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Tempête en mer de Chine


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Vole, mon goéland


Le gabier de La Saône


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Retour de pêche


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Rêves de mousse


La vie d'un ancien port fluvio-maritime:
Pont-L'Abbé



Retour à Kernoch







Retour à Kernoch©

Un texte de Gilles LETOURNEL 


Le paquebot Ville d'Alger

   La mer se calma comme par enchantement lorsque le « Ville d’Alger » pénétra en rade de Marseille. Sa longue coque rosie par le soleil levant fendait les eaux de la baie en longeant les îles du Frioul, nues comme des os blanchis au soleil. Pierre les contemplait, accoudé sur le bastingage. Après avoir reconnu le château d’If, il leva les yeux vers Notre Dame de la Garde, dressée au loin sur les hauteurs de la ville. Il ne fréquentait plus les églises depuis longtemps mais il la considéra pourtant avec un réel élan de tendresse. Il l’avait tant priée, là-bas, dans le bled. Il l’avait si souvent implorée de le laisser rentrer au pays sain et sauf.
   Jamais il ne renierait ces prières récitées la peur au ventre. C’était son grand-père, marin pêcheur, qui lui avait conseillé de les conserver dans un coin de sa mémoire. Il disait qu’un marin qui ne priait pas n’était pas un vrai marin. 

   Dès le bateau amarré et abrité du mistral, la tiédeur de l’air étonna tous les passagers. Comme ses camarades, libérés eux aussi, Pierre n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Comme eux il avait maudit ce foutu vent de noroît qui ne les lâchait pas depuis Alger et qui faisait rouler le bateau bord sur bord. Tous étaient aussi blancs que la coque du « Ville d’Alger » et les coursives empestaient le vomi. Pierre s’en moquait, il allait fouler le sol de son pays et surtout, bientôt, retrouver sa Bretagne.
   Il aurait dû exulter de joie à l’idée de rentrer chez lui. Mais depuis son récent passage à Alger, il était préoccupé. Les couples de jeunes qu’il avait vus flâner dans les rues, main dans la main, le cœur léger, lui avaient comme enfoncé une épine dans le cerveau.
   Il avait tenu bon durant ces longs mois cafardeux dans le bled parce qu’il rêvait chaque jour à une promesse faite sur un quai, un an plus tôt. Mais celle qui la lui avait faite ne donnait plus signe de vie depuis deux mois. Et maintenant qu’il allait savoir pourquoi, il en crevait d’angoisse.
   Chacun voulait retrouver sa famille au plus vite. Malgré les charmes évidents de la cité phocéenne, tous les soldats se dirigèrent vers la gare. Presque tous ratèrent pourtant le départ du matin à destination de Paris. Ils durent attendre des heures en traînant, désœuvrés, dans les quartiers environnants. Pierre fut parmi les premiers à sauter dans un train en milieu d’après-midi.
   Bercé par les mouvements réguliers du wagon, Pierre s’était endormi aussitôt. Un courant d’air joua avec ses cheveux courts jusqu’à ce qu’une main secoue son épaule et le réveille. Le contrôleur. Pierre se leva pour récupérer son titre de transport.
« Ça y est, c’est la quille ? »
   Pierre répondit d’un signe de tête et se recala près de la fenêtre. Le paysage défilait à vive allure, ponctué de temps à autre par la sonnerie aigrelette d’un passage à niveau aussitôt disparu. Les heures passèrent ainsi, puis le crépuscule assombrit la campagne. Lorsque les lumières s’allumèrent dans le compartiment, Pierre observa longuement dans la glace le reflet de ses compagnons de voyage. Puis le train ralentit, continuant ainsi sa route à vitesse réduite. Une multitude d’aiguillages secouèrent bientôt les voitures et leurs occupants. A l’extérieur, des lumières isolées se regroupèrent pour faire place aux illuminations urbaines. Plusieurs voyageurs se levèrent alors pour atteindre leurs bagages. En les imitant, Pierre vit soudain défiler une pancarte : PARIS - Gare de Lyon.
   Il aurait aimé profiter de l’occasion pour flâner dans les rues de Paris, arpenter les grands boulevards et les quais de la Seine. Mais le cœur n’y était pas. Il voulait rejoindre la gare Montparnasse et prendre au plus vite un train pour Rennes. Il ne supportait plus son blouson de drap ni son calot et voulait se faire démobiliser au plus vite pour retrouver son Finistère et la vie civile.
   Le court passage dans la capitale bretonne lui parut encore trop long. L’air y était pourtant plus vif, les noms plus familiers, mais son pays à lui était tout au bout de la Bretagne, là où la côte est comme une proue face au large. Son pays était une île. L’île de Batz.
   Pierre choisit un train de nuit. Il avait profité de la soirée à Rennes pour s’offrir un pantalon, une veste et une chemise. Il ne voulait plus de ses frusques qu’il traînait depuis trop longtemps dans son paquetage. Il avait téléphoné à Lucie, sa sœur, pour la prévenir de son arrivée. Il l’avait imaginée, joyeuse à l’autre bout du fil. Ne pouvant venir le chercher, elle avait proposé de lui laisser sa voiture sur le parking de la gare à Brest, avec la clef sous le tapis de sol. 
   L’aube pointait à peine quand le train s’immobilisa le long du quai. L’air sentait déjà l’océan et des goélands noctambules piaillaient au-dessus de la ville. Il trouva sans peine la voiture de Lucie sur le parking, une 2 CV bleue quelque peu cabossée.
  La première vedette pour l’île de Batz devait partir de Roscoff quatre heures plus tard. Quatre heures pour faire une soixantaine de kilomètres ! Pierre décida d’emprunter la petite route départementale et de rentrer par Plabennec. Le jour allait bientôt se lever. D’ici là il aurait atteint les grèves de Goulven et n’aurait plus qu’à flâner tranquillement en longeant la mer jusqu’à Roscoff.
   Dès Lesneven, le jour naissant dévoila un ciel encombré de nuages gris et lourds. Dehors, l’air était trop tiède pour une heure aussi matinale. Habitué à la chaleur, Pierre n’y prêta pas attention et roula glaces ouvertes. Il s’arrêta au bord de la baie de Kernic pour se dégourdir les jambes ; la mer était haute, lisse comme un miroir. Le jeune homme marcha longuement sur la grève au milieu des oiseaux marins.
   Arrivé à St Pol-de-Léon, il fila directement sur la gauche et ralentit pour admirer la baie de Morlaix. Parvenu sur les hauteurs de Roscoff, il put voir la mer ceinturer la presqu’île, de la pointe de Bloscon jusqu’à celle de Perharidy. Et derrière tout cela, une tache sombre familière : l’île de Batz. Son île.
   Pierre abandonna la voiture près de la maison de Marie Stuart et se dirigea vers un bistrot qui donnait sur le port. Il allait devoir attendre l’Etoile Filante car elle passait ses nuits sur un mouillage à l’île de Batz.
   Un peu plus tard, accoudé à l’avant de la vedette qui repartait vers son île, Pierre contempla le théâtre de son enfance. Chacune des tourelles plantées sur l’eau lui parlait : Ar Chaden, Duslen, Per Roc’h, puis Malvoch, là-bas, au bout de la jetée. Mais l’Etoile Filante vira bientôt pour rentrer dans le port de Kernoch. 

Le port de Kernoch

   La vedette termina sa course en malmenant les vieux pneus disposés le long de la cale. Une rapide marche arrière la stoppa net et un matelot sauta à terre pour l’amarrer. Une nuée sombre traversée d’éclairs écrasait l’île sous une chape de plomb lorsque Pierre posa son sac à terre. Depuis une heure le vent d’ouest accumulait les nuages orageux et une pluie violente rinça soudain les passagers qui s’éparpillèrent en courant. Pierre ne s’en soucia pas. L’averse lui rendit au contraire sa vigueur. Remontant le col de sa veste, il se retourna pour scruter la côte du continent qu’il venait de quitter. Le clocher de Notre-Dame de Croas-Braz était encore visible au-dessus des anciennes maisons d’armateurs alignées au bord de l’eau mais la pluie masquait la chapelle Sainte-Barbe perchée sur son rocher, au-delà du vieux port de Roscoff.
Pierre inspira l’air salé puis l’expulsa lentement avec un réel sentiment de bien-être. Ça sentait le goémon. Il observa un instant la vedette qui s’écartait du quai en reculant puis il ramassa son sac et se dirigea vers le bistrot de Soizic. 


   A une trentaine de mètres du quai, « Chez Soizic » faisait face au continent. En été, il ne désemplissait pas. On en sortait en posant le pied sur un terre-plein dénudé, face à la mer et gavé de soleil. Ce terrain était un lieu de passage, l’endroit le plus fréquenté de l’île de Batz. S’y rencontraient tous les anciens goémoniers et les planteurs d’oignons en semi-retraite.
Pierre frémissait d’angoisse en songeant à Martine. Il avait espéré qu’elle serait là pour son retour. Deux mois sans écrire une seule lettre et pas l’ombre d’une explication !
Il hésita de plus en plus en approchant du bistrot. Si Soizic le voyait passer sans s’arrêter…
Mais tout vaut mieux que le doute et l’incertitude. La dernière lettre de Martine était déprimante, évasive et d’une platitude consternante !
La dernière fois qu’il était venu « Chez Soizic », c’était un an plus tôt. Une éternité ! Il ne risquait pas d’oublier ce jour-là. Sa permission de détente se terminait et il était amoureux de son amie d’enfance. Ça n’avait surpris personne. Martine et lui étaient ensemble depuis toujours. Mais ils avaient fait l’amour pour la première fois et c’était comme un engagement : « Ça me tue de te voir partir, mais je suis vraiment à toi maintenant et je t’attendrai le temps qu’il faut… » avait murmuré Martine, en larmes au bord du quai.
Lorsque Pierre posa la main sur la poignée de la porte, les souvenirs se bousculaient encore dans sa tête. Il avait été maintenu sous les drapeaux plus longtemps que prévu et la peur l’avait fait vieillir. Puis son meilleur ami avait disparu avec d’autres soldats dans les gorges de Palestro. Tous ces corps jamais retrouvés. Pas un jour sans regretter son île. Pas une nuit sans rêver de Martine. Tout ça pour trembler maintenant comme un gamin devant cette porte !


Dans le port de Kernoch

Un bateau de pêche accostait le long du quai. Avides de proies faciles, des goélands tournaient autour en braillant. Ils se laissaient emporter par les rafales de vent puis, affamés, ils revenaient aussitôt à la charge. Pierre observa un instant leur manège. Envahi par l’appréhension, il baissa enfin la poignée et poussa la porte.
Rien n’avait changé à l’intérieur. Toujours la même couleur bleue partout, sur les murs, les portes et même les poutres du plafond. Une peinture achetée sans doute en grosse quantité pour peindre et repeindre la « Reine des flots », le caseyeur du père de Martine. Sur le mur, il y avait encore cette espèce de sculpture en bois flotté qui ressemblait à un squelette. Elle lui avait fait peur un jour, lorsqu’il était gamin et cela avait bien fait rire Martine.
  Un nouveau poste de radio trônait derrière le comptoir. Tout le monde semblait l’écouter. Soizic et ses clients ne voyaient que lui. Comme autrefois pendant le foot. Personne n’avait entendu entrer le jeune homme. C’était un bulletin spécial d’informations. Un journaliste expliquait que le général et son épouse venaient d’échapper miraculeusement à la mort lors d’un attentat au Petit-Clamart.
Resté timidement près de la porte, Pierre écouta les commentaires d’un client : « Pas étonnant, quand on dit Je vous ai compris et qu’on offre après l’indépendance aux Algériens, c’est qu’on n’a pas tout compris ! »
N’ayant pas envie d’écouter ces discussions de comptoir, Pierre se fit tout petit dans son coin. Il n’en pouvait plus d’entendre toutes ces histoires. De toute façon, Martine n’était pas chez ses parents. A cette heure-là, elle aurait sûrement aidé au bar. 

   Il ressortit en claquant la porte et prit d’un pas décidé le chemin de Lannou Bihan. A peine eut-il parcouru une vingtaine de mètres qu’il entendit la voix de Soizic : « Pierre Brannec, c’est toi ? Allez, reviens… ». Il voulait des nouvelles de Martine, mais il n’avait pas envie d’en demander à sa mère. Têtu, il fit la sourde oreille, rentra la tête entre ses épaules et continua son chemin sans se retourner. La pluie avait cessé mais les grondements sourds de l’orage continuaient de rouler au loin vers Morlaix.
   Le chemin longeait le fond du port. La mer commençant à se retirer, les canots amarrés au quai s’échouaient les uns après les autres. Tout en marchant, Pierre cherchait celui de son père. Il le trouva flottant encore près d’un robuste voilier déjà calé sur ses béquilles. La peinture verte s’écaillait et le dessous de la coque paraissait envahi par les anatifes. Pierre s’inquiéta pour la santé de son père. Jamais il n’avait vu son bateau dans cet état ! Autrefois, aux premiers beaux jours, lorsque le vent d’est chassait tous les nuages, il échouait sa barcasse du côté de Roc’Higou, puis il emmenait sa gamelle et passait la journée à calfater son canot puis à le repeindre. Le bateau passait toujours avant les volets ou la porte de la maison.
Plus à l’ouest, le sentier prenait de l’altitude. Un brûlant soleil d’août infiltra soudain les nuages. La mer devint verte, phosphorescente. Elle écumait sur les roches disséminées au large, à l’ouest de Perharidy. En peu de temps, le ciel s’éclaircit au-dessus de l’île alors que des nuées sombres se bousculaient encore sur le continent. Pierre chaussa ses lunettes de soleil, ôta sa veste qu’il coucha entre les anses de son sac et reprit sa marche en bras de chemise. Il allait prendre le chemin de Lannou et retrouver enfin sa maison.
Son père y vivait seul. Louise, son épouse, était morte en 1946. Pierre n’avait que six ans et sa sœur Lucie, deux de moins. Le père ne s’était jamais remarié. Né en 1902, il avait été placé tout jeune comme ouvrier agricole dans une ferme de Saint-Pol-de-Léon. Puis la vie avait mis Louise sur sa route, elle était belle et fille unique d’un maraîcher de l’île de Batz. Lucien Brannec avait épousé Louise et adopté sa terre.
Cela avait fait des jaloux sur l’île, surtout parmi les jeunes qui courtisaient Louise en vain et Lucien ne s’était pas intégré facilement. Dieu sait pourtant s’il aimait Louise et son île. Pour se distraire, quand son travail le permettait, il partait de longues heures en mer sur le « Bar à gauche », ce fameux canot construit tout exprès pour lui à Carantec. Il savait comment pêcher les bars et à quel endroit poser ses casiers. Il lui arrivait le jeudi d’emmener Pierre ou Lucie, mais jamais les deux enfants en même temps. Lucien Brannec ne supportait pas le babillage des petits dans l’espace exigu du bateau.
Pierre et sa sœur avaient été des enfants heureux malgré le départ prématuré de leur mère. Terrassé par sa disparition, Lucien avait vieilli d’un seul coup en cherchant l’oubli dans l’alcool. Puis un beau matin il s’était réveillé submergé par la honte. Il s’était alors jeté sur le travail de la terre, la terre de Louise. Cela le rapprochait d’elle. Il avait parfois l’impression qu’elle marchait à ses côtés en mâchouillant un brin d’herbe comme à son habitude. Des beaux sillons, c’est tout ce qu’il pouvait faire encore pour lui plaire.
Plus tard il envoya les enfants au collège de Saint-Pol, conscient qu’il n’y avait guère d’avenir pour des jeunes à cultiver quelques parcelles de terre sableuse. Lucie avait pleuré quand Pierre était parti mais elle était encore si jeune. Pierre fut appelé sous les drapeaux en 1960. Le breton de l’île de Batz espérait être affecté dans la marine mais le fils de maraîcher se retrouva dans l’infanterie quelque part en Algérie. 

   Au détour d’un virage, Pierre se retrouva devant sa maison. A l’endroit même où, un an plus tôt, il s’était retourné pour saluer son père une dernière fois. Sa permission se terminait et il s’apprêtait à embarquer pour le continent. Son père se tenait dressé devant sa porte, avec son éternel bleu de travail et sa casquette de drap vissée sur la tête. Il n’avait que cinquante-neuf ans mais en paraissait dix de plus. Son regard démentait le sourire forcé qu’il affichait : « Il ne manquerait plus maintenant que je le perde, lui aussi ! » semblait-il penser. Pierre lisait en lui comme dans un livre ouvert. Troublé, il s’était détourné et avait pris la main de sa sœur qui voulait l’accompagner jusqu’au port.
— Martine n’est pas venue ? avait-elle demandé un peu plus loin.
— Tu sais bien qu’elle est partie hier…
Lucie avait baissé la tête en rougissant. Pierre s’en était voulu. Lucie connaissait forcément la nature de ses rapports avec Martine puisqu’elle était sa meilleure amie. C’était peut-être pour cette raison que Pierre se montrait si discret avec sa sœur. Et puis, comment aurait-il pu lui décrire ce qu’ils avaient fait la veille avant de se quitter !
Martine et lui avaient décidé de passer leur dernier après-midi à se balader dans les landes, à l’est de l’île. Ils marchaient main dans la main puis s’arrêtaient tous les cent mètres pour s’embrasser longuement. Malgré leurs yeux brillants et leurs joues rouges, ils n’avaient encore jamais osé aller plus loin. Pierre se contentait d’essuyer ses lèvres d’un geste furtif puis ils reprenaient leur marche silencieuse.
   Mais cette fois-là, près d’un ancien jardin colonial, ils avaient découvert un endroit désert envahi de hautes herbes où ils s’étaient allongés. Ils s’étaient alors débarrassés de leurs vêtements puis ils s’étaient donnés l’un à l’autre, avec fougue et tendresse. 

Allongé sur le dos, la tête de son amie posée sur sa poitrine, Pierre avait observé le jeu du vent dans les palmes au-dessus de sa tête. Cela lui avait rappelé l’Algérie et le bled, là-bas, où il devait retourner. 

Arrivé à l’embarcadère, Pierre avait serré un peu plus fort la main de sa sœur : « Je t’écrirai régulièrement mais j’attendrai aussi vos lettres avec impatience. Et puis il faudra bien t’occuper de Papa. »
Les yeux humides, Lucie avait répondu d’un petit mouvement de tête puis elle s’était dressée sur la pointe des pieds pour embrasser son frère. Un grondement de moteur, un petit nuage noir vite dissipé et la vedette s’éloignait déjà vers le continent. Elle emportait avec elle un garçon qui abandonnait ce qu’il avait de plus cher.
La porte était fermée, personne à l’intérieur. Pierre aurait voulu retrouver les odeurs familières. Le parfum des pommes entreposées dans les cageots et l’odeur âcre de la suie qui suinte au fond de la cheminée, tellement opposées et pourtant si harmonieuses. Il aurait voulu se fondre dans cette demeure aux murs épais et aux fenêtres étroites. Pierre passa une main au dos du volet, là où son père avait planté un clou pour y cacher la clef. Rien !
Pierre avait envoyé un mot à son père pour le prévenir de son arrivée le 22 ou le 23 août, juste à temps pour fêter ses soixante ans. Il imaginait déjà son bonheur. Il fallait toujours qu’il l’imagine. Le père Brannec n’était pas démonstratif mais son regard malicieux démentait souvent sa froideur apparente. 

Pierre chercha Fauvette sur la lande toute proche. A cette heure, la brave jument qui devait approcher les vingt-quatre ans, aurait dû se trouver là, à pâturer, retenue au piquet par un long cordage. Fauvette, la fidèle monture de son enfance. Lorsqu’il se prenait pour Géronimo ou Kit Carson. Elle l’emmenait pour de longues balades à cru aux quatre coins de l’île, avec une simple longe en guise de rênes.
Déçu, Pierre emprunta le chemin qui menait au champ de son père. Un petit lopin de terre aux formes compliquées et ceinturé de murets en pierres sèches. Seul un cheval pouvait tirer une charrue sur une aussi petite surface sans négliger la terre logée dans les coins. Pierre rencontra bientôt son père qui remontait le sentier. Ils se dévisagèrent avec intensité et s’étreignirent en silence :
— Je viens de mettre Fauvette au piquet dans un coin plus gras, dit Lucien à son fils. Comme s’il l’avait quitté la veille.
Pierre approuva d’un signe de tête tout en cherchant la silhouette familière de la jument.
— Alors mon gars, ça y est, t’es enfin rentré ! C’est pour de bon cette fois ?
— Oui… J’y croyais plus.
Ils ne savaient pas quoi se dire. Tout ce qui leur venait au bord des lèvres était futile et les mots importants n’étaient pas prêts à sortir. Lucien savait bien qu’il y a un temps pour tout. Un temps pour se retrouver et un temps pour se livrer.
— Et Lucie ? demanda Pierre d’un ton léger.
— Elle arrive demain en fin de matinée.
Lucien avait parlé d’une voix ferme et joyeuse.
   Arrivé devant la maison, le vieux Brannec sortit la clef de sa poche et la tendit à son fils. Pierre fit jouer la serrure, poussa la porte et regarda son père qui, d’un geste de la main, lui fit signe d’entrer. Posés sur la table, deux bols et une bouteille de cidre les attendaient.
   Pierre demanda à son père les toutes dernières nouvelles de sa sœur. Il savait que cela lui ferait plaisir.
— Elle a trouvé une bonne place à l’hôpital de Morlaix et puis elle me parle de plus en plus souvent d’un certain Loïc…
Pierre hocha la tête en silence, puis n’y tenant plus :
— Tu vas toujours chez Soizic ?
— Oui, mais une fois ou deux par mois, pas plus !
Pierre regretta sa question maladroite. Son père ne l’avait pas prise par le bon bout, à moins qu’il ne veuille détourner la conversation. Il était assez malin pour ça. Pierre observa son visage avec attention. Il se demandait parfois si son père avait su pour Martine et lui.
— Sais-tu ce qu’est devenue leur fille, tu sais, Martine, la copine de Lucie ?
Lucien hésita avant de répondre, puis il leva enfin la tête vers son fils :
— Oui, tout le monde en a parlé ici ! Elle a épousé le fils d’un notaire de Guingamp. Un beau mariage ! Il était temps qu’ils se marient, je crois qu’ils avaient mis la charrue avant les bœufs ! Paraît même que ça se voyait un peu trop.
   Pierre se liquéfia dans la seconde, mais Lucien ne vit pas le regard éperdu de son fils tourné soudain vers la fenêtre grande ouverte. Pierre respira profondément avant de demander d’une voix mal assurée :
— C’était quand, leur mariage ?
— Il y a un peu moins de deux mois… D’après ce que m’a dit sa mère, elle voulait vivre en ville. Elle n’était pas faite pour vivre ici, tu sais !
   Pierre restait obstinément devant la fenêtre à observer un voilier qui virait de bord au ras des cailloux. Un instant il avait imaginé Dieu sait quoi concernant cette grossesse. Puis un simple calcul l’avait détrompé. Des sentiments contradictoires l’assaillaient. Cet enfant aurait pu être le sien. Il aurait pu être heureux de le découvrir à son retour. Il se retourna subitement pour faire face à son père et surprit une lueur de tristesse dans ses yeux, juste avant qu’il ne baisse la tête.
   Un silence gêné s’installa entre les deux hommes. Pierre vida son bol d’un trait, puis, prétextant une soudaine envie de se baigner, il partit en promettant d’être rentré pour l’heure du dîner. Des images folles se bousculaient dans sa tête. Il avait redouté quelque chose de ce genre mais pas cela. Six mois après son retour en Algérie, les lettres de Martine étaient certes devenues une sorte de bavardage insipide ! Mais jamais elle n’avait évoqué une nouvelle rencontre ou encore moins parlé de mariage.
   Au début, Martine écrivait FPMB au dos de ses enveloppes. Il s’était creusé la tête pour comprendre ce que cela voulait dire. Fermé-Par-Mes-Baisers lui avait suggéré un copain, goguenard, avant de rentrer en France. L’ami était sorti blessé d’un camion qui avait versé dans un ravin ! Dans le bled, les accidents faisaient bientôt plus de victimes que les balles du FLN.
   Pierre traversa l’île en évitant cette fois de passer devant « Chez Soizic ». Il s’arrêta près de l’ancien jardin colonial, là où Martine et lui s’étaient aimés pour la première et unique fois. Il s’assit dans l’herbe, au même endroit, puis il laissa sa mémoire l’enflammer. Comme un feu qu’on attise. Il revit son visage rayonnant alors qu’elle remettait de l’ordre dans ses vêtements. Elle avait la beauté d’un premier amour et il ne parvenait pas à la détester.

   Comment aurait-il supporté le stress des nuits de garde et le péril des patrouilles s’il n’avait pas eu ce souvenir imprimé dans son corps ?
Martine n’avait pas eu la volonté ou le courage de lui ôter ses rêves ?
Mieux valaient après tout quelques lettres trop tièdes qu’une seule lettre assassine...


Gilles LETOURNEL


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