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Des pages qui font aimer et respecter la mer.

Que sont nos amis Kroumen1 devenus ? ©



Un récit de mer de Georges TANNEAU

extrait de Figures de proue et Gueules de raie.

Editions Coop-Breizh, 2001..

Figures de proue et gueules de raie
   


    C’est en regardant et en écoutant tomber une à une les gouttes de pluie de la Toussaint sur un tas de feuilles mortes ou un bouquet de chrysanthèmes que l’on se surprend soudain à rêver de ce cimetière marin de Grand-Bassam (Côte-d’Ivoire) envahi par les liserons et les hibiscus sauvages. Là s’arrête cependant toute comparaison, car la pluie tropicale n’engendrait jamais la mélancolie, au contraire, rappelle-toi matelot, elle nous donnait envie de fredonner comme sous une douche tiède et bienfaisante. Et c’est en fredonnant qu’il nous arrivait parfois de nous égarer vers ces vieux cimetières coloniaux, de déranger au hasard de nos investigations quelques cochons noirs trottinant, joyeux ou grognons, entre les pierres tombales et une trame d’énormes racines adventives.

  Que sont nos amis de jadis devenus ?
Nemlin et Lambert ont-ils préféré retourner palabrer avec leurs compagnons sous le flamboyant2 de leur village de brousse ou ont-ils rejoint Gnépa et Gaspard jusqu’au bidonville d’Adjamé3 ?
  Ils ne furent peut-être pas toujours heureux, nos Ulysse de Tabou ou de Sassandra, mais ils savaient rapporter de chaque séjour sur les cargos, grumiers ou autres, juste ce qu’il faut de courage et d’espoir pour que la vie continuât, sans de gros problèmes. Je les admirais pour l’endurance face à la souffrance physique et morale que pouvait leur causer leur condition servile. Que de leçons à revendre à ces petits Blancs des factoreries4 qui supportaient mal leur bourbouille5 et leur quart d’heure colonial6 !

Nos amis Kroumen
   Le temps a passé ! Les cargos ne s’arrêtent plus à Tabou ! Les Kroumen se sont libérés de notre tutelle ! Ce que je garde au cœur, c’est davantage l’amitié pour ces hommes que la nostalgie de ce temps révolu qui me les a fait connaître.
   Les conditions d’hygiène dans lesquelles vivaient nos dockers africains, à terre comme à bord, étaient loin d’être idéales. Bien sûr, il était parfois difficile de prendre la relève du sorcier qui avait prescrit je ne sais quel gri-gri en poils de phacochère, juste avant l’embarquement, mais il n’était d’autre part nul besoin d’être grand thérapeute pour arriver à calmer quelques douleurs ou quelques craintes avec des gestes élémentaires. Nous y mettions autant de sérieux que d’ignorance, prodiguant à la demande, fumigations, ou badigeons de collutoires.
   Les Kroumen faisaient un des métiers les plus dangereux de la planète. Ils avaient pour cela, et pour bien d’autres valeurs, droit de notre part à beaucoup de respect et d’estime.
  Animistes pour la plupart, ils portaient sur leurs épaules le poids des croyances ancestrales. Tout ce qui leur semblait impalpables relevait de l’occulte: la maladie, le médicament, la guérison, la mort.
   Je me souviens des problèmes que pouvait soulever l’embarquement ou le débarquement d’un cercueil.


   Je me souviens… Cela s’était passé à bord d’un liberty-ship, en 1956. Nous dûmes rapatrier la dépouille d’un matelot décédé à Libreville des complications d’une cirrhose du foie. La caisse contenant le cercueil fut arrimée sur des billes de bois, en fin de pontée. Ce fut une très mauvaise idée de notre second capitaine. Le mort, qu’il fallait enjamber pour se rendre à l’arrière du bateau, dressa entre le château où logeaient les Blancs et la dunette où était cantonnés les Noirs, un mur infranchissable… surtout la nuit.
   Malgré quelques réclamations, les choses demeurèrent en l’état et les Kroumen, terrorisés, refusèrent alors de quitter l’arrière du navire.
  Durant la traversée qui nous mena du Gabon au Cap des Palmes, les matelots et officiers de quart entendirent alors chaque nuit, monter vers la lune une étrange mélopée, une sorte de lamentation grave et lancinante qui avait pour but de calmer l’irritation des esprits de l’au-delà.
   L’arrivée à Tabou se passa de la façon la plus lugubre. Pas d’exubérance, pas d’au-revoir, pas de regards en arrière.
Malgré l’emplacement malaisé, c’est uniquement au niveau de la dunette que les « boats7 » de transbordements se mirent en devoir d’accoster et d’avaler leurs grappes humaines dans un silence insoutenable. Nous restâmes longtemps à regarder s’éloigner ces dos voûtés et luisants, pareils à une procession de scarabées nécrophores. Ils semblaient fuir sous la menace des ventres sombres des nuages, bedonnants et pleins de convulsions orageuses, la menace des esprits du « pot au noir ».
   C’est alors seulement que le commandant réalisa ce qui venait de se passer, car il retint la main de l’officier qui s’apprêtait, sacrilège, à rompre ce silence devenu funèbre en lâchant à la face du ciel les trois traditionnels beuglements de sirène qui étaient le signal du départ.
La pluie arriva enfin, comme une douche purificatrice. Elle effaça dans le sillage les « boats » et le rivage.
Crissements de hublot tournant, borborygmes des dalots8 vomissant les eaux de ruissellement, grincements du barbotin9 mordant la chaîne de mouillage, battements sourd de l’hélice, nouvelle route, le voyage reprenait ses droits.

Kroumen dans un canot

   Que sont nos amis (Kroumen) devenus ?
   Ils furent nombreux à vouloir franchir la barre du fleuve pour se libérer de l’emprise de la forêt équatoriale. Ils furent des centaines à affronter les vagues au risque d’y ébranler leur âme, leurs croyances, leur dignité. Ils furent des milliers à nous tendre la main par-dessus les pavois de nos routines et de nos préjugés… Et puis, le temps nous a séparés. Le temps qui va toujours plus vite et nous laisse un beau matin sur un vieux quai, devant des bassins vides. Le temps qui ronge les forêts d’Afrique et les saigne jusqu’à la latérite. Le temps qui cloisonne nos vies comme les porte-conteneurs de la nouvelle génération de ces cargos sans Kroumen et bientôt, peut-être, sans marins.


   Aujourd’hui, nous restons avec nos souvenirs et nos photos, indécis, rêveurs, à peine conscients d’avoir vécu ces choses, quelque part là-bas, de l’autre côté de l’Océan, et les histoires que nous racontons à nos petits-enfants finissent par ressembler à des contes que le vent du large finit par emporter.



 Georges TANNEAU 

1- Kroumen ( krouman au singulier ) : marins-dockers de l'Afrique de l'Ouest.
2- Flamboyant : arbre exotique à fleurs rouge vif.
3- Adjamé : quartier périphérique d'Abidjan.
4- Factorerie : comptoir commercial des anciennes colonies.
5- Bourbouille : éruption de boutons due à la sueur.
6- Quart d'heure colonial : comportement bizarre provoqué par une insolation.
7- Boat : grande pirogue utilisée sur rade foraine.
8- Dalots : trous permettant l'évacuation de l'eau, situés à la base d'un pavois.
9- Barbotin : partie d'un guindeau.





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