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Des pages qui font aimer et respecter la mer.

LA  MER
EN
CONTES










  Un vent d'enfer ©.
Un conte de Klaus Schaefer-Pérez.

  Depuis quelques jours, la colonie groenlandaise est en effervescence. Cette animation inhabituelle annonce le départ imminent de la grande migration. L’hiver arrive. Il est temps de mettre le cap au sud.

  Huricane, le chef de la communauté des sternes arctiques dispense les ultimes recommandations. Comme le veut la coutume, les anciens, en tête, dictent le rythme du vol. Les plus costauds se tiennent plutôt à l’arrière et les jeunes, sous haute surveillance, voyagent au centre du groupe. Voilà pour l’ordre de la formation. Les dernières heures avant l’envol sont aussi consacrées à quelques exercices physiques et de résistance. On affine les techniques car la route sera longue. Mais au bout du périple de plus de 40000 kilomètres, l’été sera de nouveau au rendez-vous.

  Le jour « J », tout le monde se rassemble sur l’espace de décollage d’une corniche. Environ deux cents participants répondent à l’appel. Le moment est venu de se secouer une dernière fois les plumes avant d’entreprendre l’expédition. Pour les uns, c’est déjà de la routine et pour d’autres, une première dans la vie. Mistral est le benjamin de cette grande famille ailée. Il est aussi le plus turbulent.

Mistral, jeune sterne arctique est prêt pour l'envol.

  Sous un ciel sans nuage et avec une brise favorable, l’impressionnante escadrille s’élève majestueusement en formant une figure géométrique harmonieuse. Quelques cris de joie soulignent l’évènement.

Les premiers jours passés dans les airs ressemblent à une paisible croisière. On batifole dans les rangs. Profitant des courants ascendants, les oiseaux planent. Régulièrement, on les voit piquer vers la mer pour attraper leur pitance. Au menu : des poissons.

Mais l’instinct des sternes laisse présager prochainement une mauvaise météo. Le moment est donc venu de serrer les rangs. Le vent souffle désormais avec force. Les nuages s’amoncellent. Autant de signes avant-coureurs qui annoncent l’irruption d’une tempête hivernale.
Les migrateurs sont bientôt pris dans un méchant tourbillon. Le vol devient presque impossible. La panique commence à s’emparer des voyageurs au long cours. Huricane essaie de calmer la troupe. Mais devant l’ampleur des difficultés, même un changement de route devient périlleux.

Mistral semble s’amuser de cette situation extrême. Survient alors une bourrasque d’une telle violence que les oiseaux sont ballotés et dispersés dans tous les sens. Puis, une légère accalmie va permettre à chacun de retrouver ses esprits. Le chef tente de reformer le plan de vol initial. Tout le monde est présent ? Non, il manque Mistral ! C’est le drame. Durant de longues minutes, les sternes le recherchent en tournoyant infatigablement autour d’une vaste zone. Les cris s’apparentent cette fois à des appels de détresse.
Une grande tristesse envahit les rangs. Huricane et sa compagne Etoile, les parents de la progéniture disparue, vont devoir prendre la plus terrible décision de leur vie. Jusqu’au dernier instant, ils ont espéré un heureux dénouement. Pourtant, cette fois le destin se montre impitoyable. Le voyage va continuer sans Mistral.

Si les oiseaux pleurent, il doit y avoir une mer de larmes là-haut !

Sans force morale mais avec la volonté de survivre, Huricane et les siens ont repris leur pèlerinage migratoire.1

  Au même moment, quelque part sur une falaise islandaise, face à l’Atlantique, une communauté de fous de Bassan est plongée dans l’émoi. Que faire de ce congénère étrange tombé du ciel et qui ne sait plus voler ? Le nourrir, le consoler, certes. Cependant, l’intrus nécessite des soins, sinon il va mourir.


La colonie de fous de Bassan.

La cohorte décide alors de tenir une assemblée urgente pour discuter de l’avenir de ce squatter.

« Laissons-le mourir en paix » s’exclame un participant. Un autre préconise de le « rendre à la mer ».

La voix de la sagesse va finalement triompher :

          - Nous devons requérir une aide extérieure. Chez l’homme. Chacun de vous connaît sans doute ce personnage qui s’intéresse depuis longtemps à notre mode de vie. On le voit souvent déambuler dans les environs avec un drôle d’harnachement en bandoulière. Il habite une maison à l’intérieur des terres. L’idée serait d’attirer son attention pour essayer de le faire venir ici. Peut-être saura-t-il s’occuper du blessé ?

Le temps presse. La petite société au plumage d’un blanc éclatant décide d’organiser des vols de reconnaissance par vagues successives autour de la maison perdue au milieu d’un paysage de toundra. Chacun espère que l’homme réagira. Apparemment, l’initiative semble convaincante. L’ornithologue intrigué observe ces rondes aériennes incessantes.

« Un comportement bizarre. A croire qu’ils me supplient de les suivre », se dit-il.
Sans plus attendre, il entame donc le parcours pédestre qui va le conduire vers ces colonnes de rochers, sortes d’étranges tuyaux d’orgues géants.

Sur place, le bipède est accueilli avec enthousiasme par la population des fous de Bassan. Au milieu de cette foule bruyante et cacophonique, Mistral inerte tente vainement de se soulever. Impossible. La main humaine va délicatement le soutenir et l’envelopper dans une couverture.

   Kristjan est son prénom. Voilà bientôt dix ans qu’il a quitté la capitale de l’île pour venir s’installer dans une ferme, au milieu d’une région sauvage. Sa passion est la photographie animalière.
C’est la veillée de Noël. Comme chaque année, la maison tapissée de lichen s’illumine de partout. Des décorations colorées ornent aussi les alentours. Sur le rebord d’une fenêtre du salon, une chaussure trône. La tradition veut en effet que le treizième Père Noël2 dépose un cadeau dans la chaussure le soir du 24 décembre. Viendra-t-il pour Kristjan ? Là n’est pas sa préoccupation. Dans l’immédiat, il aménage une niche douillette pour y déposer l’oiseau blessé.

C’est une sterne. Le sauveteur n’a aucune peine à identifier l’espèce, caractérisée notamment par sa calotte noire sur la tête et son bec tout rouge. Hélas, les pronostics sont plutôt sombres. La vie de Mistral ne tient qu’à un petit fil.
L’homme, conscient de la gravité du cas, ausculte l’oiseau avec tendresse. Pas de doute, son aile droite est cassée au niveau de l’os médian. Seule une opération délicate consistant à lui fixer une attelle est susceptible de lui redonner la faculté de voler. L’intervention sera de toute façon complexe et délicate. Et les chances de réussite sont faibles.

Kristjan a finalement choisi l’option que lui a dictée sa conscience :

          - Tu vois, mon petit ami, nous allons vivre une veillée de Noël un peu différente. Si tu me fais confiance, on va essayer de te guérir bientôt.

Mistral porte dans son regard une lueur d’espoir pleine de reconnaissance. A cet instant, son esprit s’échappe par la petite fenêtre qui s’ouvre sur un ciel de fête :

          - Où est ma famille ? Que font tous mes amis ? L’humain va-t-il pouvoir me sauver ? Comme j’aimerais tant pouvoir lui parler pour lui dire simplement merci de m’accueillir chez lui.

  L’important est d’abord de soigner la blessure. Le naturaliste confectionne alors un pansement de fortune. Ensuite, il faudra attendre que la plaie se cicatrise avant de tenter de rétablir les fonctions de l’aile.

  Comme le veut la coutume ancestrale, Kristjan se rend le soir venu au village le plus proche pour fêter Noël avec la population. Pendant ce temps, Mistral va se reposer à côté d’un feu de cheminée.

  Avec son compagnon, le cheval Sam, l’homme-qui-aime-les-oiseaux s’apprête à se mettre en route. Mais auparavant, il accomplit un rite immuable : saluer les amis vivant dans la montagne. Des amis qu’il n’a jamais rencontrés. Et pourtant, ces personnages de légende existent. Ils habitent les pentes du volcan Hekla.3 Ce sont des Elfes et des Trolls qui accompagnent les pères Noël durant le mois de décembre. Leur mère serait une ogresse et le père un grand paresseux. On les dit malicieux, parfois malveillants avec les gens peu sages.

Kristjan pose son regard vers le sommet du cratère réputé pour être la porte d’entrée de l’Enfer. Puis, s’adressant aux esprits rôdant autour de ce redoutable cracheur de feu, il invoque la compassion pour l’oiseau à l’aile meurtrie :

          - Enfants du volcan Hekla, faites que mon protégé retrouve la liberté de voler. Ce sera là mon vœu le plus cher pour ce Noël.

   Le cavalier enfourche ensuite sa monture et fonce jusqu’au hameau où l’attendent la douzaine de familles réunies autour d’un grand bûcher allumé en plein-air. C’est la nuit des récits. Ponctuée de chansons traditionnelles d’Islande, la veillée féérique éveille les mythes. La nuit boréale s’est installée sur le camp improvisé. C’est le moment où les humains fraternisent autour d’un chaudron rempli de vin chaud, tout en dégustant des pains d’épice.
Lorsque le feu s’essouffle lentement, l’heure est venue de se séparer. Le règne céleste chasse les derniers fantômes qui se dispersent du côté de la voie lactée.

  Kristjan retourne maintenant chez lui. Au loin, il aperçoit les petites lumières scintillantes de son logis. Son cœur se réchauffe en pensant à l’oiseau meurtri qui l’attend sans doute anxieusement.
Sam a retrouvé son écurie. Avec en prime, une grosse ration de foin et d’avoine.
L’homme est troublé. Une curieuse impression de mystère l’envahit. Sa chaussure déposée sur le rebord de la fenêtre a disparu…
Il se précipite à l’intérieur et pousse un ouf de soulagement :

- Comment vas-tu mon ami ? 

C’est alors que l’oiseau déploie son aile blessée.

- C’est un miracle !  s’exclame Kristjan. L’aile ne porte plus aucune trace de blessure. Et les plumes sont d’une blancheur resplendissante. 
Les Elfes sont passés par là ! Le soulier retrouvé près de la cheminée en témoigne. Descendus du Hekla, les lutins ne sont pas restés insensibles à la souffrance de Mistral. Une manière pour eux de marquer Noël.
L’Islandais ne sait pas trop comment remercier ces petits bienfaiteurs. Il décide donc de se rendre le lendemain au pied de la montagne pour y déposer à leur attention un paquet de délicieuses douceurs typiques du pays.

  Il faudra encore quelques semaines de convalescence à Mistral pour retrouver sa meilleure forme. Qu’en sera-t-il ensuite de son avenir ?

  A des milliers de kilomètres de là, dans l’Antarctique, Huricane et sa compagnie de sternes passent un été austral tranquille. La mémoire collective n’a cependant pas oublié le souvenir du benjamin disparu en route.

  Au fil, des mois, l’oiseau rescapé a pratiquement récupéré toutes ses facultés en vol. On l’aperçoit allant et venant entre la demeure de Kristjan et le quartier des fous de Bassan implanté sur la falaise. Pourtant, la sterne semble mélancolique. « Mistral doit retrouver les siens » : telle est la conclusion unanime des oiseaux autochtones. Une conviction partagée par l’humain.
Dans les rangs des acrobates de la mer, on se concerte pour trouver la meilleure issue. Mistral est devenu un cas social.

  Au nord, c’est le retour progressif de la belle saison. Et avec elle, ce sont les migrateurs qui remontent vers leur territoire natal.
Durant le trajet entre les deux pôles, un groupe d’oies Bernache s’arrête habituellement sur le sol islandais. Ces routards ont une grande expérience des migrations. Leur destination finale est justement le Groenland, la région d’origine de Mistral.
Les voilà d’ailleurs qui arrivent. Leurs silhouettes se profilent au-dessus de l’Atlantique. Dans quelques minutes, elles vont se poser sur l'eau. 

Le comité d’accueil local est prêt à les recevoir avec les honneurs. Une présence plus que jamais souhaitée cette année. Avec à la clé, un acte de charité.

La cheftaine des oies soulage l’assistance :

- On vous promet que la sterne va retrouver son berceau au Groenland. Elle va nous accompagner. Nous survolerons les colonies du Grand Nord. A coup sûr les parents reconnaîtront aussitôt leur petit, même s’il a beaucoup grandi .

  Mistral ressent une immense joie. Ses seuls regrets sont de quitter sa famille adoptive des fous de Bassan et la maison de la compagnie du Père Noël. Le départ de l’équipe suscite de l’émotion. Il est salué par des centaines de battements d’ailes : « Que le bon vent soit avec vous ».

  Le voyage vers le Nord ressemble à une délicieuse promenade estivale pour Mistral. Et un beau matin, sous un ciel bleu d’azur, l’Arctique revêt sa plus belle parure de cristaux de glace. Dans le camp des sternes, c’est le début d’une journée extraordinaire. Tout le monde est sur le qui-vive, dans l’attente de quelque chose. Mais que va-t-il se passer ?

L’épilogue apparaît lorsque des oies décrivent des vols circulaires, juste au-dessus de la colonie. Et brusquement, un bel oiseau pique vers la terre.

Le Groenland tout entier a dû entendre cette formidable criaillerie : « C’est Mistral qui est revenu ! ». Telle une onde de choc, la clameur résonne loin à la ronde, ameutant toutes les colonies d’oiseaux de mer du continent.
Le retour du fils du chef est fêté dans l’allégresse générale. Les oies convoyeuses sont évidemment invitées à un grand festin de poissons frais.
Entouré comme un héros, Mistral raconte avec moult détails son incroyable épopée. Ce vent d’enfer qui l’a projeté contre les rochers. Sa douleur et puis cette chaîne de bons samaritains. Manque seulement le récit de la nuit de Noël, lorsque son aile brisée a été miraculeusement guérie. Mais cet épisode restera à jamais un secret entre le rescapé et ces petits êtres descendus d’un volcan.


Aujourd’hui, l’horloge du temps a tourné. Mistral est devenu adulte. En vol, sa place se trouve maintenant à côté de Huricane. Avec la mission de surveiller tout particulièrement les plus jeunes.

Désormais, quelle que soit la route choisie, les pérégrinations des sternes arctiques prévoient toujours une escale en Islande. Les amis de l’île attendent leur passage avec un grand bonheur. A chaque rendez-vous, il y a une folle agitation dans la foule marine.

  Et lorsque Mistral émet son cri caractéristique, doux et fin, Kristjan se précipite dans le jardin de la maison. Le visiteur vient alors se poser sur son épaule. Et dans un geste de coquetterie, il ouvre toutes grandes ses ailes. Une manière pour l’homme et l’oiseau d’immortaliser leur amitié.

   
Klaus SCHAEFER-PEREZ



-1- La sterne arctique est l'oiseau qui accomplit chaque année la plus longue migration du monde : environ 70000 km aller-retour le long de l'océan Atlantique, des rivages du Groenland aux confins de l'océan Antarctique ! Cet oiseau vole à peu près 8 mois sur 12 chaque année des dix que comporte sa vie afin de toujours bénéficier d'un maximum d'ensoleillement.

-2- Ni longue barbe blanche, ni manteau rouge, ni hotte ! Le Père Noël islandais ne ressemble en rien à ses confrères de nos contrées. Particularité : il multiplie sa notoriété par treize ! Treize pères Noël qui sont en fait des lutins espiègles. Un par un, ces trolls descendent de la montagne entre le 12 et le 24 décembre pour visiter les foyers. Ce sont des farceurs qui jouent parfois de vilains tours. Par exemple, lécher la gamelle de lait du chat, traire les brebis ou encore s’amuser à faire du tapage nocturne pour empêcher les braves gens de dormir. Le dernier qui passe durant la nuit de Noël est le plus attendu. C’est lui qui dépose des cadeaux dans la chaussure que les enfants sages ont laissée sur le rebord de la fenêtre.

-3- Le volcan Hekla est l’un des plus actifs d’Islande. Au moins une trentaine d’éruptions importantes ont marqué l’histoire de cette montagne désignée comme la « Porte de l’Enfer ». En 1510, 1693 et 1766, son réveil a occasionné des dégâts sur une grande partie de l’île. Mais, c’est en automne 1104 que l’explosion du volcan fut particulièrement terrifiante. La moitié de l’île aurait ainsi été complètement recouverte de cendres et de magma. Imprévisible, le mont Hekla fait régulièrement parler de lui. La dernière éruption date de février 2000. Pendant l'été 2011, les géologues ont localisé des mouvements à l’intérieur du cratère. Un phénomène qui pourrait être un signe précurseur d’une nouvelle activité volcanique.


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