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 2014















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Nova Mahana ©.

Une nouvelle d'Anne FRANCES - BRUN


1er prix 2014, catégorie "Adultes"
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***

Journal de bord d'Alex Kirk, 5 octobre 2025   

    Ce matin, il était là. Un trait sur l'horizon. Net, distinct, un signe enfin, une réalité solide dans la vapeur grise de l'aube où se confondaient depuis des jours le ciel et l'eau. Je ne pouvais plus en douter. En dépit de l'uniformité bleue qu'affichaient toutes nos cartes, en dépit du grand vide que nous avaient transmis les satellites, et contre l'autorité irréfutable des rapports de Lord Anson, nous touchions au but. Une île était là, à des milles et des milles de toute terre habitée, si oubliée, si secrète que son ciel ne serait jamais rayé des traînées rectilignes des avions de ligne, et ses rives vierges des déchets industriels que vomissent tous les océans du monde.

   J'aurais voulu crier pour réveiller mes compagnons Duclos et Guyot. Mais je suis resté muet, incapable de proférer un mot, saisi dans une contemplation qui effaçait tous les souvenirs de notre longue errance. Oubliés les lichens gris des Terres de la Désolation et les atolls noyés des anciens paradis. Je savourais, seul, ce moment. Je ne pouvais pas détacher mes yeux de la silhouette qui se précisait peu à peu sur l'horizon. Contre tous, contre ma raison même, j'avais maintenu mon cap au sud-sud-est et le soleil levant récompensait mon obstination.
   C'est l'appel strident d'une hirondelle de mer qui a attiré Antoine et Jacques sur le pont. Le premier oiseau depuis tant de jours ! Antoine, rendu lyrique par son enthousiasme, a décrété qu'elle avait quitté son nid dans le repli d'une falaise pour venir nous saluer ! A vingt-trois ans, il est le plus jeune de l'équipage. Et d'après ce que j'ai pu déduire de ses rares confidences, c'est lui qui a le plus urgent besoin de la prime mirobolante qui nous est promise pour la découverte de la dernière île vierge du Pacifique. L'hirondelle nous a accompagnés tandis que nous approchions de la côte.
   A l'ouest, un promontoire escarpé plongeait en à-pic dans un chaos de récifs frangés d'écume. La falaise rocheuse s'inclinait ensuite mollement, suivant la pente d'un plateau couvert d'une végétation dense. Moins élevée, la côte n'offrait pourtant aucun mouillage. Nous avons passé les premières heures de la matinée à louvoyer pour remonter nord-nord-est, portés par le vent de terre chargé d'étranges senteurs vanillées et de parfums oubliés. A une dizaine d'encablures, la terre plus basse se courbait en arc. Une petite baie s'ouvrait à nous. J'ai décidé de réduire la voilure et chargé Jacques Duclos de sonder. La côte s'étageait en amphithéâtre où se déclinaient toutes les nuances de vert. Après des semaines de mer, nos yeux noyés de gris, aveuglés de lumière crue, ne se lassaient pas de tant de douceur. Antoine, le premier, a aperçu la zébrure écumante d'une petite cascade qui surgissait à flanc de coteau pour dévaler vers la mer.
   La promesse d'une source d'eau fraîche a mis le comble à notre impatience. Il ne pouvait être question de pousser plus loin notre course de reconnaissance côtière. Mouiller à tribord, mettre le dinghy à l'eau a été l'affaire d'un instant. Jacques, la face élargie par un sourire que je ne lui avais jamais vu, ramait avec énergie vers la mince bande de sable blanc. Antoine s'est mis à hurler, il avait aperçu une minuscule silhouette sur la plage :

   - C'est pas une tortue, je te dis ! Vois comme elle va vite !

   C'est alors que j'ai aperçu un mince filet de fumée qui s'élevait en volutes bleues dans une trouée de la végétation à une centaine de mètres du rivage. Sur le sable, une autre silhouette rejoignait bientôt celle de l'enfant nu couvert d'un chapeau à larges bord, que nous pouvions maintenant distinguer nettement.

   - Y a du monde !  a commenté Jacques avec sa brièveté coutumière. Le sourire s'est encore élargi sur son visage. Quant à Antoine, je ne sais à quoi attribuer l'intensité et la gravité du regard qu'il fixait sur la jeune fille presque nu,e elle aussi, qui avait saisi le garçonnet par la main et s'avançait vers nous.

   Nous avons tiré le canot hors de l'eau. Antoine s'est précipité. A force de gestes et de sourires, il est venu à bout des présentations. Maëva, la bien nommée, et Titouan avaient été envoyés pour nous accueillir. Pendant qu'ils nous conduisaient vers l'endroit d'où émanait la fumée, je m'interrogeais sur leur origine. Leur abondante chevelure était blonde et bouclée. Leur peau cuivrée accentuait l'intensité magnétique de leurs yeux clairs, immenses, bleus pour Titouan, vert d 'eau pour Maëva. Ils avaient tous les deux la même silhouette élancée, la même musculature fine et une allure d'une grâce presque surnaturelle.
   Dans la clairière, une énorme volaille aussi grosse qu'une dinde rôtissait sur une broche rudimentaire. Une dizaine de personnes entouraient un vieillard sur le seuil d'une grande bâtisse rectangulaire. Il s'est avancé vers nous, guidé par une femme âgée. Son regard clair, comme habité, était fixé bien au-delà de nous. J'ai compris qu'il était aveugle. S'inclinant en signe de respect, Maëva nous a présentés à lui. C'était Colas. Il parlait un peu le français. D'une voix très douce, lentement, cherchant chaque mot d'une langue qu'il avait presque oubliée, il nous a souhaité la bienvenue. Mais nous ne pourrions passer à table qu'après avoir repris figure humaine, a-t-il ajouté en souriant. Deux femmes nous ont alors conduits en bordure du torrent vers un petit bassin d'eau claire aux berges fleuries de jacinthes d'eau.    Débarrassés de nos vêtements raidis par le sel, soigneusement étrillés, nous nous sommes sentis renaître.

   A notre retour, tous se sont empressés vers nous. Ils avaient préparé un vrai festin. Le menu en disait long sur l'extraordinaire diversité des ressources de l'île : crabes de cocotier, mangues, ananas, bananes, mais aussi des choux inconnus, de la taille d'un artichaut et d'une saveur très délicate. Nous n'arrivions pas à nous rassasier de leur fraîcheur. La chair de la grosse volaille, presque dépourvue d'ailes, était une merveille qui rappelait le goût du pigeon et le moelleux de la poularde. Mais notre plus grande surprise a été de trouver du vrai pain ! Notre appétit amusait tout le monde et déliait les langues.
   Peu à peu, nous nous sommes familiarisés avec leur pidgin où nous reconnaissions des mots français et anglais mais aussi des sonorités étranges, danoises, tahitiennes, chinoises, bambara peut-être. Ce petit groupe semblait un condensé de la diversité humaine, du noir d'ébène de Dolo à la pâleur translucide de Meï. Colas m' a raconté leur histoire. Lui, il était arrivé, à demi-mort, accroché à ce qui restait de son trimaran, sur cet îlot inconnu, au sud des îles Carolines. Un vieux Mélanésien et sa fille, réfugiés là lors de l'évacuation de l'atoll de Flint l'avaient recueilli, soigné. Puis les autres étaient arrivés, marins perdus, rescapés des boat-people, clandestins rejetés des tankers, orphelins de tous les drames du monde. Il était intarissable. Le vin de palme aidant, nous avons parlé, mangé, chanté jusqu'à ce qu'il soit temps pour chacun de regagner sa hutte, en bordure de la clairière. Antoine et Maëva s'étaient éclipsés depuis longtemps déjà.
   Je me suis installé avec Jacques dans celle qui nous avait été réservée. Nous n'avons pas eu besoin de longs discours. La position de l'île confirmait mon intuition. Nous étions bien à deux degrés à l'est des Carolines, rebaptisées îles du Millénaire avant leur submersion en 2016. Sur la ligne exacte du changement de date ! Le point relais, la zone obscure des relevés satellites ! Mais je n'avais pas prévu l'émotion sacrée que soulevait en nous cette terre miraculée, à l'écart du grand chaos du monde. Notre décision était prise, et il ne serait sans doute pas trop difficile de convaincre Antoine ! Nous ne pouvions pas livrer ce dernier refuge de l'humanité à l'appétit insatiable de Kolachnikov, notre commanditaire. Une fois satisfait son caprice d'île vierge, il ne tarderait pas à la transformer en plateau de télé-réalité pour robinsonnade siliconée.

   Ce soir, au-dessus de la Croix du Sud, Alpha du Centaure est apparue, plus brillante que jamais. Demain, nous serons les premiers hommes du monde à voir se lever le soleil d'un Nouveau Jour, Nova Mahana.


Anne  FRANCES - BRUN  


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