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Des pages qui font aimer et respecter la mer.
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Un soir d'automne à Douarnenez ©



Un récit de mer de Georges TANNEAU


extrait de Le mousse du Pescadou
Editions Coop-Breizh.
Le mousse du Pescadou

   

Pêcheurs de Douarnenez
Sur le port du Rosmeur. Aquarelle de Michel Jouin.
Un sardinier de Douarnenez
Sardinier de Douarnenez entrant au port.
Photo Lambert 1969.

     Les sardiniers, au mouillage dans le vieux port du Rosmeur, à Douarnenez, se souciaient bien du temps. Aujourd’hui, comme hier, comme demain, ils dodelinaient par instinct, par nature. Leurs drisses et leurs étais cliquetaient en vibratos sous les caresses de la brise. Leurs chaînes grinçaient et ferraillaient dans les galoches ou les écubiers au rythme d’une faible houle.

« Roulis, roulons… soupirons… »

   Les soirs d’octobre mêlaient leurs senteurs de pinède et de saline. Le vent tournait au cadran de la baie, tournait, tournait, tournait, inlassable manège, et nous gratifiait de tous ses effluves brouillés: pincée d’éteule et d’humus, de bruyère et de terre détrempée.
   L’automne courait ainsi les chemins creux et les brandes, à pas feutrés. Des teintes rousses s’accrochaient à l’échine ébouriffée de la campagne environnante et à la toison des nuages bas qui s‘effilochaient. Déjà les nippes colorées d’Arlequin n’habillaient plus que de quelques haillons les collines lointaines. Le bocage s’uniformisait. Il se couvrait lentement de paillassons de chaume. Il s’emmitouflait.

   Des silences passaient en rêvant comme font les oiseaux marins quand ils se laissent emporter sur l’aile du vent.

   Des fumées grisâtres se tordaient au-dessus des cuisines des bateaux de pêche. Elles s’enroulaient dans les filets bleus qui pendaient des mâtures et, ainsi drapées de voiles de Malines, elles ondulaient, elles ondoyaient, avec des inflexions de danseuses orientales. L’horizon s’évaporait en repas du soir.

   Désœuvré, embarrassé parmi l’affairement des autres, moi, le mousse, je demeurais seul, inexorablement seul au milieu des braillements, de la bousculade, des piétinements; seul à attendre le bon vouloir d’un équipage impatient et que la perspective de la bamboche excitait; seul à observer une dispute de goélands autour du cadavre d’un poisson que le jusant éloignait; seul à compter les jours qui me séparaient encore de mon retour vers le foyer parental; seul à visionner tous ces instants passés sur ce sardinier en compagnie d’un échantillon de mathurins taillés dans du bois d’épave.

« Roulis, roulons… et berçons balin-balan, quelques poignées de rêves imprégnés de tristesse. »

   Les hommes d’équipage se préparaient pour descendre à terre. Ils comptaient leurs sous, se prêtaient un peigne, un miroir, du savon à barbe, un morceau de chique.

- Mousse, il est temps !… Embarque dans le canot et conduis-nous rapidement jusqu‘à la cale! On rentrera vers minuit ! On t’appellera en sifflant comme cela : Fuiuiui-uiuiiitt !!! 



   Les rues étroites de la ville basse avalèrent bientôt les bruits de pas, les chansons et les exclamations de mes compagnons en ribote. Il y eut aussi comme les échos échappés des gueules d’assommoirs qui s’ouvraient et se refermaient dans le lointain, d’autres bouffées de brouhaha, des éructations sonores de salles de bistrots surpeuplées, gavées, prêtes à vomir leur trop-plein.

    Et puis, il y eut, découpant et éparpillant à la surface de l’eau le reflet tremblant d’une coulée de lune, le doux clip-clap de l’aviron qui me ramenait calmement vers le milieu du bassin. Ce bruit de godille, bruit de baisers mouillés sur mes tempes, finit par me suivre jusqu’à mon retour à bord.

Débarquement des pêcheurs à Douarnenez
Arrivée des pêcheurs au port. Gravure sur bois d'Henry-Amédée Wetter ( coll. part.)

   Recroquevillé sur ma couchette, je me mis à écouter de toute mon âme le doux babillage des flots. Lorsque le ressac caresse les œuvres vives d’un navire en bois, cela fait comme un murmure de bulles, une musique d’eau qui monte et descend avec des ruissellements de fontaine, des glougloutements et des bouillonnements de source. Cela chuchote et susurre le long du bordé.
   Réfugié dans le mouvement berceur de la carène je plongeais avec elle dans cette mer en effervescence qui allait d’un moment à l’autre déborder, suinter et perler en gouttes de sommeil.

   Et ce fut en rêve, une descente incontrôlée vers les abysses et cette ivresse des profondeurs qui m’isolait petit à petit de tous les bruits parasites de la surface.
Au bout du voyage il y avait ce soir-là les splendeurs de la ville d’Ys, ses palais de nacre et de corail, ses gargouilles vivantes aux yeux de silures, ses méduses en lustres de Murano, ses jardins de laminaires, ses arbres de pierre, ses fleurs aux pétales mouvants comme des tentacules, ses crustacés en armures de chevaliers, ses hippocampes et ses dragonnets phosphorescents. Il y avait surtout la sirène Dahut, silhouette entr’aperçue dans un tourbillon entre les laminaires, princesse aux cheveux d’algues et d’écume, souveraine d’un royaume mystérieux ; légende aux saveurs iodées de mon enfance.
   J’inventais, je créais moi-même en me déplaçant ce monde dans lequel j’évoluais. Flore étrange, ondulante, qui frémit et referme ses corolles quand on la frôle; faune inquiétante qui rampe, s’enroule, menace ou s’échappe sans bruit; bêtes-plantes, rochers qui portent des bouches, des fruits, des étoiles, des pustules écarlates.

   Une forme sombre s’avança, une créature céphalopode me saisit le bras puis l’épaule, m’attira vers elle, me secoua avec violence…

- Réveille-toi, bon sang !… 

   D’un sursaut, je me redressai, assis sur ma couche.

   Dans la lumière diffuse, le monstre qui me faisait face changea lentement de visage… et une bouche à l’haleine vineuse éructa:

- Toi, tu dors comme c’est pas permis ! Tu n’entends pas les autres qui t’appellent ?
- Ah ?… Quelle heure est-il ?
- Je ne sais pas ! Deux ou trois heures du matin peut-être ! »

  Vite, vite, retrouver mes esprits, mes bottes, l’aviron, le canot… 

Georges TANNEAU 

Mousse à Douarnenez 
Mousse nettoyant le canot. Photo Jacques Boulos.1960.

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