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LA  MER
EN
CONTES










  La fosse aux loups ©.
Un conte de Yannick Loukianoff.


Le loup du Menez Hom. Dessin d'Anne Cadiou.

  « La fosse aux loups », vous en avez certainement déjà entendu parler. Moi, c’est mon grand-père René d’Hervé qui m’a raconté cette histoire. Et lui-même la tenait de son propre grand-père, Jakez, qui était né à Kernalivet, dans la paroisse de Dinéault, vers 1810.
   En ce temps-là, il y avait encore des loups dans les bois du Menez Hom. Et ces bêtes sauvages étaient redoutées des paysans des environs. Non pas pour eux-mêmes, car les loups n’attaquaient l’homme que très rarement, mais pour leurs troupeaux. Une brebis par-ci, un petit veau par-là ; l’été on ne rentrait pas les bêtes, elles passaient la nuit dans les pâtures, et on ne pouvait pas rester avec elles pour les garder. Et puis, il faut le dire, on avait toujours peur pour les enfants.



   Jakez n'était plus un enfant : il devait avoir dans les 15 à 16 ans. Il se débrouillait assez bien à la bombarde et s’entraînait souvent avec son voisin, le grand Corentin, un gaillard de plus de trente ans, un peu benêt, qui habitait toujours chez ses parents mais qui jouait fort bien de la cornemuse. Jakez l’accompagnait dans les fêtes des environs et tous deux se faisaient ainsi un petit supplément de revenus.

   Un soir de juin, je devrais même dire une nuit, tant les danses de la noce qu’ils avaient animée à Dinéault s’étaient prolongées tardivement, ils étaient particulièrement éméchés. Il faut dire que souffler pendant des heures dans une bombarde et un biniou, ça donne soif ! Entre deux danses on leur apportait toujours à boire. Avec leurs beaux habits du dimanche ornés de plastrons ouvragés, leur chapeau noir à rubans bleus et leurs instruments vernis, ils avaient quitté le bourg en sabots vers les deux heures du matin. Il n’était pas question de perdre du temps car dès le lever du jour le travail allait reprendre dans les deux fermes de Kernalivet. Aussi prirent-ils un raccourci à travers bois pour rejoindre leur domicile, à une bonne lieue de là, au pied du Menez Hom.
   Ils ne marchaient pas très droit, ne possédaient aucune lanterne, mais le ciel était inondé des rayons de la pleine lune d’équinoxe et cette lumière blafarde leur suffisait pour deviner le sentier parmi les feuilles mortes et les herbes sèches. Ils riaient et parlaient fort, à la fois parce que la tête leur tournait quelque peu et aussi pour impressionner et éloigner d’éventuelles bêtes sauvages. Ils franchirent un ruisseau puis le sentier escarpé les mena à l’intérieur de la forêt.
   En plein bois, au sommet de la colline, ils s’arrêtèrent pour satisfaire un besoin naturel : quand on a bien bu, il faut aussi se débarrasser du trop-plein.
- Ça sent drôle, par ici, s’exclama soudain le grand Corentin en reboutonnant son pantalon. On dirait une odeur de cadavre.
   Il s’écarta un peu du chemin et fit quelques pas à travers les fourrés en direction de ce qu’il sentait. Jakez l’attendit. Il percevait les reniflements bruyants de son grand benêt de compagnon à la recherche de l'origine de cette odeur infecte qui l’intriguait tant.
   Tout à coup, l’adolescent perçut un bruit de branchages écrasés accompagné d’un grand cri et d’un appel affolé :
- Jakez, viens vite, je suis tombé dans un trou !
   Le jeune s’approcha avec précaution. Il ne voyait pas grand chose sous les arbres mais l’odeur devenait de plus en plus prenante. Il entendit tout près de lui des bruits sourds et entrevit soudain un lit de branchages au milieu desquels il distinguait une forme plus sombre. La voix de son compagnon venait de cet orifice :
- Je suis là. Méfie-toi, c’est traître, gast, on ne voit pas les bords de ce trou.
- Tu n’es pas blessé ?
- Non, je suis tombé sur quelque chose de vivant : c’est plein de poils, ça remue et ça grogne. On dirait un gros chien ou un sanglier. Je le tiens à distance avec mon biniou. Tire-moi de là !
   Jakez se saisit rapidement de l’un des branchages, une longue perche gisant en travers du trou. Elle était anormalement lourde et il découvrit alors que ce qui sentait si fort était un quartier de viande avariée qui pendait à une ficelle attachée au milieu de la branche. Sans prendre le temps de l’enlever et tout en ayant soin de ne pas toucher à la charogne répugnante, l’adolescent plongea une extrémité de la perche dans le trou.
- C’est profond, fit-il. Ça fait une quinzaine de pieds. Tu peux t’agripper ?
- Je veux bien, mais tu n’arriveras jamais à hisser mes quatre-vingts kilos. Et ta branche n’est pas assez grosse. Regarde bien autour du trou, il n’y a rien de plus solide ?
- Non, toutes celles que je vois sont plus petites. Accroche-toi à des racines.
- J’ai beau chercher, je n’en sens aucune qui soit assez forte du côté où je suis. C’est pas facile de tâter le terrain tout en évitant de se faire mordre pendant ce temps-là. Et tu m’as mis ce truc qui pue juste au-dessus de la tête ! Enlève ta perche ! C’est une échelle qu’il me faudrait.
   Jakez s’exécuta et déposa plus loin la longue branche et son chargement malodorant. Il ne voyait aucun moyen de sortir son compagnon de ce mauvais pas.
- Je vais chercher du secours, fit-il. On va te rapporter une échelle. Mais j’ai bien peur de ne pas retrouver cet endroit perdu. Quand tu nous entendras, tu joueras du biniou !
   Il regagna le sentier et partit en courant vers Kernalivet. Il ne fallait surtout pas perdre de vue la trace à peine visible parmi les herbes, ce qui ralentissait beaucoup sa course.
   Il arriva tout en sueur à Kernalivet vers quatre heures du matin et, le cœur battant, réveilla son père Guillaume :
- Viens vite, Papa, Corentin a besoin de secours. Il est tombé dans un piège à loups !
- Il n’en fera jamais d’autres, ce grand dépendeur d’andouille ! Et il est blessé ?
- Non, mais je crois qu’il y a aussi un loup dans le toull-atrap !
- Ur bleiz ? Ma Doué ! Va vite chez les voisins et réveille tout le monde. Le père Guénolé et toute sa famille. Je vais sortir le cheval.
   Le père de Jakez et celui de Corentin étaient deux vieux amis. Deux copains que les guerres napoléoniennes avaient séparés quelque temps autrefois : le premier, conscrit dans la Royale, avait passé cinq années prisonnier sur un ponton anglais. Le second avait perdu un bras à Waterloo. Pendant l'absence de l'un puis à cause du handicap de l'autre, l'entraide avait toujours été constante entre les deux familles.

***

   Aux premières lueurs de l’aube, une petite troupe d’une dizaine de personnes, armée de fourches, s’engagea sur le chemin. Jakez marchait en tête, avec sa mère et sa sœur. Il était suivi du voisin Guénolé, de sa femme, sa fille et ses deux autres fils, plus jeunes que Corentin. Guillaume fermait la marche, menant son cheval par la bride. Il avait préféré prendre des cordes plutôt qu’une lourde échelle de bois. On progressait le plus rapidement possible. Après Kernalivet, le sentier grimpait très fortement. Jakez avait toujours sa bombarde et en jouait de temps en temps, mais aucun air de biniou ne lui répondait. L’inquiétude était grandissante. Le lourd cheval de trait montait péniblement le petit chemin escarpé qui serpentait sous les ramures de la forêt.
   Soudain, enfin, le son lointain d’une cornemuse répondit à la bombarde de Jakez. Corentin était vivant ! La petite troupe accéléra le pas.
   La fosse aux loups avait été creusée soigneusement. La terre enlevée formait une butte haute de deux mètres plus loin entre les arbres, et les abords du trou, toujours jonchés de branchages, étaient glissants. On sentait l’odeur pestilentielle de la charogne proche. L’accès fut rapidement dégagé et chacun se pencha vers le fond.


Photo Hervé Guirriec


   La fosse formait un puits circulaire de quatre mètres de profondeur. Au fond, Corentin, debout, était adossé à la paroi et tenait son biniou contre son ventre. On apercevait devant lui le corps de la bête. Le loup gris, allongé sur le sol, semblait dormir.
- Je crois qu’il est mort, dit Corentin. Je ne l’entends plus respirer. En tombant j’ai dû lui casser les reins. Je ne suis pas léger. Blessé, il était trop faible pour me mordre, mais je me méfie, on ne sait jamais.
- On va te passer des cordes, dit Guillaume. Tu vas attacher ses pattes et on va d’abord le sortir de là sinon il faudra redescendre pour l’enlever.
- On peut bien le laisser pourrir ici, fit Corentin. Je veux sortir.
- Pas question, rétorqua alors son père Guénolé, sa dépouille vaut trois louis, un sou c'est un sou, on va le rapporter à la mairie.
   Le loup était bien mort. Corentin lui lia les pattes, et Guillaume attacha l’autre extrémité de la corde au harnais du cheval. La bête sauvage fut ainsi remontée sans effort. C’était un énorme mâle. Il est probable que s’il n’avait pas été blessé à mort par la chute de Corentin, ce dernier n’aurait pas survécu à un affrontement avec un tel fauve.
  Le sauvetage du grand Corentin, qui s’était ceinturé sous les bras, ne demanda guère plus d’efforts au cheval. Les beaux habits du dimanche du sonneur de biniou étaient seulement un peu sales, mais il ne souffrait d’aucune douleur. Le loup avait bien amorti le choc. Dans la journée, la dépouille de la bête, pendue par les pattes à la grande perche, fut apportée à la mairie de Dinéault. Mais comme la fosse ne devait pas son existence aux habitants de Kernalivet, on chercha qui en était à l’origine. Au bout d’une enquête de plusieurs jours, on apprit que c’était un jeune berger de Ty ar Glas qui l’avait creusée.
   Les trois louis d’or de récompense furent partagés équitablement : un louis pour le berger, un autre pour Corentin et un enfin pour Jakez, le grand-père de mon grand-père à qui l’on devait d'avoir prévenu tout le monde. Il raconta pendant toute sa vie cet épisode mémorable dont il se rappelait les plus petits détails avec une étonnante précision.


Dessin de Morgan extrait de "Quand on parle du loup en Bretagne".
par François de Beaulieu. Ed. Le Télégramme 2004
( origine coll. Komz, Dastum )

   Certaines personnes ont dit depuis que le loup n’était pas mort les reins brisés, mais plutôt les oreilles brisées : il n’aurait pas pu supporter pendant des heures les notes stridentes du biniou de Corentin à portée de sa tête.
    Mais ce sont évidemment de bien mauvaises langues !

Yannick Loukianoff

En savoir plus :



Ed. Le Télégramme. 2004. 


Et visitez le Musée du loup du Cloître St-Thégonnec, dans le Finistère. Le seul musée de France consacré au loup et à ses légendes.


Cette page, mise en ligne le 24 février 2014, a été consultée 204 fois jusqu'au 31 mars.


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