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Des pages qui font aimer et respecter la mer.



HISTOIRES
 DE
MER




Histoires du large








Cadeau d'anniversaire



Un bananier chargé
de ferraille




Partie de cache-cache
dans le brouillard




Rapports de mer



La sardine



Les vaisseaux de pierre



Un malamok
peut en cacher un autre



L'aventure câblière
de Déolen
en Locmaria-Plouzané




Le naufrage de La Sémillante



Nouméa:
la vie sur les pontons




Cyclone
dans le lagon calédonien





La Marie-Jeanne



Le guetteur de Molène



Des liens de varech



Il a neigé sur la ville d'Ys



Quand j'étais castor



La Pierre aux Femmes



Le naufrage effacé



Noël sur un bateau



Tempête en mer de Chine



Le gabier de La Saône



Vole, mon goéland !



Là-haut sur la mer



Les 8 vents de Majorque



Retour de pêche



Rencontre avec le Kurun



Rêveries arctiques



Les mers ne devraient pas mourir



La mascotte du Cévennes



Rêves de mousse



La vie d'un ancien port fluvio-maritime:
Pont-L'Abbé




Demain, la mer...


Histoires du large ou les mémoires d'un navire.©
 

par le capitaine de frégate Liberge.

Dessins de Max Moulin.

Extrait de "Cols bleus" N° 2106 de décembre 1990.

 

A ceux qui s' étonneront d'entendre un  bateau parler, qu'ils sachent que les bateaux ont une âme.

Ceux qui en doutent ne comprendront jamais vraiment la mer.

 

 

     Je les vois déjà tourner autour de moi comme les noirs charognards tournent autour d'une bête blessée, guettant son dernier râle pour fondre sur elle. Ils surgiront de la brume dans la froide lumière du matin, et leurs grognements briseront le silence figé de la nuit d'avril qui sent encore l'hiver. Les sages en ont ainsi décidé, la sentence est sans appel: demain je dois mourir. Oh certes, on me l'a expliqué, ce n'est pas mourir que de me retrouver ainsi isolé entre ces tristes murs de pierre, derrière une lourde porte noire, exclu du monde. On me l'a dit: cela est pour mon bien; ensuite je vais renaître plus jeune, plus beau, prêt à reprendre la mer pour de nouveaux lendemains pleins de l'ivresse des océans et de l'écume des vagues. Je les ai écoutés poliment. Avais-je d'autres solutions? Mais ce soir, j'ai peur. J'imagine déjà le sinistre cortège du condamné accompagné de ses noirs assesseurs, tournant le dos à la lumière, au large et à la vie, en s'enfonçant dans ce long boyau vers l'immobilité totale entre ces quatre murs sans horizon.

            Quelle triste fin pour une belle histoire qui durait depuis près de deux années. Quelles années! Trop vite passées, trop vite dissipées, comme les bulles de mon sillage. Demain, je n'aurai même plus de sillage. Corps mort que l'on déplace, vieille coque vidée de son âme, je glisserai sur l'eau, poussée par mes bourreaux sans laisser de trace, dans l'indifférence générale des eaux glauques de la Penfeld.

            Pardonnez-moi, mais ce soir, j'ai envie de parler. Oui, une belle histoire se termine. Comme toutes les belles histoires, elle est avant tout une histoire d'amour, j'en ai été l'un des premiers rôles. C'est pour cela que mon cœur a du vague à l'âme. Vous qui avez aimé un jour, comprenez-moi, écoutez-moi.

  L' irrésistible appel du large.

L'appel du large
          Cette histoire commence comme beaucoup d'autres finissent. Le soleil décline sur l'horizon qui s'embrase, et le blesse d'une plaie dont les lèvres ensanglantées trouvent leurs commissures dans vos yeux de spectateurs. Une silhouette s'estompe en s'éloignant, celle d'un bateau répondant à l'irrésistible appel du large. Cette silhouette est la mienne. Dans la plupart des belles histoires, les héros sont enfin réunis et jettent ensemble un regard confiant vers le couchant. Mon histoire débute différemment, par une rupture. Les héros sont séparés et j'ai le mauvais rôle puisque c'est moi qui les sépare.

            Vous regardez depuis le quai de pierre la silhouette noire emportant vers la nuit votre fils, votre père ou votre amour. L'horizon l'engloutit et la nuit tombe comme un rideau de scène. Seul le lien fragile et insaisissable du sillage nous relie encore à vous et ce n'est pas le rouge du couchant qui déteint sur le blanc de vos yeux. Alors vous restez sur le quai face à l'horizon, figés. Mon histoire commence à l'abri des regards du monde, sur la scène immense du théâtre vide des océans; c'est une histoire d'amour, l'amour d'un équipage pour son bateau.

    Seul et plusieurs.

          La nuit nous enveloppe, l'horizon nous dérobe à vos yeux et nous livre à nous-mêmes. Nous voilà entre entre nous. Nous: les hommes qui constituent mon équipage, et moi, le bateau qui les emporte. Chacun d'eux est silencieux, isolé dans ses pensées. Seul le barreur, les yeux verrouillés sur le compas, et s'il tient la barre c'est comme pour m'empêcher d'avancer sur la route qui l'écarte du port. Il pilote sans douceur, ses coups de barre sont secs et me donnent la démarche raide et saccadée de celui qui est resté trop longtemps au repos. Seul: le veilleur sur l'aileron, tournant le dos au large; ses yeux ne voient que le sillage dans lequel, parmi les volutes, se dissipent les images de ses derniers instants à terre, celle du visage embrassé hâtivement à la porte du port. Seul: le mécanicien entre ses machines; sa tête résonne encore du tintouin de la ville, le chahut des enfants, la radio des voisins ou les bruits de la rue. Cette musique qu'il voudrait conserver comme un talisman se heurte au vrombissement des moteurs qui l'étouffe peu à peu pour occuper l'espace. Seul est le navigateur quand il vise à travers l' alidade les grands phares de la côte, moins pour suivre ma progression sur la route qui l'éloigne que pour saisir les derniers clins d'œil de la terre frémissante. Seul est le Commandant, à la tête de son équipage d'esseulés, mais il a l'œil à tout. Son devoir l'empêche de s'abandonner au flot de sa pensée et de rejoindre les autres dans leur isolement. Il en est encore plus seul.

            La nuit tombe, les heures passent. J'avance inexorablement en avalant les milles et déjà l'aube point. Un nouveau jour se lève et c'est le premier matin en mer, il est particulier. La réalité à laquelle, la veille au soir, aucun ne voulait sincèrement se soumettre, devient une évidence. De quelque côté que l'un des hommes porte son regard, la mer est là, omniprésente, seule présente. La mer. Chacun connaît alors face à elle cette étrange impression du cauchemar qui n'en est pas tout à fait un, mais qui n'est pas non plus qu'un rêve. La houle du large plus sensible à présent, en donnant à mes mouvements une amplitude à laquelle ils ne sont pas encore habitués, leur rappelle à chaque instant, sans échappatoire et sans équivoque, cette évidence: ils sont en mer. Leur première réaction est de m'en vouloir comme on peut en vouloir à l'autre dans toute entente forcée ou dans tout mariage de raison. L'air plus chargé d'embruns qui balaie mes passavants coupe tout recours à l'illusion. Ils sont bien mes prisonniers.

 

                        Le territoire de l'autre.

          Les premiers jours sont un apprentissage, on observe et on apprend. On observe les autres, ses compagnons d'infortune. Chaque homme cherche territoire qui deviendra refuge et c'est bien nécessaire, car je ne propose que peu d'espace vital à chacun. Mais finalement, cette promiscuité que je leur impose, parce qu'elle les oblige à respecter le territoire de l'autre n'est-elle pas la meilleure chance de cohésion de mon équipage? On observe la mer. Le regard est d'abord méfiant. On pressent qu'elle est d'humeur changeante, on devine que ses profondeurs impénétrables cachent une force immense malgré l'attirance de ses reflets sous les caresses conjuguées de la brise et du soleil, malgré les écharpes d'écume scintillantes dont elle sait se couvrir pour mieux masquer la violence de ses caprices. On réalise que, toujours en mouvement, elle ne laissera jamais un instant de répit à ceux qui l' ont choisie.

            Alors on apprend. On apprend à épouser ses mouvements, le doux ballant du roulis qui berce et ensommeille, les soubresauts inépuisables du gros temps qui lassent et ensorcellent. On apprend qu'elle est infatigable et qu'elle joue comme un chat le fait avec la souris, à la fois mâtine et cruelle, câline et ogresse. On apprend vite aussi que l'on aura besoin des autres, on ne fait jamais rien tout seul sur les bateaux. Les hommes découvrent que s'ils doivent composer avec la mer, ils ne le feront qu'ensemble, celle-ci est bien plus forte qu'eux et je reste malgré tout leur meilleure chance s'il faut se battre un jour.

Je les observe, les jours passant, se découvrir les uns les autres, presque fortuitement.

        Ils sont deux, trois ou plus, aucun n'y arrivant seul, à mettre la main sur un bout qu'il faut raidir. Quand ils ont réussi, leurs regards satisfaits se recherchent, se trouvent et les premiers sourires apparaissent. Ils sont plusieurs à réparer une machine en avarie et leurs mains couvertes de graisse se comprennent sans mots; les unes présentent une pièce sur le bâti,les autres apportent l'outil qui les réunira, d'autres feuillettent une notice, et quand le bruit du moteur se fait à nouveau entendre, des mains sales déposent les premières marques noires sur les épaules des combinaisons encore trop bleues; de nouveaux sourires apparaissent.

 

Ils sont nombreux à monter faire un tour en passerelle, le soir après dîner, avant d'aller se coucher. Leurs yeux se fixent sur l'horizon absorbant un soleil trop rouge ou sur mon étrave qui plonge dans la mer, la fend, et soulève pour leur plaisir des gerbes d'écume qui ricochent et s'éparpillent sur mes superstructures. Le coude de l'un cherche alors les côtes de l'autre, sans mots, simple assurance des premiers souvenirs partagés.

 

                    Une complicité intime.

          Au fil des jours, des habitudes se prennent et les équipes se forment. Je les vois ainsi se regrouper, ici ou là, sur les passavants, sur la plage arrière ou tout simplement dans leurs postes pour de longs bavardages semblables à ceux des enfants dans les cours de récréation. A la relève de quart, les quittants s'attardent auprès des prenants plus que nécessaire, les mécaniciens dans leurs machines, les barreurs à la passerelle et les veilleurs à l'extérieur. Et quand ceux qui viennent d'être relevés se retrouvent dans l'avant-poste ou la cafétéria, de nouvelles conversations s'engagent autour du casse-croûte nocturne ou d'un jus de fruit sorti du réfrigérateur de l'office.

            Certes, ils n'ont pas oublié ce qu'ils ont laissé derrière eux le jour du départ, mais leur quotidien est à présent la mer et leur bateau. La mer a imposé son rythme et je suis devenu leur ami, leur confident. Ne prenez pas ombrage de cette complicité qui s'est instaurée entre nous, elle est nécessaire. Elle peut même devenir de l'intimité. Ainsi, au fil des heures, au gré des vagues, je reçois leurs confidences. Confidence du barreur: sa main aguerrie sait maintenant prendre en compte les mouvements de la houle, et s'il me laisse partir sur l'avant de la vague, c'est pour mieux me remettre à mon cap, en douceur, sur l'arrière de celle- ci.

            Mon allure est souple et chacun danse avec moi à longueur de journée un étrange tango chaloupé. Son rythme lent est marqué par la mer sous la baguette imprévisible du vent. Confidence du veilleur: quand l'océan désert lui donne cinq minutes de répit pour moi tout seul, il relit encore une fois la lettre d'un être cher reçue à la dernière escale, moi seul vois sa gorge se serrer et ses yeux se fermer quand il termine sa lecture, moi seul sais que pendant quelques instants, ses yeux ne verront rien et que son esprit sera ailleurs une fois sa veille reprise; je n'en dirai rien. Confidence du jeune matelot rentrant de terre au milieu de la nuit lors d'une escale exotique: accoudé au plat-bord, les yeux fixés sur les eaux noires du port où je me suis arrêté quelques jours, il me racontera comment le sourire trop blanc, et la peau trop brune rencontrés au hasard de ses pas dans une rue inconnue ont fait chavirer son cœur. Alors, avec moi seul comme témoin, il fera des serments insensés comme j'en vois naître et disparaître beaucoup dans chaque nouveau port visité. Je l'écouterai pourtant avec bienveillance. Confidence du quartier-maître: celui-ci ou un autre, tous les jours à la mer, me bichonne avec amour du matin au soir. Avec attention et délicatesse il nettoie son coin, gratte une coulure de rouille, range des cordages, apporte quelques retouches de peinture ou astique des cuivres.

           Je l'imagine apportant la même tendresse dans les caresses qu'il prodigue à son chien couché devant la cheminée quand il est chez lui ou apportant la même minutie à la taille de ses rosiers dans le jardin qu'il cultive dans son village. Peut-être ce refuge dans le travail est-il une fuite pour éviter l'ennui bien dangereux en mer?

            Ne soyez pas jaloux de ces moments que vous ne connaissez pas et qui n'appartiennent qu'à eux. Laissez-les me chérir pour mieux vous retrouver, ainsi continueront-ils à mieux vous aimer pour mieux me le dire.

 

                    C'est demain et pour toujours.

          Ils ont gardé malgré tout au plus profond d'eux-mêmes comme un métronome qui, tout en marquant le temps, a décompté les jours. Ils se réveillent un matin en se disant « c'est demain ». Bien avant les nuages accumulés sur les premiers reliefs, bien avant les premiers oiseaux blancs du rivage accueillant dans leur quête le navire venant du large, bien avant l'odeur de la terre que le vent d'est soufflant sur les champs humides porte parfois loin en mer, de faibles signes presque imperceptibles trahissent cette proximité. C'est demain que l'on rentre. C'est à la fois de l'excitation contenue et des regrets ravalés. Excitation du retour et des retrouvailles. Regrets encore mal définis, mais ils goûtent déjà l'amertume. Ils imaginent les effusions chaleureuses et sentent converger sur eux les regards du cercle de famille attentif aux récits du voyageur, ils liront dans les regards l'admiration et l'envie de ceux qui n'ont pas pas pu dépasser les jetées du port. Si chacun accomplit méthodiquement sa tâche, l'esprit n'y est plus tout à fait, je les sens déjà à terre.

            J'ai pourtant déjà vécu de nombreux retours, mais ils n'avaient pas le caractère ultime de celui-ci. Nous ne faisons que de brefs passages au port de base et chacun de ces retours était lié à la perspective d'un prochain départ. Tout à cette joie qui nous écarte, chacun des hommes, sans se l'avouer, pressent qu'en mettant pied à terre une aventure finira. Leur bateau rentrera en carénage, les équipes changeront, certains partiront, d'autres, encore inconnus, les remplaceront. Parce que la cohésion d'un équipage est l'âme de son bateau, ce ne sera plus le même qui reprendra la mer dans plusieurs mois. Aucun ne veut y penser, mais tous le savent déjà.

            Plus que tous les autres, le Commandant réalise cela. Nous avons eu tous deux de longues discussions tout au long des milliers de milles parcourus ensemble. J'aimais ses confidences du soir, avant qu'il n'écrive ses ordres pour la nuit sur le journal de bord. Il me parlait du temps, de la mer ou de ses hommes dont il était toujours soucieux. Je l'écoutais car je sentais qu'il avait besoin de la présence d'un ami auquel il pouvait se confier et parler sans retenue. Il me faisait part de ses doutes et de ses inquiétudes. Peu lui importait mon silence, l'essentiel était pour lui d'être écouté. En cette dernière nuit, et pour la première fois, ses propos empreints de sensibilité quittent les chemins de la responsabilité et du devoir, et dans les mots du Commandant transparaît la nature de l'homme. Plus que la fin du pouvoir que son titre lui donne en mer, il connaît la tristesse désemparée du vieux couple que la vie va séparer. Alors, sans trop parler, nous les avons ramenés au port.

            Vous qui viendrez demain voir ma grande coque passer sous le pont de Recouvrance, n'oubliez pas que mes tôles grises et froides, hier encore battaient la longue houle de l'Atlantique. Elles abritaient un équipage dont elles partageaient les attentes, les inquiétudes, les joies et les souffrances. Je sais qu'au fond de la Penfeld, à l'abri d'un bassin, seul, j'attendrai d'autres lendemains qui se préparent, mais permettez-moi de vous le dire: Dieu! Que le crépuscule était beau.

 

                                                                  Capitaine de frégate LIBERGE.


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