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Des pages qui font aimer et respecter la mer.



 Demain, la mer...©

Une fiction signée Gilles LETOURNEL





Histoires
de
mer













L'auteur ;

Panorama des auteurs et des livres : Gilles Letournel
Gilles LETOURNEL


















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La Pierre aux Femmes

Le récit émouvant du naufrage d'un voilier au large du Cotentin, au XIXe siècle.












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     L’état de santé de mon grand-père m’avait conduite à prendre la mer sans attendre. « Son comportement est devenu inquiétant… » avait déploré le responsable de l’institut où mon aïeul vivait désormais. Ces quelques mots m’avaient alarmée et je m’étais élancée aussitôt à sa rencontre, vers les rivages escarpés de son île.

"Chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle", avait proféré autrefois le malien Amadou. L’ethnologue africain n’avait sans doute pas imaginé l’écho de ces quelques mots, mais je ne pouvais évoquer cet aphorisme sans l’associer à mon grand-père. Après une vie consacrée à la science, il s’employait avec la même ferveur à la lecture d’ouvrages anciens et à la méditation. Il m’arrivait parfois de l’envier. Je ne cessais de compliquer mon existence mais j’enviais cette sérénité que la Hague lui inspirait.
  Certes, mon grand-père avait vu naître cette île soustraite par la mer au Cotentin. Tout jeune, il avait partagé le désarroi de ses parents quand le flot écumant ravageait le littoral aux marées d’équinoxe. En quelques décennies, les eaux de la Manche avaient submergé les nombreux marais de la presqu’île normande avant de s’attaquer aux prairies qui la reliaient encore au continent, de la baie des Veys jusqu’au havre de Port-Bail. Le réchauffement climatique, la fonte des glaces polaires puis l’élévation inévitable du niveau des océans avaient finalement ouvert cette voie navigable au sud du Cotentin que Napoléon n’avait pu achever jadis pour contrer le blocus anglais.
La fin de l’ère nucléaire avait depuis longtemps appauvri cette région. Privée de sa ressource historique, elle aurait pu sombrer dans une nostalgie besogneuse, égayée seulement par quelques touristes amateurs d’émotions rares. Le spectacle de la mer y a toujours été inoubliable. Mais les infatigables courants marins de son turbulent raz Blanchard lui restaient fidèles. Le gouvernement de l’époque ayant choisi d’intensifier la récolte de cette énergie inépuisable, les anciennes hydroliennes devenues obsolètes avaient été remplacées par des gigantesques turbines sous-marines capables d’alimenter en électricité tout l’Ouest de la France.
Il avait fallu pour cela ouvrir de nouvelles voies de communication, construire une centrale électrique et un nouveau port à proximité. Les prévisions pessimistes concernant la montée des eaux avaient condamné le port de Cherbourg. L’immense digue de sa rade allait être submergée et la Marine nationale s’était repliée sur Brest où des travaux pharaoniques avaient débuté.
  Lorsque, un demi-siècle plus tard, le nord du Cotentin fut définitivement séparé du continent, ceinturé par la mer à toute heure des marées les plus fortes, il avait bien fallu admettre l’existence de cette nouvelle île. Officiellement elle fut baptisée île Cotentine, mais ce nom ne figura jamais que sur les cartes marines et les dépliants touristiques. La Hague s’était rapidement imposé comme le patronyme usuel.

*

   Perdue dans mes pensées, je scrutais l’eau à courir devant l’étrave lorsque la cime du Nez de Voidries se concrétisa soudain, comme suspendue entre ciel et mer. En l’absence de vent, une légère couche de brume stagnait sur la Manche. Si basse, si mince qu’elle se contentait de gommer l’horizon.
    Fier de sa centaine de mètres, le Nez de Voidries n’était pas le point culminant de l’île mais il avait résisté vaillamment à l’invasion de la mer. Celle-ci n’avait pu qu’escalader ses parois et grappiller mètre après mètre en se répandant insidieusement sur les herbages avoisinants. C’était peut-être cet entêtement rassurant de la roche qui avait séduit mon grand-père. Au point de lui donner l’envie de finir ses jours dans le décor de sa jeunesse. Un soir d’été, alors que nous grimpions ensemble vers ce sommet pour y contempler l’horizon, il m’avait confié son attachement pour cet endroit. Je me souviens encore de son ton badin, de ses phrases courtes, essentielles.
  Enfant, il avait observé la montée des eaux avec indifférence. Puis il avait vu les familles de la côte abandonner tous leurs biens. Des enfants de son âge, déracinés avant d’avoir grandi. Et surtout des paysans désespérés, sans personne à incriminer, sans responsable vers qui se tourner. Un dernier regard sur leurs champs à jamais inondés et ils finissaient tous par quitter leur ferme, portes ouvertes ou fermées, c’était sans importance.
 Bourg haut-perché, Auderville n’avait pas enduré ces souffrances. Le village de mon grand-père s’était simplement retrouvé plus proche du littoral. Mais la mer n’offrait plus guère d’intérêt. En se retirant à chaque marée basse, elle ne découvrait plus que des vasières repoussantes qui se craquelaient au soleil de l’été.
   De nombreuses décennies s’étaient écoulées avant que la mer ne cessât enfin de progresser, puis d’autres encore avant que la population ne se tournât vers elle à nouveau. Quelques plages artificielles avaient alors vu le jour au fond des baies. Avec des équipements assez dispendieux pour que chacun croisât les doigts à chaque marée d’équinoxe.
  Un ponton flottant avait même été installé au fond de la vallée d’Herquemoulin, au nord de l’anse de Vauville. Ce port champêtre était devenu pour moi le plus séduisant de l’île à l’approche du soir. Bas sur l’horizon, le soleil enluminait les escarpements couverts d’ajoncs et de bruyères sauvages qui l’enserraient de part et d’autre.

   Au terme d’une course rapide, j’empruntai le chenal menant à cette escale devenue pour moi familière. Le soleil embrasait déjà la lande déployée jusqu’aux Pierres Pouquelées, un site mégalithique lassé depuis longtemps des caprices de la mer.


Les Pierres Pouquelées ( commune de Vauville, dans la Manche )

  Soixante années me séparaient de mon grand-père. Un abîme. Que pouvaient avoir en commun un scientifique bientôt centenaire et une journaliste de quarante ans ? Je ne l’imaginais guère en phase avec la vie actuelle mais je m’efforçais pourtant de lui décrire la mienne. Et il m’écoutait avec attention. Je n’avais aucun souvenir de lui durant sa vie active. Juste l’image incertaine d’un homme affairé, peu enclin à perdre son temps avec des enfants, fussent-ils les siens. Il absorbait cependant comme une éponge tous les détails de mon existence.
  Au début, nos rencontres m’avaient semblé vaines, trop souvent fastidieuses. De longs silences ponctuaient parfois nos conversations et il m’arrivait alors de le quitter sur un simple baiser. Indélicatesse que je tentais d’effacer en revenant vers mon grand-père au plus vite. Puis, contraints de nous livrer un peu plus à chacune de nos rencontres, nous avions fini par constater nos petits vices communs. Héritages familiaux qui nous faisaient bien rire.

   Mon bateau amarré, je grimpai le sentier qui rejoignait un peu plus haut la route côtière. Le maquis exhalait des senteurs suaves dont je me délectai sans vergogne avant de rejoindre, à quelques centaines de mètres, la résidence médicalisée où vivait mon aïeul. Un prisme de verre inséré au milieu des fougères. Un miroir habité qui semblait n’être là que pour refléter la nature environnante, au point de se rendre fort discret à certaines heures du jour.
  J’y trouvai mon grand-père assis dans un fauteuil tourné vers la mer. Devant lui un vitrage teinté occultait le bruit et atténuait la lumière. Il tenait à la main les jumelles qu’il m’avait réclamées un an plus tôt. Il voulait, disait-il, voir les bateaux lutter sur les flots à contre-courant. Et bien d’autres choses, peut-être. Preuve, s’il en fallait encore, d’une curiosité intacte.
- Je t’ai vue arriver… Il fait si chaud que ça dehors ?
Mon visage était en sueur. J’allai m’éponger dans la salle d’eau avant de l’embrasser.
- Explique-moi plutôt comment tu peux être assis là aussi tranquillement… On m’a dit hier que tu n’allais pas très bien ?
- J’ai simulé ! Je voulais te faire venir sans éveiller l’attention.
- Tu ne pouvais pas m’appeler ?
- Bien sûr que si, mais tu ne serais pas arrivée aussi vite… Et puis les communications sont surveillées.
- Tu plaisantes ?
- Pas du tout. Ecoute-moi… C’est à la journaliste que je m’adresse. Tout ce que je vais te dire devra rester entre nous. J’ai besoin de ton aide. Il faudrait que tu enquêtes pour moi sur le continent.
- J’espère que t’es sérieux !
- Chut… Moins fort. Ce que je vais te demander n’est pas bien compliqué. Je veux juste que tu t’informes sur les admissions effectuées depuis un mois dans les hôpitaux du continent. De Caen et de Rennes en particulier. Tu peux faire ça pour moi, non ?
- Il va falloir me donner une bonne raison de le faire.
- D’accord… Alors accompagne-moi dehors.
- Qu’est-ce qu’ils vont en penser ici ? Pour un malade c’est pas vraiment conseillé !
- Je crois qu’ils ont compris, mais ils ne peuvent pas savoir pourquoi j’ai fait ça.

  Deux infirmières croisèrent notre chemin alors que nous sortions de son appartement :
- Eh bien, professeur ? Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux ?
- Comme un charme… Un vrai miracle !
  Je réprimai à temps un éclat de rire inopportun. La voix ferme et l’air imperturbable de mon aïeul rivalisaient en drôlerie avec l’attitude renfrognée de l’infirmière en chef et la mine réjouie de sa jeune collègue.

Nous nous installâmes sur un banc près de l’entrée, à l’ombre d'un chamaerops. Heureuse de retrouver l’air un peu vif et les odeurs de maquis, j’inspirai soudain profondément. Mon grand-père s’en amusa :
- Tu vois, c’est ça la vieillesse… On oublie de respirer.
  Je ne trouvai rien à répondre. La mer miroitait en contrebas et des goélands braillaient autour de nous en surfant sur la brise.
- Tu les entends, là-haut ? demandai-je pour changer de sujet.
- Ah ! ça oui, il m’arrive même de leur parler !
  Je lui jetai un regard en coin…
- Ce n’est pas ce que tu penses, j’ai encore toute ma raison.
  Qu’il eût si facilement deviné ma pensée me rassura mais j’en éprouvai aussi un peu de honte…
- L’autre jour un goéland est venu se poser sur le rebord de ma fenêtre. Celle devant laquelle tu m’as trouvé en arrivant. Derrière le vitrage, sa petite tête inclinée me fixait avec intensité. Je me suis avancé vers lui. L’oiseau se tenait là, immobile, sans le moindre signe d’inquiétude. Son œil gauche pivotait de temps à autre, vif, précis, comme s’il me détaillait. Puis, tandis que je m’approchais un peu plus, alors que je m’attendais à le voir décamper à tout instant, son bec a soudain frappé la glace. Un coup sec, avant de retrouver sa posture. La surprise m’a fait sursauter. Et là, je l’avoue, oui, je lui ai parlé. Je lui ai sottement demandé ce qu’il me voulait. C’est idiot, je sais, mais j’avais l’impression qu’il cherchait à me faire comprendre quelque chose. Je n’avais encore jamais vu un goéland se comporter ainsi et une idée saugrenue m’a soudain traversé l’esprit… Serait-il idiot d’imaginer que nos ancêtres disparus empruntent la vue des animaux pour nous observer ?

  Je restai sans voix. Toute sa vie mon grand-père s’était montré rationnel, voire quelque peu dépourvu de fantaisie, et voilà qu’il se mettait à parler aux oiseaux !
- Tu devrais peut-être écrire des histoires grand-père, lui dis-je en riant.
- Je savais que tu réagirais ainsi ! A ton âge, j’aurais même été plus cruel. J’avais seulement envie de te confier les idées qui se bousculent dans la tête d’un vieillard ! Sans doute la hantise du néant… Bon, on n’est pas venus là pour parler de moi. As-tu suivi les actualités de la région ces derniers mois ?
- Ce serait un comble si je n’étais pas au courant de ce qui se passe à la Hague. Tu veux parler des hydroliennes ?
- Oui et non. Je m’intéresse plutôt aux gens qui en assurent la maintenance.
- Crois-tu vraiment qu’ils ont besoin de toi ?
- Arrête de te moquer. Ils ont besoin d’aide, je crois, oui. Figure-toi que je m’étais lié d’amitié avec l’un d’eux. Le fils du directeur de cet établissement. Un garçon de ton âge, intelligent et passionné.
- Et alors… Il est mort ?
- J’espère bien que non ! Mais ça fait deux mois que je ne l’ai pas vu et quand je demande des nouvelles à son père, je vois bien qu’il me cache quelque chose.
- Il est peut-être tout simplement parti en voyage, ou il a changé de boulot, de région, je sais pas moi…
- Il n’y a pas que ça. D’autres personnes ont disparu ces derniers temps. Tous des gens de la maintenance du même site. Et puis, surtout, il y a ce rapport que le jeune homme m’a montré il y a six mois. Il savait que j’étais physicien et il voulait avoir mon avis. C’était bien sûr classé confidentiel et je ne pouvais pas me manifester sans le compromettre.
- Et que disait ce rapport ?
- Il était inquiétant, sans plus… Mais je te rappelle que tout ça doit rester entre nous. Pas question d’en faire un article. C’est seulement un service que je te demande. Une enquête, juste une enquête. On est bien d’accord ?
- Oui grand-père… allez, raconte.
- Comme tu le sais, j’imagine, de nombreux déchets radioactifs ont été immergés jadis dans la fosse des Casquets. Au nord de l’île d’Aurigny, à une trentaine de kilomètres des côtes françaises. A cette époque, l’énergie nucléaire était à la mode et les écologistes n’avaient réussi à stopper ces immersions en mer qu’à la fin du vingtième siècle. Toujours est-il que ces déchets ont été abandonnés à 130 mètres de profondeur en compagnie d’obus et de toutes sortes d’explosifs balancés dans la fosse après la deuxième guerre mondiale.
- Il y en avait tant que ça ?
- Pour les munitions, on n’a jamais pu savoir exactement mais en ce qui concerne les déchets nucléaires, il existe un rapport des écolos évoquant 16.000 tonnes de déchets radioactifs… Au moment de l’interdiction, la radioactivité devait se chiffrer en trillions de Becquerels.
- Ça veut dire quoi ça ?
- Ça veut dire que l’endroit n’était pas fréquentable, tu peux me croire. La plupart des déchets venaient d’Angleterre et de Belgique, mais la France aussi en avait immergés. A la fin du siècle dernier, l’Europe a voulu procéder à l’extraction des fûts.


                                                                                           Photo Greenpeace

A peine la moitié a pu être évacuée et stockée à terre. Les autres étaient éventrés ou inaccessibles. Un véritable échec. Il aurait fallu le faire beaucoup plus tôt.
- Et ton fameux rapport dans tout ça ?
- En gros, il fournit les analyses de l’eau de mer sur l’ensemble du site.
- Comment est-ce possible ? Là-bas l’eau est toujours en mouvement ?
- Tu as raison, c’est pourquoi les prélèvements sont effectués à la fin de l’étale de basse-mer… Je sais bien, c’est approximatif.
- Et qu’est-ce qu’il dit ce rapport ?
- Il faut d’abord comprendre que le problème incombe à la Société d’Exploitation Subaquatique. C’est elle qui a choisi les endroits où implanter les turbines. On va devoir être très prudents car ces gens-là n’aiment pas être contrariés.
  Je hochai la tête en silence mais j’étais pendue aux lèvres de mon grand-père.
- La turbine située tout au nord n’est plus vraiment dans le Raz Blanchard. Elle est plutôt sur le trajet Est-Ouest des courants qui passent au-dessus de la fosse des Casquets. Et c’est justement là que travaillait le jeune homme dont je t’ai parlé… Le rapport indiquait un taux exorbitant de tritium dans l’eau de mer autour de cette turbine.
- C’est quoi ça, le tritium ?
- Un isotope radioactif de l’hydrogène. Une pollution récurrente des industries nucléaires de cette époque. Sa toxicité pour l’homme était encore mal connue mais les centrales disposaient pourtant d’autorisations de rejets en mer. Même après l’interdiction des immersions de fûts.
- Incohérent, non ?
- Pas forcément… Larguées en faible quantité dans les courants marins, les eaux contenant des radionucléides se trouvaient diluées rapidement.
- Et c’est dans cette eau-là que plonge ton ami ?
- J’aimerais bien savoir si c’est toujours le cas. D’après mes renseignements, les personnes dont je n’ai plus de nouvelles appartiennent toutes à l’équipe de maintenance de cette turbine.
- Ces gens-là utilisent des combinaisons sèches, non ? Une bonne douche avant de les ôter devrait les mettre à l’abri ?
- Tu as encore raison, mais là n’est pas le danger. Dans leur cas il viendrait plutôt de la nourriture absorbée.
- Super… Enfin un scoop !
  Je regrettai aussitôt ma réaction de journaliste frustrée…
- Je me demande si j’ai raison de te raconter tout ça !
- Bien sûr que si… Si tu veux que j’enquête !

- Mon jeune ami m’a avoué un jour pratiquer une pêche interdite avec des bouteilles sur le dos. Faut savoir que les turbines ont été implantées sur d’énormes enrochements artificiels. Et depuis des décennies des colonies de homards y ont prospéré car la pêche y est rigoureusement interdite. Il m’a pourtant confié que son équipe en prélevait régulièrement en toute impunité. Honnêtement je les approuve, j’avoue même qu’il m’en a fait manger plus d’une fois.
- Bravo !
- T’en as mangé, toi aussi.
- Ça m’étonnerait !
- Tu ne te rappelles pas celui que je t’ai donné l’année dernière, quand tu m’as apporté les jumelles ?

  Le filou m’avait dit que c’était le cadeau d’un pêcheur d’Auderville… J’observai mon grand-père en souriant. Alors que je portais enfin mon regard vers la mer, je surpris les deux infirmières rencontrées dans le couloir. Elles se tenaient debout près de l’entrée et nous observaient en échangeant quelques mots. Je leur fis un petit signe amical de la main, mais elles nous tournèrent le dos et rentrèrent aussitôt.

- Si je comprends bien, tu crains que ces personnes soient contaminées par le butin de leurs braconnages ?
- J’en ai bien peur ! A chaque marée les courants marins actionnent cette turbine avec une eau polluée au tritium. Au-delà d’un certain seuil, l’effet peut être néfaste pour les crustacés sédentarisés sur ce site. Et pour des humains qui les consomment régulièrement cela peut causer des graves problèmes de santé.
- Mais enfin, si ces gens étaient morts, tu l’aurais su, non ?
- Qui t’a parlé de morts ? Ça se soigne si c’est traité à temps. Non, je te parle de disparitions, d’éloignements imprévus si tu préfères… Mais les conséquences de tout ça seraient catastrophiques pour la S.E.S. 
- Tu peux développer un peu ?
- Imagine que mon hypothèse se confirme. Ce serait à coup sûr l’arrêt définitif de cette turbine. Dépolluer la fosse des Casquets est aujourd’hui inconcevable. Et la législation ne permettrait pas à la S.E.S. d’envoyer des hommes travailler dans une eau polluée au tritium.
- Je ne comprends pas… Pourquoi voudrais-tu alors que j’aille enquêter dans des hôpitaux éloignés de la région ?
- C’est pourtant évident ! Tu sais bien que les organismes de protection sociale établissent des statistiques sur les maladies professionnelles. Une concentration anormale de cas similaires dans un hôpital situé à la Hague déclencherait automatiquement une enquête qui conduirait à l’arrêt définitif de la turbine !
- Et hospitaliser les gens de cette équipe en différents endroits éloignés d’ici brouillerait les cartes ?
- Voilà… T’as pris ton temps, mais ça y est !

   Son raisonnement tenait la route, mais je ne voulais pas fureter dans toute la France si je ne trouvais pas ses amis dans les hôpitaux de Caen ou de Rennes. La S.E.S. avait largement les moyens d’envoyer ses employés se faire soigner aux quatre coins du pays.
  Je décidai de calmer le jeu en acceptant sa proposition. Pour l’instant, c’était seulement quelques coups de fil à passer à des correspondants qui m’étaient par ailleurs redevables.

- Je vais faire ce que tu me demandes mais je voudrais que tu retournes dans ton appartement. Je crains que le personnel médical n’apprécie pas ta petite escapade en ma compagnie.
- Ils s’en moquent, tu peux me croire.
- C’est pas mon impression.

  Le soleil était haut et toute trace de brume avait disparu sur la mer. Hors de l’abri des chamaerops, une brise fraîche nous saisit et mon grand-père m’entraîna vers les massifs de bruyères sauvages qui se reflétaient sur la façade de l’immeuble. Devant nous, la lande descendait en pente raide vers la vallée d’Herquemoulin.
   Une risée soudaine agita les fougères et je levai les yeux vers la mer. En peu de temps le vent du nord l’avait hérissée. Purifiée, l’atmosphère nous offrait désormais une vision inhabituelle et mon regard se figea sur l’île d’Aurigny, apparemment si proche, si accessible. J’imaginai alors ce dépotoir encombré de déchets terrifiants cachés sous la mer un peu plus loin…
- A quoi penses-tu ?
- Le vent se lève, je vais devoir rentrer. Je te tiendrai au courant de mes recherches.

   J’abandonnai mon grand-père devant l’entrée de sa résidence. De l’autre côté de la porte vitrée, je surpris à nouveau la plus âgée des infirmières en compagnie d’un homme. Tous deux consultaient un document au moment où s’ouvrit la porte d’entrée. Ils levèrent la tête, nous observèrent un instant puis se regardèrent sans prononcer un mot avant de refermer leur dossier.

  Mon retour vers Granville fut plus rapide que prévu. Cette histoire d’agents de maintenance introuvables ne me préoccupait pas vraiment et j’étais rassurée sur l’état de mon grand-père. Il semblait plus malin que malade et cela me plaisait.
   Son ami pouvait avoir pris une année sabbatique, ou même tout simplement changé d’entreprise. Bien sûr, le père du jeune homme aurait dû en informer mon aïeul. L’hypothèse de ce dernier n’était pourtant pas idiote et je pris tout de même la décision de vérifier tout ça.
  Quelques coups de téléphone auprès de mes correspondants habituels et une journée d’attente suffirent pour me rassurer. Aucune admission dans les hôpitaux de l’Ouest n’avait été enregistrée en provenance de la Hague. On avait même rétorqué à mes collègues que c’était peu probable vu l’excellente réputation dont jouissait la clinique de Cherbourg.


   Quatre jours plus tard, je retournai à la Hague. J’étais heureuse de rendre ce service à mon grand-père, mais je déchantai rapidement lors de mon arrivée. Lorsqu’à l’accueil je demandai le code du jour pour monter à son étage, on me pria d’attendre dans un salon proche de l’entrée. A peine cinq minutes plus tard, l’homme que j’avais vu en compagnie de l’infirmière me rejoignit. Il était médecin et m’informa, désolé, que mon grand-père avait quitté l’établissement. Qu’il avait été hospitalisé la veille en psychiatrie à Cherbourg. Je restai sans voix, puis une colère sourde m’envahit bientôt :
-  Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
- Ce qu’on fait toujours dans ces cas là… Nous lui avons administré un calmant puis nous avons fait venir un spécialiste.
- Je l’ai vu il y a quatre jours et il se portait très bien !
- Je me souviens en effet vous avoir vue dehors avec lui.
- Alors, que s’est-il passé ?
- Le psychiatre a diagnostiqué un délire paranoïaque systématisé. Avec des réactions aussi violentes qu’inattendues.
- Comment ça ? Il a toujours été calme. Je ne l’ai jamais entendu hausser le ton !
- Eh bien vous auriez été surprise… Il a cassé pas mal de choses dans son appartement, à commencer par son ordinateur.
- Tiens donc, comme par hasard !
- Que voulez-vous dire, chère madame ?
- Je veux dire que je n’imagine pas du tout mon grand-père s’énerver ainsi. Puis-je visiter son appartement ?
- Il a déjà été attribué à une personne qui était sur liste d’attente. Tout a été nettoyé et ses affaires personnelles l’ont suivi à Cherbourg.
- Excepté bien sûr son ordinateur ?
- Effectivement… Il était en miettes.
- Je veux récupérer le disque dur.
- Hélas… Personne n’y a pensé et tout est parti dans l’incinérateur.
- Vous vous moquez de moi ?
- Ecoutez madame, vous semblez soupçonner Dieu sait quoi, c’est insensé à la fin !
- Pas tant que ça ! Je n’ai jamais vu mon grand-père agité…
- Parce que votre présence le calmait. Il se croyait toujours épié, écouté, il voyait des complots partout et suspectait tout le monde.
- Vous vous rendez compte que vous parlez de lui au passé ?
- Excusez-moi. C’est juste qu’il ne reviendra probablement pas ici.
  Une idée me traversa soudain l’esprit et je m’approchai du médecin :
- Mon grand-père s’est lié d’amitié avec le fils de votre directeur. Ces derniers temps il s’inquiétait de son absence. Savez-vous ce qu’il est devenu ?
- Bien sûr, ce n’est pas un secret… Au grand désespoir de son père, il a fini par obtenir sa mutation au Qatar. Il y a même entraîné plusieurs garçons de son équipe !

Gilles LETOURNEL



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