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 2014








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Une leçon d'aventure
.©

Une nouvelle de Malou BERTHET
élève à l'Ecole des Mousses de Brest
2e prix, catégorie "Collégiens 4e-3e "


***

       Voilà maintenant six mois que je n’ai pas vu la terre, que je n’ai pas foulé le sol de mes pieds ni senti l’odeur de l’herbe fraîche au petit matin. J’ai embarqué sur le Chronos, une goélette de quarante-cinq hommes, en tant que matelot et je peine à ne pas regretter ma vie passée. Parfois, je me demande quelle idée j’ai eue de céder à mon désir d’aventure, de partir sans me retourner. Mais même quand la fatigue morale me gagne, je pense à ma mère qui serait davantage déçue de mes regrets que de mon départ. Le Siam n’est plus très loin et je sens déjà l’odeur des épices, de l’or et de la gloire.

   Un soir, alors que le jour disparaît, un bruit sourd retentit et une secousse nous fait perdre l’équilibre. Une brume épaisse et soudaine nous a ôté la vue et nous mettons longtemps avant de comprendre que nous sommes à quelques encablures d’une île. L’incompréhension règne sur le navire. Le chef de hune nous avait signalé un horizon dégagé et la visibilité était parfaite jusqu’à la tombée de la nuit. Cette île semble sortir de nulle part, elle n’est pas indiquée sur nos cartes et elle nous attire étrangement. C’est pourquoi le capitaine ordonne de jeter l’ancre et demande à vingt hommes de débarquer au petit matin afin de l’explorer rapidement. Malheureusement, il ne me désigne pas… Les heureux élus prennent quelques outils, une caisse afin de ramener des vivres, si vivres il y a, ainsi qu’une épaisse ligne servant normalement pour le loch, afin de ne pas se perdre en chemin. Ma mission principale sur le navire est de nettoyer le pont. Et les corvées accomplies au rythme des quarts ne font que nourrir chez moi les rêves les plus fous d’aventures et d’exploits. Vous imaginez alors ma frustration lorsque j’ai vu les hommes partir sans moi.
   Environ trois heures plus tard, ils reviennent avec la caisse remplie de fruits exotiques et de poulets prêts à la cuisson qui, selon leurs dires, ne semblaient que les attendre. Les marins émerveillés nous racontent quelles magnifiques fleurs et quels somptueux temples ils ont découverts et les fontaines de pierres précieuses qui en jaillissent. Tous en ont glissé une petite poignée dans leurs poches et elles scintillent maintenant de mille feux sur le pont du navire. Cette terre, en revanche, semble avoir été désertée par ses habitants. C’est donc sans plus attendre que le capitaine envoie pour une nouvelle expédition trente hommes et tout ce que les cales contiennent de sacs et de caisses afin qu’ils rapportent un maximum de richesses. Ainsi, alors que nous sommes bien avancés dans la journée, les aventuriers repartent piller les trésors de cet étrange îlot. Les heures passent et le jour décline quand, tout à coup, un son grave parvient à nos oreilles, comme si Poséidon lui-même sonnait l’alerte…
   Soudain, un tourbillon se dessine dans l’eau à quelques mètres de nous. L’île semble secouée par un séisme et une étrange fumée s’en dégage. Nous sommes en train d’assister à la scène la plus effrayante de nos pauvres vies : le paradis auprès duquel nous avons mouillé est en train de disparaître dans les abysses, entraînant nos hommes avec lui… Après plusieurs minutes de confusion générale, le capitaine réagit et nous ordonne d’une voix éraillée mais ferme de faire route le plus loin possible de cet enfer. C’est donc encore tout tremblants que nous nous exécutons aussi rapidement que possible.

   Nous avons navigué plusieurs heures sans vraiment savoir où nous mettions le cap. Nous avons repris nos esprits tant bien que mal tout en peinant à ne pas nous laisser gagner par le désespoir. Mais, bientôt, le compas de notre capitaine s’est affolé, toutes ses cartes sont devenues illisibles, sans aucune explication, comme si elles avaient décidé de nous faire faux bon. Avant même que la panique ne s’installe de nouveau sur le bateau, une mélodie se fait entendre, un air étrangement réconfortant. Je me précipite sur l’avant du Chronos et je scrute les environs. Entre les vagues, des dauphins jouent et dansent autour du navire. Les étranges créatures poussent des cris stridents puis disparaissent dans la mer écumeuse. Sur les ordres du bosco, je reste à mon poste en scrutant l’horizon. Les heures passent, la nuit commence à tomber…
   Comme l’avant-veille, au même instant, un bruit sourd se propage et d’étranges secousses font tanguer notre vaisseau: l’île où nous avions mouillé se dresse devant nous. L’incompréhension nous submerge, nous sommes persuadés d’avoir maintenu le cap à l’opposé de ce sinistre paradis malgré l’absence d’instruments de navigation. Et si cette île, paradisiaque en apparence, ne laissait partir personne ?

   Mû par une impulsion soudaine, je me jette à l’eau et le courant m’aide à gagner la plage toute proche. Je n’écoute pas les cris venant du navire parmi lesquels je distingue les rugissements de mon capitaine. J’en suis sûr, c’est moi, et moi seul, qui vais résoudre l’énigme de cette terre si étrange.
   Je peine à garder l’équilibre sur la terre ferme tant mon cœur s’affole, mais je m’obstine à m’enfoncer dans l’épaisse jungle qui se dresse derrière l’étroite bande de sable sur laquelle j’ai accosté. Je sème derrière moi des morceaux de bouts que j’ai toujours au fond de mes poches afin de pouvoir retrouver mon chemin et plus j’avance, plus je me sens en confiance. J’ai l’impression que cette île m’attend depuis toujours. En progressant entre les différentes espèces d’arbres, j’observe les fleurs qui s’y enroulent. Je n’en ai jamais vu de telles auparavant : elles sont translucides, sans aucun défaut et parsemées de paillettes dorées. Les animaux, eux aussi, m’impressionnent. Ce sont pour beaucoup des félins, semblables à ceux du Siam, mais ils paraissent plus forts, leur pelage plus soyeux et leurs dents plus acérées. Ils se tiennent à distance, ne cherchent pas à m’effrayer mais je reste tout de même sur mes gardes. Leurs grands yeux jaunes semblent remplis de malice.
   Après de longues minutes de marche, je décide de m’arrêter pour chercher de la nourriture avant que la nuit ne soit profonde, mais en vain. Aucun fruit, aucune baie ne semble pousser sur cette terre. Je ne comprends pas : où mes anciens compagnons ont-ils trouvé toutes les provisions qu’ils ont ramenées sur le bateau ? La fatigue, soudain, est telle que je me mets en boule entre deux arbres et pense avec envie à un bon repas. Je ne remarque l’étrangeté du silence que lorsque j’entends un oiseau pousser un cri aigu. Au même moment, un panier tressé en feuilles de palmier tombe juste à côté de moi. Je suis stupéfait. Il est rempli de victuailles : viande blanche cuite, provenant sans doute d’un poulet, une sorte de pain aux céréales et de multiples fruits qui me sont inconnus. Je mets longtemps avant de goûter à cette nourriture, quelqu’un semble s’être immiscé dans mon esprit afin de me venir en aide… Et si c’était un piège ? La faim est pourtant la plus forte. Après mon repas, j’ai terriblement soif et des trombes d’eau se mettent à tomber comme pour me désaltérer. A peine ai-je bu que la terre sèche aussitôt ! La peur me tord soudain le ventre et je prends mes jambes à mon cou, vers la plage. Mais l’obscurité est telle que je fuis au hasard, trébuchant, tombant, m’égratignant et me coupant sans cesse. Epuisé, totalement désorienté et me maudissant pour ma folle entreprise, je m’écroule sur un sol devenu soudainement doux et accueillant.

   A mon réveil, le soleil me caresse entre les feuillages. Je m’étonne de me sentir si bien et encore plus de constater que, si mes vêtements sont déchirés, mon corps ne garde aucune trace des blessures de la veille. Plus de peur en moi, rien qu’un incompréhensible émerveillement. Et soudain, je comprends pourquoi : je niche au pied d’un arbre majestueux planté au centre d’un temple à ciel ouvert dont mes yeux ont perçu avant mon esprit la beauté à couper le souffle. Partout, des fontaines ruissellent de pierres précieuses. Mais, quand je me redresse, je constate que l’arbre est aussi immense qu’effrayant, son tronc monte jusqu’au ciel et de multiples visages de marins sont méticuleusement gravés dessus. Rapidement je reconnais parmi eux la face du second et des autres marins disparus lors de la deuxième expédition sur l’île. Des mains dépassent ici et là du tronc noueux, des mains crispées sur des sacs qui pendent déchirés et sur quelques pierres arrachées aux fontaines et dont l’éclat est mort. Les visages sont parfaitement reproduits mais la terreur les déforme et les rend hideux… J’ai l’impression de sentir leur souffle, j’ai un mouvement brusque de recul et je tombe à terre, le cœur serré par la pitié et le chagrin.
   Sans même chercher à m’emparer de quelques pierres qui m’assureraient un avenir sans nuages, je tourne le dos à toutes ces merveilles. Un sentier s’ouvre devant moi, parsemé tout du long de centaines de petits tronçons de bouts que mes poches n’auraient su contenir et que je n’ai certes pas pu semer. J’entends bientôt le bruit du ressac, la végétation s’éclaircit et je débouche sur la plage. Au même moment, trois hommes d’équipage et le bosco tirent un canot sur le rivage. Si je lis tout d’abord du soulagement dans le regard de ce dernier, ce sont des mots rudes de réprobation qui sortent de sa bouche quand je me retrouve à leur hauteur. De retour sur le Chronos, à mon grand soulagement, c’est une indifférence apparente qui m’accueille. Les manœuvres d’appareillage se font en toute hâte, le vent favorable nous pousse vers le large. Rien ne vient plus faire obstacle à notre route.


   Nous serons dans quelques heures arrivés à bon port. La nuit est tombée, le capitaine me convoque dans son carré. Il me montre une carte sur laquelle il a tenté de noter la position approximative de l’île et me demande ce qu’il doit en faire. Je le lui dis sans l’ombre d’une hésitation. Je vais dormir un peu et puis je serai de nouveau de quart sur le pont. Le ciel est clair. Il fera beau demain pour préparer les manœuvres d’amarrage.


Malou BERTHET  


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