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Des pages qui font aimer et respecter la mer.




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 2014









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Le bout de la dérive
.©

Une nouvelle de Geoffrey JOSSELIN
Elève de l'Ecole des Mousses de Brest.
1er prix, catégorie "Collégiens 4e-3e"


***

      Un chantier insurmontable, me disait-on, mais me voilà prêt pour l'aventure : l’océan Indien avec tous ses mystères et toutes ses îles comme les Seychelles, Madagascar, la Réunion, les Comores... Un rêve qui se réalise. Je suis seul sur le May-Lis, mon voilier de dix mètres de long, trois mètres de large. On y vit presque accroupi, il ne dépasse pas les douze nœuds. La mer pour quelques semaines de navigation. Un défi réfléchi : ne jamais renoncer à ses objectifs.


   Après une journée assez frénétique consacrée aux derniers achats de vivres frais, de pellicules photos et de diverses pièces détachées, au plein d'eau et de fuel, aux adieux émus aux amis sur le quai sous une pluie fine qui se mêle aux larmes de quelques-uns, je prends mes marques à bord du May-Lis. Me voici encore à l'ancre pour quelques heures. La mer est calme et le vent faible, les lumières de la ville se confondent avec la nuit étoilée ; une dernière nuit tranquille avant les semaines au grand large qui m’attendent.
   De bon matin, je commence à hisser les voiles, le mouillage est un peu rouleur, agitant le bateau, mais cela m'aide à me sortir des rails des cargos qui entrent ou sortent. Je fais quelques rencontres : une grosse tortue de mer qui me regarde d'un œil distrait, occupée à inspecter un petit tronc d'arbre à la dérive, des nuées de mouettes qui tourbillonnent en formation serrée au ras de l'eau et qui semblent ainsi m'ouvrir les portes de l'aventure en me souhaitant bon vent.
   Des jours sans vent et d'autres entre six et huit nœuds, une mer de vaguelettes, accueillante pour se baigner au milieu de rien. C'est beau mais long, long mais beau. Je médite toujours à la recherche d'une réponse à l'étrange pulsion qui pousse à partir.

   Au vingtième jour, après une excellente nuit de navigation, le temps se gâte, la mer est en colère. J'ai cru trop longtemps aux conditions idéales, le vent monte à vingt nœuds, force 6, les lames forment des crêtes d'écume. Des rafales trop fortes, les vents qui font le tour du compas par grains, pluie, tonnerre et éclairs, la mer est grosse, l'air enflammé. Pourtant je n'ai pas peur, pas encore. J'ai l’insaisissable sentiment que la mer va finir par me prendre. Soudain, je suis balayé sur le pont, la grande voile tourne sur elle même, c'est le trou noir, je m’effondre.

   Combien de temps ai-je dérivé ? Je ne sais pas, je ne sais plus. A ce moment, deux sentiments contradictoires se bousculent en moi : la peur et l’allégresse. La peur d’avoir tout perdu et la joie, une certaine excitation d'être encore en vie et d’affronter une aventure unique.
   Aujourd’hui, c'est loin d'être une évasion, c'est une épreuve de force avec la réalité. Mon premier réflexe est de soigner ma plaie au front, une belle entaille, et de constater les dégâts : le winch de la drisse de la grande voile, deux petits cliquets coincés. Ce sont deux heures de traitement, les mains dans la graisse à démonter et remonter « l’animal ». Chose faite, un peu de nettoyage et un peu de repos. Mais où suis-je ? Le vent se lève encore mais plus faible qu'il y a, je ne sais plus, quelques heures ou quelques jours. La mer s'agite telle une bête gémissante. En partant j'ai dit à mes amis : « Dès que la météo est mauvaise, je reste à l’abri, je n'ai pas d'urgence à avancer ». Mais là, il y a urgence.
   Je vois une quantité de dorades, de baleines, de morceaux de bois. A dix heures, je distingue une terre, je devine des silhouettes de cocotiers. C'est peut-être un mirage ? Je me convaincs bientôt de la réalité : j’ai fait le point, les coordonnées sont exactes mais je fais face à une île qui n’apparaît pas sur les cartes. A mesure que j’approche, elle semble croître du sein de la mer et, à travers les nuages qui la couvrent, cette masse se dresse devant mon voilier tel un géant fantastique. Je m'apprête à aborder sur cet étrange rocher, couvert d’une abondante végétation et entouré d'une barrière de corail, mais la force marine repousse mon navire vers le large.
   Je charge mon pneumatique de quelques denrées, d'une hache de bûcheron, d'un couteau, d’une lampe, de quoi allumer un feu ainsi que d’eau douce et je rame avec force, aidé par les vagues, vers la terre ferme.
  Tel un navigateur égaré, ne sachant pas ce qui m'attend, je prends mes marques dans ce paysage lointain : percevoir, deviner, recueillir pour mieux apprivoiser mon environnement.

   L’île offre un paysage incroyable. En quelques centaines de mètres, j'assiste à un changement de décor stupéfiant. Tout est démesure, émotion et force, et c'est moi seul qui suis là, moi qui marche une bonne partie de la matinée pour trouver quelqu’un. Mes appels n'ont comme échos que les cris des oiseaux qui restent invisibles. En avançant un peu plus dans l’île, je découvre qu’elle regorge de merveilles semblant sortir tout droit d’un livre d’aventure. Une jungle épaisse, des arbres noueux, longs et minces, qui s’emboîtent les uns dans les autres en formant une voûte ; leur hauteur dépasse l’imagination. Des fleurs magnifiques, mauves et rouges, dont le parfum m'est inconnu, s'étendent sur un tapis de hautes herbes qui ralentissent mon pas.

  Et soudain, un bruit familier, le bruit de l'eau. J’avance, excité mais prudent, mes yeux s'émerveillent devant un spectacle magique : une cascade d'eau limpide avec à ses pieds une grande baie semi-circulaire. Je plonge sans précaution dans cette eau fraiche et si claire tant j'ai besoin de me rafraîchir car la chaleur est écrasante. Je goûte à ce plaisir sans retenue sous les yeux de quelques crabes géants ; non loin de là, je découvre une grotte aux parois blanches et rugueuses, sans humidité. Je ne perçois qu’un seul bruit : celui de mon souffle saccadé et de mes pas qui crissent sur le sol caillouteux. Elle s’offre à moi et j’y installe mon campement. Je sens que je ne cours aucun danger. Je poursuis ensuite mon exploration. Cette île possède tout ce qu’il me faut de nourriture : des baies et des fruits que je me suis empressé de cueillir et la pêche à ma portée aussi. Aussi étonnant que cela paraisse, je ne m’inquiète pas pour ce qui est de la survie : tout ce dont j’ai besoin m’est offert.
   Il y a pourtant quelques habitants sur l’île, je ne suis donc pas seul ! Des araignées aux pattes velues nichées dans les troncs d'arbres, aux aguets, me donnent le frisson. Je m'éloigne rapidement. Un peu plus loin, un serpent me frôle et disparaît sous une roche, des plantes carnivores se servent de leurs doux effluves et de leur couleur arc-en-ciel pour attirer leur proie mais je me refuse à devenir leur prochain festin. La faim me gagne et quelques crabes, dont les pinces ressemblent à des cisailles tant elles sont immenses et tranchantes, font mon déjeuner autour d'un bon feu sur la plage. Après ce repas, je m'assieds sur le sable doux et tiède face à l'océan avec mes jumelles comme seules compagnes. Un moment intense s'offre à moi. Au loin, une baleine à bosse nage sur la ligne d'horizon puis elle s'éloigne en me laissant seul en ce monde qui ne m’est pas hostile mais tellement étranger. Le blues me gagne. En mer, la solitude se gère, on est pris par les impératifs de la navigation, l’esprit et le corps ne sont jamais longtemps au repos. Là, je me sens étrangement vide, dépossédé.

   Je joue à Robinson Crusoé pendant quelques jours afin de retrouver des forces et de réparer quelques petites avaries causées à mon bateau par la tempête. Si la tentation de rester est parfois forte, je sais cependant que ma vie d’homme est ailleurs. Le réembarquement pose moins de problèmes, il me suffit de m'avancer le plus possible sur la plage et de guetter un moment sans vague. A mon retour sur le May-Lis, le thermomètre intérieur marque quarante degrés mais je crois avoir eu beaucoup plus chaud en dérivant.
  Alors qu’une petite brise gonfle mes voiles, je ne peux détourner mes regards de l’île. Je ne cesse de m’interroger. Elle doit être le fruit de la dérive des continents ou celui d'une éruption volcanique, peut-être aussi celui d'un séisme sous-marin. Elle m'a saisi par sa force. Peu à peu, l’esprit des lieux se fond dans l'immensité de l'horizon et disparaît comme si elle n'avait jamais existé, comme pour se protéger de l'homme. J’emporte avec moi quelques clichés de cette beauté mais avec l'incertitude de les dévoiler. Ne serait-il pas criminel de livrer la splendeur de la nature intacte aux appétits des bétonneurs, à la convoitise des tour-opérateurs ?

  Cette expérience m'a appris à respecter la mer parfois tumultueuse et dangereuse, d'autres fois calme et hospitalière ; je pense pouvoir encore évoluer avec elle. Elle m’a offert de faire la découverte la plus émouvante de ma vie, un don dont je mesure un peu plus chaque jour combien il est précieux. Cette période de ma vie m’a laissé un héritage inestimable, elle a forgé l’homme que je suis devenu, elle m’a enseigné la volonté et l’humilité. Et je sais aussi que si la nostalgie de ce paradis perdu se fait un jour trop pressante, mon ultime défi sera de le retrouver.

  Il me suffira alors, je l’espère, de me laisser partir à la dérive.


Geoffrey  JOSSELIN  


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