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GRANDS  MARINS
DU
MONDE

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Les noms en grisé
ne sont pas encore disponibles.

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Les Phéniciens de Néchao II
( vers  -600 )




Le périple d'Hannon
( vers  -460 )



Néarque
 vers  -360  à  vers  -300 



Pythéas
( vers  -300 )



Zheng He
( 1371 - 1435 )



 Barthélémy Diaz
( 1450 - 1500 )



 Christophe Colomb
( 1451 - 1506 )



Afonso de Albuquerque
( 1453 - 1515 )



Amerigo Vespucci
( 1454 - 1512 )



Barberousse
( 1466 - 1546 )



Vasco de Gama
( 1469 - 1524 )



Gonneville
( vers 1470 - ? )



Primauguet
( vers 1475 - 1512 )



Fernand de Magellan
( 1480 - 1521 )



Jean Parmentier
( 1494 - 1529 )



Jacques Cartier
( 1491 - 1557 )



Francis Drake
( 1545 - 1596 )



Willem Barents
( 1550 - 1597 )



Abraham Duquesne
( 1610 - 1688 )



Tourville
( 1642 - 1701 )



Jean Bart
( 1650 - 1702 )



René Duguay-Trouin
( 1673 - 1736 )



Jacques Cassard
( 1679 - 1740 )



Vitus Béring
( 1681 - 1741 )



James Cook
( 1728 - 1779 )



Marion-Dufresne
( 1729 - 1772 )



Suffren
( 1729 - 1788 )



Bougainville
( 1729 - 1811 )



Charles Cornic
( 1731 - 1809 )



Yves de Kerguélen
( 1734 - 1797 )



Antoine d'Entrecasteaux
( 1737 - 1793 )



Jean-François de La Pérouse
( 1741 - 1788 )



Horatio Nelson
( 1758 - 1805 )



Pierre Roch Jurien de la Gravière
( 1772 - 1849 )



Robert Surcouf
( 1773 - 1827 )



John Franklin
( 1786 - 1847 )



Dumont d'Urville
( 1790 - 1842 )



Emile de Bray
( 1829 - 1879 )



Joshua Slocum
( 1844 - 1909 )



Emile Guépratte
( 1856 - 1939 )



Jean-Baptiste Charcot
( 1867 - 1936 )



Alain Gerbault
( 1893 - 1941 )



Marcel Bardiaux
( 1910 - 2000 )



Thor Heyerdahl
( 1914 - 2002 )



J-Yves Le Toumelin
( 1920 - 2009 )



Annie Van de Wiele
( 1922 - 2009 )






Eric Tabarly
( 1931 - 1998 )


   


Jacques-Yves LE TOUMELIN ©

( 1920 / 2009 )

par Xavier LE  HÉRICY

Gwenved, en Guérande.

Grand marin breton, pionnier sur un pur voilier en solitaire il mettait toute sa vie de marin dans sa devise, tirée de "La Chanson du Pirate" :

Mon Bateau est mon Trésor,
Mon Dieu, la Liberté,
Ma Loi, la Force et le Vent,
Et mon unique Patrie : la Mer.

   Bien que né à Paris le 2 Juillet 1920, « par une ironie du sort », comme il l’écrivait, il se vantait breton de cœur et de caractère. Il était de mère malouine, née Yvonne DANIEL, et d’un père vannetais, Victor-Marie LE TOUMELIN, Capitaine au Long Cours, qui aimait passionnément la voile et la mer. Et qui avait connu la prestigieuse époque des grands voiliers longs courriers à phares carrés dont les histoires heureuses ou malheureuses avaient bercé l’enfance de Jacques-Yves. Ce dernier avait donc été très tôt pénétré de la fibre et des qualités essentielles du marin d’autrefois, puisque les trois mois d’été se passaient régulièrement au bord de la mer et à fréquenter les ports.

   Jacques-Yves se décrivait le monde avec des notions simplistes, mais assises sur des valeurs absolues que son éducation lui avait inculquées. Il croyait en Dieu, c’était comme cela, et en la Patrie. Il n’admettait pas les menteurs et les mensonges, ni les spectacles de la France avec ses corruptions, ses scandales de toutes sortes, les lâchetés et courtes vues de la bourgeoisie. Mais il était aussi un garçon têtu, batailleur et redresseur de torts à l’occasion, intransigeant, un peu trop idéaliste et excessif, frondeur et insoumis. Et tout ceci lui a valu, à 15 ans, d’être sur les bancs de la correctionnelle et d’échapper de justesse à la maison de correction, pour s'être révolté violemment et fermement pour une raison très louable en soi. Il avait défendu, d'une manière très agressive et virulente les convictions et opinions de son père sur des raisons politiques libérales et sociales autant que sur des principes d'éducation. Et de ce fait il fut exclu de son collège de jésuites à Paris où il avait commencé ses études. Ses parents l'envoyèrent alors poursuivre celles-ci comme interne au collège Saint-Louis de Saint-Nazaire. Là, il fit la connaissance de Jano Quilgars, du Croisic, qui deviendra son ami à vie. L'occasion était bien venue puisque la grand-mère maternelle de Jacques-Yves venait de prendre possession de l'hôtel Masson du Croisic. C'était aussi pour Jacques-Yves, de temps en temps et aux vacances, l'occasion souhaitée de naviguer avec son ami Jano ou son ami d'enfance André Bligné. Il revint ensuite quelque temps à Paris pour essayer une période à Louis-le-Grand, ce qui ne fut pas une réussite. Il se forgea très tôt ce caractère entier et très fort qui le suivra toute sa vie et motivera ses engagements et sa fuite pour éviter le «  monde moderne »  qu’il condamnait souvent parce qu’il l’insupportait, au point de haïr une grande part de la civilisation où il vivait, et sa philosophie était assez pessimiste.
   Evidemment pour lui, " réussir " c'est-à-dire gagner de l’argent et accéder à des emplois, ça n’était pas son objectif. Son amour de la mer et de la voile était plus fort que tout, et donc il ne voyait pas la possibilité d’être autrement que marin. Il naviguerait à travers le monde et verrait des pays et des peuples accueillants, vivant mieux la nature et la franchise, mais avec son voilier, et surtout pas sur ces «  amas de ferraille »  qui vont sur les mers et sont un outrage au beau et à la vie comme il la concevait.

   Ayant pris connaissance de la magnifique croisière du Capitaine Bernicot, et tout en préparant son bachot, il s’ancra au cœur cette décision "Un jour, moi aussi, je partirai seul à bord d’un bateau bien à moi, «  mon bateau » , et je ferai le tour du monde, seul maître de ma destinée ". Mais seul, encore jeune en 1938, sans beaucoup d’argent, il savait qu’il lui fallait encore beaucoup apprendre sur la navigation. Et il était guéri définitivement de son goût pour les manifestations politiques ou revanchardes, car il ne pouvait faire autrement que préparer l’Ecole Navale après le bacc. Mais ses fortes et convaincantes pensées devenaient un handicap pour attaquer des concours qui auraient pu changer son objectif prévu hors des carrières traditionnelles.

   Et voilà qu’en 1940, ne voulant pas tomber à la merci des envahisseurs allemands, il interrompit le concours de Navale et prit le maquis avec un de ses vieux et excellents amis qui partageait ses idées. Il voulut descendre sur Arcachon, mais finalement s’en revint seul vers sa Bretagne. A Nantes, il fut heureux de pouvoir rentrer à l’ Ecole Nationale de Navigation Maritime ( ENMM ) pour faire des études officielles nécessaires à la Navigation. Mais encore une fois le sort n’était pas au rendez-vous, et à l’examen un curieux esprit de réforme fut décourageant, et il passa à côté de la réussite comme beaucoup cette année-là ( une crise de personnel des cadres s’en suivit sur les navires ). Mais qu’importe, Jacques-Yves jugea que ce n’était pas un parchemin qui augmenterait plus tard les qualités nautiques de son bateau, ni les siennes.

Le Toumelin en 1946
     Jacques-Yves Le Toumelin en 1948.   Photo M. Pasturel

   Alors qu’un livre venait de le fasciner "Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres"  qui relatait l’extraordinaire voyage du Capitaine SLOCUM, de 1885 à 1892, et qui devenait aussitôt pour lui un maître de la voile en solitaire, il revint donc au Croisic qu’il connaissait bien maintenant. Avec très peu d’argent, il réussit à armer un petit côtre de 2 tonneaux le Crabe pour faire de la pêche, et se mit à rêver en pensées au beau voilier qu’il espérait bien construire, et qui serait semblable à la Marie qu’il voyait dans le port. Il allait voir le Père Bureau, son constructeur, qu’il connaissait depuis son enfance . C’est avec lui et d’autres pêcheurs qu’il avait appris à faire des nœuds marins, des épissures, godiller, barrer un bateau sans prendre de risques ( priorité à la sécurité ). Il ne s’agissait plus de rêves. Jacques-Yves voulait avoir le même voilier à un prix raisonnable, bien qu’il n’eut pas encore l’argent…Sans guère se soucier de repasser son examen à l’ENMM, et malgré quelques aventures dûes à la guerre, il alla vendre son Crabe à Nantes, non sans déchirements. Mais en pleine occupation allemande il n’était pas question de mettre un nouveau bateau en chantier, tout manquait. Il signait alors un contrat d’embarquement comme matelot léger à la Grande Pêche, direction la Mauritanie à partir de Port-de-Bouc sur le chalutier Alfred, terre-neuvier de 67 mètres . Il vécut toute une campagne d’enfer avec ces forçats de la mer, à l’aspect rude mais au cœur généreux. Il ne revint en France qu’au printemps, le corps endurci et le caractère bien formé, et avec un petit pécule précieux.

    Il repiqua rapidement à l’examen de Capitaine de la Marine marchande qu’il réussit enfin. Décidé aussi à engager ses démarches pour obtenir la mise en chantier de son bateau envié, mais en réponse il se voyait annoncée une longue attente. Provisoirement il s’enquit d’un petit côtre demi-ponté, le Marilou  qu’il armait en pêche avec des résultats moyens, mais ça lui permettait de naviguer, même parfois avec son ami Jean-Michel, ou le Père Rimbaud, ou un CLC retraité Perré qui avait du métier.

   Enfin au printemps 1943 son nouveau voilier fut mis en chantier, mais non sans difficultés pour trouver certains éléments, même la quille, car c’était toujours l’occupation. Jacques-Yves avait abandonné un peu la pêche pour se consacrer à la construction avec le Père Bureau, habile constructeur et brave homme mais qui piquait parfois des colères, justifiées généralement. Le 7 Août les accores étaient enlevés et le bateau mis hors de son chantier question pratique. Jacques-Yves était déjà heureux comme un enfant devant un jouet envié. Après beaucoup de travaux de finition, le 28 octobre 1943, date mémorable, la mer prit le Tonnerre
avec le flot et son « capitaine ». Remorqué par la Marilou, il l’accosta à la Chambre des Vases,  pour terminer le gréement, car son bateau ne possédait pas de moteur. Enfin le 27 novembre, tout dessus, le Tonnerre doubla la jetée du Croicic. Il était très manoeuvrant et rapide sous voile. Jusqu’à fin décembre Jacques-Yves fit des sorties de pêche avec le père Norbert Le Blond, auquel un jour il arriva l’avatar de tomber à l’eau par grand froid. Mais rentré au port précipitamment, le vieux s’en sortit gràce aux attentions de Jacques-Yves qui l’aimait bien .

   Au printemps, le Tonnerre repartit avec son patron de pêche et un nouveau matelot, Le Roch, pour profiter de la saison des maquereaux. L’essence étant devenue presque introuvable, tous les bateaux devaient naviguer à la voile, et le Tonnerre qui était maintenant bien au point, déployait ses belles qualités et pêchait bien. Puis un jour, avant la fin de l’été, Jacques-Yves avait tout installé à bord pour y vivre, et venait de tout préparer avec cartes , documents, instruments, l’armement nécessaire, des vivres suffisantes, pour filer sur les Antilles seul. Il était à quelques heures de l’appareillage, quand il dut renoncer, la mort dans l’âme, avec de mauvaises nouvelles. Car à la suite du Débarquement, les alliés qui progressaient avaient coupé les relations postales et autres. Et Jacques-Yves était brutalement inquiet et sans nouvelles de sa famille. Il se décida alors à gagner Paris sur une bicyclette d’emprunt. Il quittait son grenier sans confort du Croisic, où il vivait comme un spartiate ou un moine, et abandonna son Tonnerre à la surveillance d’un de ses meilleurs amis, Jean Quilgars, qui habitait sur le port.
Quelque temps plus tard, voulant revenir au Croisic, il fut prévenu à temps que les Allemands avaient fouillé et pillé son grenier où ils trouvèrent des armes achetées pour ses voyages, et s’étaient même emparés de son bateau qu’ils avaient emmené par mer on ne sait où. Il vécut un peu la galère en se cachant en campagne. Dès que la Poche fut vidée de tous les Allemands, il revint au Croisic et chercha son Tonnerre sur toute la côte jusqu’à St-Nazaire. Il retrouva enfin des traces de celui-ci vers St-Marc-sur-mer, car le bateau avait été drossé à la côte sur des rochers, puis pillé et détruit pour servir de bois de chauffage ( dixit un vieux marin du coin rencontré fortuitement ). Bien sûr, il traversait des affres de découragement et de colère, mais il vainquait sa haine qui risquait d’être mauvaise conseillère. Il ne retrouva toutefois que la barre encore vernie de son
Tonnerre, symbole et lien entre l’âme du bateau et son maître. Ce qui lui fit dire, en étreignant cette relique : " Je te reconstruirai ".

   Après quelques déceptions, avatars et coups de colère, il retrouvait enfin Le Croisic, avec sa chambre au grenier,  blanchie à la chaux, et il écrivit sur un mur, en rouge, les vers de Kippling :

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Alors…
Tu seras un homme mon fils.

   Sans un sou, et même quelque peu endetté, il eut des moments de découragement, mais la Chanson du Pirate revenait toujours en lui pour l'encourager à poursuivre son but. Avec son ami Jano Quilgars qui avait réussi à soustraire quelques objets de son Tonnerre avant son évasion allemande, dont le précieux sextant de son père, il se remit en quête d'un nouveau bateau , que le Père Bureau lui offrit plus tard de mettre en chantier pour lui en disant :" Vous me paierez plus tard quand vous aurez de l’ argent…un jour ". Cet espoir le regonflait et il s’engageait à monter son dossier de « dommages de guerre » puisqu’il était inscrit maritime et que son Tonnerre  était armé à la pêche.

   La date du 9 Juin fut celle d’un événement qui le décida à poursuivre son but avec bon espoir. Il fit la connaissance de M. LEROUX qui venait de reprendre les chantiers de constructions navales du vieux Père Bihoré au Croisic. Il se voyait alors, là aussi, proposer la construction d’un nouveau voilier à des conditions avantageuses, avec la seule garantie que constituait le règlement futur de ses dommages de guerre, et avec l’assistance de l’architecte naval Dervin. Mais encore, patatras, à la date du 15 juin, il devait se plier à la réalité en apprenant que sa classe 1940 serait mobilisée fin août.
   Heureusement que les 30 mois d’internement auxquels il aurait dû se soumettre furent ramenés à 6 mois : et ça le calmait sensiblement, bien que pour lui c’était vraiment du temps de perdu. Après avoir été embarqué à bon escient, à son avis, dans la "Royale", il termina sa période à l'Ecole Militaire à Paris. Ce qui lui permit, en s'échappant et en faisant le mur le soir, d'aller travailler à l'étude de son bateau chez lui. Il fut démobilisé le 2 février 1946.

   Enfin libre, il se consacrait pleinement à son futur voilier, et bien sûr à l’aboutissement de son dossier pour récupérer ses dommages de guerre. Le 1er mai, Dervin lui remettait les plans de son bateau idéalisé, conçu et précisé jusque dans les petits détails. Comme il était de rigueur alors, les palabres, comparaisons, qualités et défauts, risques divers allèrent bon train par rapport à des voiliers qui avaient déjà navigué tels :- son
Tonnerre bien sûr – le Spray de Slocum ( extraordinaire marin )- le Firecrest – l’ Anahita de Bernicot ( maître de la circumnavigation en solitaire ) – l’ Islander d’ Harry Pidgeon – le Teddy d’Erling Tambs – car pour Jacques-Yves la réalisation de son nouveau voilier pour de longues croisières ne devait souffrir d’aucune erreur, d’aucune médiocrité. Et nous voilà donc arrivés au KURUN : ce cotre « norvégien avec lequel il naviguera en voilier pur, sans moteur, sans radio, navigation au compas et sextant, mais un bateau bien toilé, bien quillé, bien pensé pour vivre sans risques en solitaire.

Kurun, le voilier de Jacques-Yves Le Toumelin
 Kurun, actuellement.

Longueur totale: 10 m – Largeur totale: 3,55 m – Tirant d’eau: 1,60 m – Déplacement: 8,5 T – Quille fonte: 1.900 kg.

   La coque est puissante, bien défendue, dotée d’une grande stabilité initiale, avec une bonne réserve de flottabilité. Elle donne un bateau gîtant peu, sec et aux mouvements doux. La quille longue et le balançement des lignes élémentaires de base, doivent donner une très bonne stabilité de route. Le Kurun est entièrement ponté, sans cockpit, pour assurer un véritable caisson étanche quand les ouvertures sont condamnées. En résumé ( voir description et construction du Kurun dans son livre « Kurun autour du monde ) le bateau fut commencé le 9 septembre 1946 et commença à flotter le 26 février 1948, avec une mise à l’eau périlleuse. Il fallait alors l’armer, le gréer, l’équiper. Le voilier entama sa première sortie le 13 juin dans les règles et sans une faute, avec quelques amis venus partager la joie du navigateur. Puis après finitions, fignolages, lestage, Jacques-Yves refaisait, mais seul cette fois, une grande première sortie en mer, et malgré une brise fraîche et un temps très menaçant, il put apprécier vraiment les qualités de son Kurun. Tous les équipements nécessaires étant presque terminés,

   Le 11 juillet, il partait du Croisic vers le bassin de Saint-Nazaire pour recevoir encore quelques équipements complémentaires d’un chantier. Et le 27 août, tout étant en ordre, il refaisait, avec son père, son retour sur Le Croisic : 22 milles en 3 heures et demie, par temps frais. Néanmoins certaines affaires de préparations traînèrent au-delà du temps escompté, et son appareillage prévu vers mi-août pour Madère dut être repoussé à l’été prochain, la saison étant trop avançée. En attendant, il en profitait pour faire de nombreuses sorties de pêche, des mises au point et finitions intérieures.

   Enfin les beaux jours de 1949 revenus, son rêve d’adolescent allait se réaliser « faire le tour du monde à la voile en solitaire ». Et il mesurait tout à coup la différence entre l’enfant de 17 ans qui avait tant rêvé et l’homme de 29 ans qui allait partir seul pour rompre avec ce monde trop moderne dont il avait toutefois profité, tout en le subissant. Il avait certes beaucoup mûri, tout en gardant une certaine discipline, ses qualités, son obstination et encore quelques défauts. Le grand appareillage approchait et il n’avait presque plus un sou vaillant, car la majorité de ses dommages de guerre avaient été engloutis dans le bateau et tous les à-côtés. Ses parents l’aidaient un peu, mais étaient anxieux à la pensée qu’il allait partir seul, et ils lui envoyaient Gaston Dufour, 25 ans, de bonne famille, sachant naviguer et barrer. Celui-ci fit une impression favorable à Jacques-Yves qui décida de l’embarquer à son bord pour démarrer son périple ;

   Le 19 septembre 1949 allait être un grand jour. Toutes affaires réglées, ultimes courses, vivres et complément d’eau, et un dernier déjeuner à terre avec son père Victor-Marie, discrètement avec Gaston Dufour et son père, devant quelques amis intimes montés sur La Jonchère, il partait, sans tapage, presque inaperçu, à 16 h de l’après-midi. Seul son ami Jano / Jean Quilgars qui arrivait de la pêche, l’accompagnait, presque bord à bord, avec son Indomptable. Les deux bateaux mirent le cap vers l’Ouest après la jetée. Puis à plusieurs milles, après embrassades et recommandations, son père se transbordait sur l’ Indomptable, mais avec Jano, ils ne pouvaient se résoudre à virer. Voyant tout petit à l’horizon le phare du Croisic, d’un geste décidé, Jano mit la barre toute pour le retour au port en manifestant les derniers gestes d’adieu. C’était parti, beau temps doux, petite brise S.S.W.- mais au couchant le ciel s’assombrissait et ne laissait rien présumer d’engageant : c’était annoncé. Mais plutôt que d’aller mouiller sous Belle-Ile pour attendre une meilleure météo, comme conseillé par son père, Jacques-Yves continua vers la piaule, tout en réduisant la voilure et amenant la trinquette. Et ce qui devait arriver, vers le matin, il se résignait à mettre le cap vers un mouillage sous Belle-Ile, et même au Palais, car le temps allait en s’aggravant.
   Après plusieurs jours en escale au Palais à cause du très mauvais temps qui avait duré, le Kurun, requinqué d’eau et de vivres frais, déjà, et les hommes au repos forcé, reprenait la mer le 26 septembre avec un temps très correct. Et ce fut cette fois le véritable appareillage, direction le Golfe de Gascogne.

Voir ci-après pour suite de sa grande circumnavigation qui devait le mener, en partant du Croisic vers Belle-Ile – Vigo – Lisbonne – Fédala ( Maroc ) – Les Canaries – La Martinique – Colon/Panama – Iles Galapagos – Iles Marquises – Polynésie / Tahiti / Bora Bora – Iles Fidji – Port Moresby – iles des Cocos – La Réunion – Mozambique / Durban – Afrique du Sud / Le Cap – Sainte-Hélène – Les Açores
Et retour par Belle-Ile 1 et Le Croisic…soit plus de 30.000 milles parcourus ( 55000 km ).

Itinéraire de Le Toumelin

   Pour mémoire seulement :
  Jacques-Yves vit son premier équipier, Dufour, débarquer au Maroc où il avait un frère, ce qui était l’objectif insoupçonné de son embarquement sur le Kurun. Mais comme J.Y. envisageait alors de continuer son voyage seul, sa famille s’en inquiéta à nouveau et lui envoya pour tester un nouveau compagnon, Paul Farge, de Pontoise, un photographe de 25 ans, ancien séminariste et étudiant en droit. Jacques-Yves l’accepta, non sans le prier de bien réfléchir à son engagement, et donc à tous les aspects de cette navigation isolée de tout et sur un tel bateau, avec lui qui poursuivrait son rêve à réaliser quoi qu’il arrive. Contrairement à ses premières impressions lors des débuts avec ce nouveau compagnon, celui-ci eut, à bord du Kurun, des qualités très appréciées, bien qu’intarissable bavard à l’inverse de Jacques-Yves qui aimait le silence sur la mer, et même à bord. Néanmoins , après avoir réalisé presque un tiers de son périple, il faillit le débarquer à la sortie du Canal de Panama, suite à une grosse mésentente fort motivée. Mais avec de bonnes résolutions d’entente et d’échanges, Farge devait continuer jusqu’à Tahiti comme convenu. Jacques-Yves se sépara alors de Farge. Il apprécia rapidement de se retrouver seul. Il voulait absolument retrouver son équilibre, sa discipline et son caractère très solitaire. Farge avait acquis des qualités, mais n’était pas un pur marin, par contre il aidait assurément bien dans beaucoup de circonstances.

   Recommandation :

   Pour suivre l’Epopée globale, à partir de là :
   A ceux et celles qui aiment la mer et veulent connaître l’aventure de Jacques-Yves LE TOUMELIN, vous devez lire son livre « KURUN autour du monde », ou l’extraordinaire épopée d’un pur marin hors du commun – et qui n’a jamais eu d’autres buts que de connaître les mers du Globe et les différentes civilisations qui le peuplent, tout en naviguant sur «  son » précieux et pur voilier  ( lequel vit toujours, en très bon état, dans le port du Croisic ) Avec quelques autres voyages pour connaître et sans tempérer sa soif d’apprendre, il mettait enfin «  sac à terre » et s’engageait alors à d’autres activités, dont la construction de sa maison à Gwenved, à Pen-Bron en Guérande, où il souhaitait passer ses vieux jours en famille.

   Le Retour :

   Pour le retour triomphal le 7 juillet 1952, où dès l’approche du Phare du Four, il constatait le survol intentionnel de deux avions, puis, venu à sa rencontre, le Garde-Pêche « La Brière » qui avait hissé le grand pavois pour l’escorter, avec à son bord l’ Administrateur de l’Inscription Maritime M,.Belingard, le Directeur du Journal « Cols Bleus » M,. Lucas, et des visages amis. M.Belingard lança alors au Grand Navigateur un papier enroulé d’une balle de fusil lui apportant les félicitations du Ministre de la Marine marchande et lui annonçant l’attribution de la croix de Chevalier du Mérite Maritime. Une fois le Four doublé, de nombreux bateaux arrivèrent en escorte, et parmi eux, se rapprochant au plus près, la petite vedette l’Indomptable avec son ami Jano Quilgars qui avait pris à son bord les parents de Jacques-Yves Le Toumelin. La vedette accosta le Kurun pour permettre à Jacques-Yves de sauter à bord pour embrasser ses proches, pendant que le Kurun, docile, au pilotage bloqué avec barre cappelée aux trinquettes, continuait seul sa route pendant quelques dix minutes.
   Il reprit alors son pilote pour filer droit sur Le Croisic .

   Des milliers de personnes et les autorités l’attendaient. Il acceptait le remorquage de L’Indomptable pour rentrer au port, car il eut été long de rentrer à la voile. Après tous les aléas et les bonheurs d’un périple de 30.000 milles environ, Jacques-Yves ramenait son Kurun en entier, mais avec son mât à moitié dévoré, ses peintures pitoyables, ses voiles rouges délavées, etc... ; mais un Kurun victorieux avec l’âme intacte. Et il pensait toutefois que ce n’était pas un retour définitif au port, mais une longue Escale pour se refaire et pouvoir repartir avec d’autres buts rêvés.
   Pour mémoire, il y eut un second voyage aux Antilles. Puis il s’engagea dans un troisième voyage qui avait comme but « l’ Inde », en passant par le Mont Athos et le Mont Sinaï….Mais à 40 ans, il entreprit la construction de sa maison à Gwenved près de Pen-Bron, pour recevoir son père et sa mère, sa tante et plus tard sa sœur Yahne (voir à la fin ). Puis il fondera enfin son propre foyer avec Josée Marbeck dont il aura trois enfants.


Xavier LE  HÉRICY   (ACOMM)

  
   

-1- Lire sur ce site le récit de Georges Tanneau "Rencontre avec le Kurun".

Jacques-Yves Le Toumelin et l'auteur

Jacques-Yves Le Toumelin en août 2003 en compagnie de l'auteur. Photo Xavier Le Héricy.

Réflexions personnelles de l'auteur :

           De la part d’un ami qui l’appréciait et réciproquement. Je le fréquentais de temps en temps chez lui, avec son épouse Josée ( née MARBECK ), jusque dans les dernières années de sa vie. Nous avions de longues conversations et échanges, car il était passionnant sur de nombreux sujets avec une érudition encore très vivante. Mais avec ses yeux brûlés par le soleil et la mer ( il avouait devant moi à une amie ophtalmo qu’il n’avait que rarement pris les précautions souhaitées ) , ses dernières années furent difficiles pour déchiffrer ou revoir le moindre document ou la moindre lettre, ou vaquer à certaines occupations ou loisirs. Il était devenu dépendant de son épouse Josée..
   Il se sentait un peu dévalorisé dans certaines situations en s’excusant de son état, mais il gardait une force de caractère intacte pour défendre ses convictions. Tel cet épisode très négatif pour lui, subi dans les dernières années de sa vie : A propos de la conservation souhaitée de son Kurun impérativement en l’état de ses vues pour être exposé dans un musée maritime, il fut très déçu de voir son association prendre une décision opposée à ses vues, en le rééquipant avec un moteur pour le relancer en petite navigation côtière. Il n’avait pas toléré que le contrat de sa cession à l’association, pour un Franc symbolique, soit ainsi dévié par quelques-uns de ses anciens bons amis, mais surtout par de nouveaux adhérents qui ne voulaient pas être contraints, ni adhérer aux exigences de Jacques-Yves pour la conservation du Kurun. Certes, le bateau a été remis en très bon état pour naviguer. Et maintenant il a toujours une très belle allure, remarquée, de plus, quand il est sous voiles et qu'il participe à certaines manifestations nautiques côtières. Ce long désaccord décrit s'est maintenent estompé chez ses bons amis dont je fais partie. En final, effectivement le Kurun est entretenu correctement pour lui permettre de naviguer et pour la curiosité attisée et réelle de ce Monument Historique. C'est donc l'  "Association des amis du Kurun", du Croisic, qui assure la sauvegarde, les sorties, l'entretien et la gestion du bateau, avec des subventions et certaines aides privées.
   Il disait souvent que les Gens de terre qui n’avaient jamais été marins ou navigants ne savaient pas ce qu’était la Mer et la navigation d'autrefois avec le mariage physique et mental pour la mer, avec ses exigences et ses plaisirs, et bien sûr avec la connaissance de tous les éléments de base pour naviguer, se positionner aux astres, tracer ses routes, manœuvrer et savoir réagir en toutes circonstances. Il n'avait à bord qu'un compas, un sextant, un loch, une montre, un sondeur fil à plomb et quelques cartes bien ciblées, mais pas de radio.. De plus Jacques-Yves avait choisi la grande Aventure, seul, libre, ne comptant que sur lui-même et son bateau. Perdre confiance pour lui était totalement exclu. Il vécut de grandes et intéressantes rencontres ainsi que des moments extrêmes où il s’en remettait à la Providence et à l’expérience de ses illustres prédécesseurs. Il avait une grande estime pour son contemporain Jacques-Yves Cousteau qu'il connaissait pour l'avoir rencontré et parlé de la mer, de ses trésors à protéger, de la belle nature de la Terre et de certaines civilisations. Mais c'était resté discret, en dehors de toute médiatisation.
   Grand lecteur depuis tout jeune, il avait à bord «  tout Platon » ainsi que les textes des Grands Mystiques Chrétiens, car profondément en lui se cachait une recherche peu commune du sens de la Spiritualité, de la Connaissance, de ce qu’il avait l’habitude de nommer « la Vérité unique et ultime ».
   Aux cours de ses lectures, il abordait aussi bien les textes de René Guénon, que de Saint Benoît, de Saint Bernard de Clairvaux, ou de Maître Eckhart : grands moments  de vies mystiques.

   Jacques-Yves était un solitaire, mais aussi un homme bon et chaleureux, comme disaient de lui nombre d’amis, dont l’Amiral François Bellec et ses amis d'enfance et de jeunesse André Bligné et Jano Quilgars. Mais toujours enclin à condamner la malveillance, le mensonge, la trahison, et les exagérations de tous ordres, ce qui l’a exclu parfois de certains cercles, et ce depuis son enfance. Bien sûr il avait un caractère entier et même parfois dur. Mais cet homme exceptionnel et remarquable était apprécié tant son érudition était presque universelle. C’était une Bibliothèque vivante du Monde de la Mer, de la nature, des Peuples et de leurs Religions. Il pouvait, pour argumenter certaines discussions ou démonstrations, citer aussi bien des passages de la Bible, que de l’Hindouisme, du Bouddhisme ou du Coran…
   Les derniers temps, je ne passais pas assez souvent le voir selon lui, mais on se téléphonait de temps en temps, selon des occasions. Et encore le 4 octobre de l’année de sa mort, comme tous les ans et réciproquement pour lui le 2 juillet, il me souhaitait mon anniversaire, et nous avons parlé longuement, car sa cécité ne lui permettait plus de lire, ni d’écrire. J’ai su alors discrètement par son épouse Josée, très dévouée pour lui, qu’il baissait de jour en jour. Il devait décéder un mois plus tard. Que de bons souvenirs avec cet Ami très cher !

   Nous lui avons dit «  Au revoir » à la Collégiale de Guérande, qui était comble, le 10 Novembre 2009, entouré par son épouse Josée, et ses trois enfants, de la famille et des amis. Il avait 89 ans passés.

" Jacques-Yves Le Toumelin a rejoint ses parents dans la tombe familiale du cimetière de Trescalan, sur le sommet de la colline dominant le Traict, surplombant la baie de La Turballe et la mer aux environs sans fin" (André Bligné).

   La sœur de Jacques-Yves, née Yahne Le Toumelin, devenue moniale bouddhiste, a été la première femme de Jean-François Revel, et est toujours,bien sûr , la Maman de Mathieu Ricard ( secrétaire particulier du Dalaï Lama ) qui était et est reçu à Gwenved parfois quand il vient par ici.

Au moment de son décès, Jacques-Yves LE TOUMELIN était :
Décoré de la Légion d’Honneur et du Mérite Maritime
Membre d’Honneur de l’ Association  ACOMM

Créateur de la Société pour la Sauvegarde du KURUN
Membre du Club des Explorateurs
Membre du Cercle de Voile de Paris / CVP
Membre du Yachting Club de France / YCF
Membre de l’Association de la Plaisance au Large
Membre de la Société des Gens de Lettres

( Elogieux certes, mais assez remarquable pour un grand « solitaire » têtu et frondeur. Ceci étant dû plus aux appels d’adhésions venus des organismes, et probablement pas aux sollicitations de J.Y.L.T. )

Saluda al Senor Capitan y tripulantes del yate KURUN.

EN SAVOIR PLUS





Kurun autour du monde 1953
Flammarion 1953
Kurun autour du monde 1995
Hoebeke 1995



Kurun aux Antilles 1957
Flammarion 1957
Kurun aux Antilles 1995
Hoebeke 1995

Voir aussi le "Bulletin des Amis du Croisic", n°17 et n°18, années 2010 et 2011, p.49 à 77,
récits biographiques éminemment intéressants et  plus complets que cette notice
par son ami d'enfance André Bligné, né en 1920.

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