourner la tête sous peine de se faire peur ! Pour moi, plus de cinq heures à l'état de poisson pas frais, entrecoupées de moments où je dois puiser dans mes ressources pour relayer Michel à la barre.
   Je suis hors service pour la tétée. Il est au-dessus de mes forces de descendre dans le carré. Michel ravale son estomac et se dévoue pour aller préparer un biberon en remplacement. Dans ces moments très physiques à barrer avec le mal de mer et un bébé de trois mois qui réclame, je nous trouve un peu limite... Mais nous n'avons guère le choix.
   A l'approche de la Grande Terre, la mer a encore changé de couleur. Mauvais signe. Au fond de la baie de Prony, nous comptons retrouver un semblant de calme. Nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls. Certains voiliers rencontrés à l'île des Pins viennent également y trouver refuge.
Nouvelle vacation météo sur la VHF. Mauvaise nouvelle. Dans la spirale de la depression, un œil s'est formé. Dixit l'image satellite. Un œil, pour vous, c'est un cyclope. Pour nous, c'est l'imminence d'un cyclone. Avec tout ce que cela suggère d'imprévisible, de violent et d'attentes angoissantes.

L'image satellite du cyclone Drena.
A droite en jaune: la Nouvelle-Calédonie et les îles Loyauté.

   Autre mauvais signe: le cyclone vient d'être baptisé. "Drena". Il est donc à prendre au sérieux. Sur la carte, je pointe les positions supposées de l'œil, énoncées laconiquement par la voix de la station côtière: "Appel aux navires en mer. Ici Nouméa-Radio, Foxtrot Juliet Papa. Avis de cyclone en cours". J'aligne les points de sa trajectoire. L'ennemi lèche la côte Ouest de la Grande Terre en se rapprochant résolument. Mais nul ne sait quand et par où il s'abattra sur nous.

Nouvelle Calédonie

   Une longue attente. Sur le pont, tout ce qui peut faire prise au vent est soigneusement retiré, amarré. L'annexe et son moteur sont à poste à la poupe. Si besoin... La rive est à quelques dizaines de mètres seulement. Zone inhabitée, des flancs de collines sombres de part et d'autre de ce bout de bras de mer. Rive peu accessible en raison de la mangrove.
   Le mouillage a été doublé: trente et cinquante mètres de chaîne. Les ancres gisent par une dizaine de mètres de fond. Les plaisanciers s'affairent sur le pont pour apprêter leur bateau afin de le défendre au mieux des rafales qui continuent de forcir.

   En fin de soirée, la radio indique l'heure vraisemblable du passage du cyclone dans la zone: demain en milieu de journée. La nuit s'annonce très tendue. Précaution ultime et redoutable, tous deux regroupons dans un sac étanche les papiers importants - si dérisoires dans ces circonstances - et un minimum d'affaires pour bébé. Plutôt flippant. Mais il vaut mieux le faire, même si cela ne sert à rien. L'heure est grave.
   Veillée d'armes. Michel dans le carré. Moi, exceptionnellement dans la cabine arrière bâbord, étroite, celle de Marie-Océane. Posé sur la banquette, son couffin glisse de la cloison à la coque. Avec mon corps, je le retiens à chaque rafale qui fait gîter le bateau de manière impressionnante. Dans le carré, rien ne doit voler, tout est calé dans les coffres.
   Michel me confie un sifflet autour du cou. Nous sommes à trois mètres l'un de l'autre, mais avec le hurlement du vent à l'extérieur, et les haubans qui vibrent comme des cordes graves de guitare, il est impossible de nous entendre en parlant normalement. Le bruit est infernal. Le bateau subit les assauts et pivote autour de ses ancres.
   Au petit matin, sans avoir fermé l'œil, nous constatons que Qu'importe IV, le voilier qui se trouvait hier soir derrière nous, a reculé d'une centaine de mètres, presque dans les palétuviers. Ses ancres ont dérapé. Nous croisons les doigts pour que cela ne nous arrive pas. Les rivières alentour ont gonflé et le relief environnant est devenu un couloir idéal qui permet au vent de s'engouffrer et de s'accélérer par la même occasion. En météo, on appelle ce phénomène l'effet Venturi.
   Interminable... Plus rien n'a d'importance. La moindre idée converge vers ce cyclone qui fonce sur nous. Il n'est pour l'instant qu'à Koumac, à environ quatre cents kilomètres plus haut. Depuis quelques heures, la province Nord ne répond plus. Drena doit être en train de les pilonner. Imaginer ainsi que le vent n'est pas encore parvenu à son paroxysme ne nous rassure guère. Jamais je n'ai vu la Nature aussi déchaînée, méchante et cruelle.
   J'ai Peur, je voudrais être loin. Je m'interdis d'exprimer cette angoisse qui me tenaille. Je n'en ai pas le droit. Je ne dois pas la transmettre à Michel qui, lui-même, doit s'efforcer aussi de ne pas montrer la sienne. Inutile de céder à la panique. J'essaie de me concentrer sur les gazouillis de notre petite fille.

   Bruit sinistre. Ça vient de devant, dessous. Les ancres dérapent... Elles n'accrochent plus le fond, elles glissent. Le bateau, comme déraciné par le vent, dérive tel un tronc d'arbre. Il prend de la vitesse à reculons, chassant de bâbord à tribord selon ce que les deux ancres parviennent à accrocher sur le fond.Confier sa vie, ou presque, à quelques kilos d'acier qu'on aimerait encore plus lourds pour mieux supporter les à-coups de la chaîne torturée par les bourrasques violentes... L'impuissance au summum. Nous, telles deux fourmis sur une feuille morte à la dérive dans un caniveau. Faire vite. Mais faire quoi? Nous nous précipitons sur le pont. Jusqu'où notre intervention humaine, un petit coup de barre à bâbord, un autre à tribord, peut-elle avoir une emprise sur les éléments?
   Il faut mettre le moteur en route pour compenser les assauts du vent et éviter un atterrissage dans les palétuviers ou une collision avec un autre voilier. Michel tourne la clé sur le tableau de bord situé dans le cockpit. Impossible de discerner dans le claquement des drisses le dérisoire chant d'un Perkins faisant galoper ses cinquante chevaux. Je descends de nouveau dans le carré pour tendre l'oreille et vérifier si le moteur tourne. Je ne l'entends pas. La main posée sur la cloison de bois, je sens enfin une vibration: le moteur tourne bien.
    Je remonte, prends la barre, pousse le moulin, compense avec la barre à roue pour maintenir dans la mesure de l'impossible le nez du bateau face au vent. A quatre pattes, Michel, retenu par sa ligne de vie, part à l'avant du bateau, et rajoute aux mouillages de la longueur en bout'  pendant que Tobago continue son mouvement de pendule.
   Inquiétude sur le pont du voilier voisin. Et pour cause. Tobago, bateau ivre, s'en rapproche dangereusement. Chacun est prêt à placer les pare-battages pour atténuer la collision...
Ouf, nous nous éloignons de nouveau, mais pour nous en rapprocher encore. Nos ancres respectives, miraculeusement, ne s'emmêlent pas.
   L'équipage de La Galienne nous observe, impuissant, et fait signe d'entrer en communication par la VHF. Je descends, hurle à moitié dans le combiné. Une voix de femme m'annonce que Tobago semble stabilisé et propose de nous aider. Je ne pense même pas à la remercier. J'en profite surtout pour dire que nous avons un bébé dans la cabine arrière bâbord. J'ai un besoin impérieux que quelqu'un le sache.
   Je remonte sur le pont. Michel me rend la barre et grimpe sur l'enrouleur pour saucissonner le génois qui se déplie imperceptiblement et qui offre une très inutile prise supplémentaire au vent. La pluie nous cingle le visage. Une véritable séance d'aiguilles chez l'acupuncteur. Depuis le pont de La Galienne, un homme brandit son masque de plongée et nous invite à nous équiper de la sorte. Excellent conseil et réconfort garanti. Je ne vois pas plus clair, mais avec mon masque les gouttes-projectiles font moins mal. A l'instinct, je maintiens le nez du bateau face au vent, tirant au renard sur ses ancres comme un cheval sauvage sur sa longe. Parfois c'est tout le flanc bâbord ou tribord qui s'offre à la morsure du vent hurleur. Cela me contraint de continuer à tenir la barre, accroupie, presque allongée dans le cockpit, tandis que Michel manipule toujours à l'avant.

   Et je crois que je pleure aussi un peu. J'implore Dieu que cela cesse, que le réveil sonne enfin pour m'annoncer le départ au boulot, que les éléments stoppent leur puissance destructrice. L'eau est marron, les moutons en crête sont arrachés de la surface fumante et propulsés en volutes flagellantes au-dessus de la surface. Tobago gîte, gîte, puis se redresse. C'est démentiel et dantesque.
   Au loin une annexe, genre zodiac, amarrée à un voilier, tourbillonne sur elle-même, en sustentation, maintenue à l'horizontale dans les airs. Eole, démoniaque, s'amuse et la fait tournoyer aussi facilement qu'un gamin qui fait tourner les ailes de son moulin de papier en courant.

   Au bout de vingt-quatre heures de rage, enfin... mille fois enfin...les claques "s'adoucissent" vers la fin de l'après-midi. Les précipitations diminuent, les nuages doivent être à sec. Le vent tourne, encore désordonné, mais il faiblit sensiblement. Un air nouveau emplit l'atmosphère. On se hasarde à sortir sur le pont. Les équipages de différents voiliers, ayant géré solitairement leur cyclone, y vont maintenant de leurs commentaires sur la VHF:
- "Je crois qu'on est sortis de cette galère !"
- "J'ai enregistré des rafales à 80 nœuds".
Traduction, environ 150 km/h.
   Les collines ont été lessivées, le ruisseau est une véritable cascade et des brindilles flottent à la surface. L'eau devient orange vif. La terre de latérite est propre. La tension nerveuse fait place à un immense soulagement mêlé de lassitude extrême. Comme une sensation d'avoir survécu à un grand danger. Nous, petits humains, toi, Tobago, petite coque de noix.
   Epuisés, nous faisons le tour du propriétaire. Un pare-battage s'est envolé et la courroie du pilote automatique s'est déboîtée. Autant dire aucun dommage ! Et même un point positif: le pont et la coque sont blancs, propres, décapés comme après un nettoyage au Kärcher. Les autres bateaux sont, a priori, intacts.

   Relever le mouillage prendra une journée et videra une bouteille de plongée de 200 bars. En profondeur, le sol est labouré, la pioche est plantée sous un mètre de vase, les patates de corail se sont brisées, étranglées par les chaînes.

                                                                               Remontée des aussières.        Les aussières en piteux état.
Remontée des aussières.

Les aussières, longtemps tendues et éprouvées à mort, donnent une idée de la violence qu'elles ont subie: elles sont toutes peluchées, détoronnées en certains endroits. Le plus impressionnant reste cette unique manille, celle qui faisait le cordon ombilical entre Tobago et les deux ancres et qui a courageusement résisté.
   A la radio RFO, c'est l'heure du flash de France-Inter. Hasard de l'information, Thierry Dubois et Tony Bullimore, les concurrents du Vendée Globe Challenge viennent tout juste d'être secourus, quelques lointains degrés de latitude plus au sud. Nous sommes le 9 janvier 1997. Eux, ils reviennent de très très loin. Il n'y a pas de morale à mon histoire. Ils ne savent pas à quel point, dans ma coque malmenée,  j'ai aussi prié pour eux, leurs sauveteurs et tous les pêcheurs et marins anonymes.

Navigation au portant

Cécile Briand.


Quelques détails techniques pour les curieux:

  Tobago est un First 38 Bénéteau. 12 m de long, coque en fibres, de 1983. Il est arrivé à Nouméa par cargo en compagnie de 2 sister-ships pour constituer la flotte d'une entreprise de charters qui les baptisa Maré, Lifou et Ouvéa, du nom des trois îles Loyauté. Lifou, où j'enseignais depuis deux ans, c'est l'ancien nom de Tobago. Ouvéa est le voilier qui a été loué par des agents secrets partis de Nouméa pour rejoindre la Nouvelle Zélande et impliqués dans l'affaire du Rainbow Warrior.
Mais revenons à Tobago. A quai, branchement 220 v et tuyau pour remplir les cuves à eau ( 400 l ). En navigation, l'énergie - en dehors du vent, bien sûr - vient de deux batteries de 12 v. Propulsion avec un moteur Perkins de 50 CV. Grand voile: 40 m2, et génois à enrouleur de 50 m2. Pour remonter l'ancre, un guindeau électrique et pour barrer, une barre à roue équipée d'un pilote automatique surnommé "Raymond" ( ...puisque Raymond barre ). Sur le pont, un panneau indique "chaussures verboten" et "Bienvenue aux  va-nu-pieds".

*

Lire aussi dans ce site, du même auteur, "Nouméa: la vie sur les pontons".

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