J
Retour à l'accueil Un plan pour aller directemnt sur une page Le salon de cette année Les auteurs invités cette année Nos précédents salons Les auteurs et les livres de tous nos salons
Un coup de cœur pour un livre De courts récits maritimes Des poésies pour faire voguer nos rêves Des contes maritimes pour tous les âges L'histoire maritime du Conquet Notre concours de nouvelles et les textes sélectionnés
Les Grands Marins du monde La Dictée Océane Un jeu pour tester ses connaissances maritimes Tout savoir sur notre association Les entreprises qui nous aident Nous écrire ou nous parler
Des pages qui font aimer et respecter la mer.

Rêves de Mousse ©



Un récit de mer de Georges TANNEAU

Ce texte rassemble 2 extraits du coffret Avant d'être matelot,
comprenant Le mousse du Pescadou et Marin du Guil.
Editions Coop-Breizh.

Avant d'être matelot

   


Le mousse du Pescadou

     La baie de Quiberon, les marins bigoudens l'appelaient bae Crac'h, du nom d'un village dont la rivière se jette dans cette baie à la Trinité-sur-mer.

    Une fois doublés le phare de la Teignouse et ses écueils ourlés de lambrequins d'écume qu'étiraient les courants, les sardiniers se dispersaient sur une étendue peu profonde et verte, offrant toutes les nuances infinies et veinées du jade :  ar mor bras1. A une dizaine de mètres sous leurs carènes, un plateau servait de pas de porte à l'entrée du golfe du Morbihan. Les plombs des bolinches2 raclaient ce fond et nettoyaient les herbiers aux algues plumeuses ou chevelues. Nous ramenions parfois, mêlés aux poissons bleus3, des tacauds, de petits crabes, des méduses et quelques hippocampes. Sur le Pescadou, les tacauds allaient améliorer l'ordinaire, les méduses et les crabes rejoignaient leur élément à coups de bottes à travers les dalots; quant aux hippocampes, pauvres petits ludions d'un jour, ils finissaient leur vie dans des bouteilles que nous remplissions d'eau de mer.
   Quand nous pêchions dans ce secteur, il nous était plus aisé de débarquer notre poisson à Port-Haliguen, le deuxième port de Quiberon, au lieu de perdre un temps précieux à contourner les dangers qui prolongent la pointe du Conguel, à l'extrémité est de la presqu'île. Cela ne nous empêchait pas de retrouver nos marques à Port-Maria avant la fin de la journée.
     Tout semblait facile lorsque la pêche nous ramenait à terre avant midi, que l'odeur âpre et mordante de la sardine montait allègrement à l'assaut des quais, que le tintamarre des camions répondait aux sirènes des usines et que les malamoks4 retournaient s'afflanquer au mouillage, coque contre coque, pour échanger quelques clapots. Les canots alors allaient et venaient, se croisaient ou se dépassaient en tortillant de la godille, se pressaient comme des grouillis d'insectes le long des cales ou des escaliers de pierre, débarquaient ou embarquaient des équipages discutailleurs et braillards.
C'était, à n'en pas douter, le meilleur moment de la journée pour les mousses. A la gouverne de leur esquif, ils étaient crânement à leur affaire. Une fois seuls, l'attente les valorisait, les responsabilisait. Que de fois n'ai-je ainsi, comme tous ces moussaillons, laissé flotter mon imagination dans cette eau qu'agitait sans cesse le bout d'un aviron ? Fi des soucis ! Au loin le goût du chagrin !  J'étais le capitaine d'une annexe de deux mètres que mes rêveries transformaient en navire de haut bord. Je devenais, l'espace d'un instant, l'explorateur, le navigateur, le découvreur d'archipels, de pays étranges et de monstres marins, le viseur de caps et d'étoiles. Mon canot franchissait des détroits, des bancs de sargasses, abordait les comptoirs de l'Inde ou l'île de la Tortue. J'étais le matelot de vigie, le pilote, le harponneur de baleines. J'étais un de ces hardis marins dont les aventures emplissaient les livres et me fascinaient. Le nez dans les embruns, les cheveux au vent, le regard dans la hune, j'étais... Marin à la godille
Dessin de Geo Fournier
- A quoi tu rêves, mollasson ? Rapproche un peu le canot si tu veux qu'on embarque !
- Toujours à gober les mouches, celui-là !

Retour brutal dans le bassin de Port-Maria. Je dégringolai en vrac de ma hune. Les embruns sur mon visage n'étaient que des postillons de puent-la-sueur, matelots bibards et crasseux qui se cramponnaient les uns aux autres pour ne pas tomber.

- Ce soir, éructa l'un de mes passagers en retrouvant son équilibre, tu nous reconduiras à terre après le repas !
- Je me dépêche, je fais avancer le repas !
- Doustadig5 ! Pas avant six heures du soir, comme d'habitude, corrigea une voix. Tu feras comme bon nous semblera !

Propos étonnants que voilà, j'en demeurais perplexe. Prudence, inutile de répondre ni même de réfléchir. Il valait mieux pour le moment me concentrer tout entier, et avec diligence, sur les mouvements de la godille et ramener sans encombre cette équipe bruyante et gesticulante vers notre malamok. Je maîtrisais désormais suffisamment d'automatismes pour pouvoir accomplir honorablement toutes les corvées qui m'étaient imparties.
Ce n'est qu'au moment de reconduire une poignée d'excités vers le rivage que j'osai à nouveau un timide :

- Mais vous revenez comment ?
- Tu viendras nous chercher, pardi !
- A quelle heure ?
- Tu verras bien !
- Mais...
- On t'appellera !

M'appeler ? Comment ça ? La nuit ne tarderait pas à tomber. Si l'attente devait se prolonger, je risquais de m'endormir, et, de toute façon, je ne pourrais certainement pas entendre depuis ma couchette des appels venant de terre. Je décidai donc, pour éviter de possibles remontrances ou brimades, d'aller me blottir, enveloppé de ma couverture, tout au fond du canot, et de veiller ainsi, à la belle étoile, le retour des bringueurs.

Le crépuscule s'accrocha bientôt au vol mouillé d'un cormoran qui s'en retournait vers les îles. Le fond de l'annexe n'était pas très confortable. Le bois était imprégné de tous les effluves forts secrétés par la mer. Je m'allongeais tant bien que mal, un peu par fatigue, un peu pour observer l'immense voûte qui me faisait un ciel de lit. Là-haut, la lune était à la fin de son décours. Elle agrafait, telle une fibule, son lourd manteau de nuit que les étoiles en piquetis parsemaient de leurs têtes d'épingles nacrées. On aurait dit le travail inachevé d'un brodeur. Des lignes étaient brisées, incomplètes. des étoiles manquaient, certaines, isolées ou en pelotes, attendaient d'être mieux utilisées, d'autres enfin tombaient du manteau en épingles filantes.
Pour lutter contre l'engourdissement et le sommeil, je cherchais à reconnaître, parmi les formes géométriques des constellations, celles de la Grande et de la Petite Ourse. Elles étaient bien là, immuables, promenant leurs astres circumpolaires dont la lumière blanche et froide n'en finissait pas de me pénétrer. Je frissonnai... J'eus bientôt toutes les peines du monde à garder les paupières entrouvertes. Semblables aux mâchoires des pièges à ressort, elles cherchaient à se refermer avec force sur la patte féline de cette nuit qui se déplaçait là, quelque part, tout autour de moi, doucement, tout doucement et sans bruit.
La nuit cherchait à me prendre, elle me prit... Son mouvement de fauve finit par m'emporter loin, loin, très loin, comme une houle que renvoie le rivage et qui dérade... Et je me suis perdu en rêvant, dans le brouillard, à la dérive, avec des murmures et des appels de sirènes qui couraient de vague en vague et... s'enrhumaient.

- Oho ! Ooooho ! Oooo... Ho !

Ces cris ?... Etaient-ils dans mon rêve ?... Une créature ?... Bien sûr que non, voyons... Alors ?... Une mouette ?... Une poulie ?...

- Ooooho du bateau ! ... Pesss...caaa...dou !!!

   Cette fois-ci, pas de doute, c'est bien mon bateau qu'on appelait. Il était environ trois heures du matin. J'émergeai progressivement de mon sommeil. Là-bas, sur la digue, quatre ou cinq Jean-Gouin6 en ribote s'en revenaient, ivres et rassasiés comme des bélugas7. Ceux qui titubaient le moins servaient de béquilles aux autres. Leurs voix me parvenaient maintenant de plus en plus distinctement. Elles rotaient des kyrielles d'injures et de menaces. Allons bon ! Voilà mon zèle bien récompensé. Qu'allait-il encore se passer ? Oh !... Et puis zut !... J'avais attendu ces messieurs une bonne partie de la nuit, au froid et les reins meurtris contre les membrures du canot. Je rejetai la couverture sur mes épaules à la manière d'un poncho et commençai à déplacer l'embarcation, mais sans précipitation, vers ces ombres qui s'impatientaient.

J'étais bien décidé, cette fois, à ne pas me laisser piétiner sans réagir...


  Georges TANNEAU




-1- .Ar mor bras signifie "la grande mer", le large, par comparaison avec ar  mor bihan ( la petite mer ) que l'on donne au golfe du Morbihan.
-2-  Filets tournants ou sennes.
-3- .Les pêcheurs côtiers donnent le nom de "poissons bleus" aux petits poissons saisonniers se déplaçant par bancs : maquereaux, sardines, anchois et sprats.
-4-  Type de bateau de pêche. Voir sur ce site, du même auteur, le récit  "Un malamok peut en cacher un autre".
-5-  Doucement !
-6- Surnom donné aux matelots quelconques ( en breton : Yann Vartolod ).
-7- Nom que les pêcheurs bretons donnent à tous les cétacés du type marsouin ( morhoc'h ).

RETOUR  A  LA  LISTE  DES  COUPS  DE  CŒUR


RETOUR  A  LA  LISTE  DES  HISTOIRES  DE  MER


Retour à l'accueil Plan du site Notre salon de cette année Les auteurs invités cette année Nos salons précédents Les auteurs et les livres de tous nos salons
Un coup de cœur pour un livre De courts récits maritimes Des poèmes pour faire voguer nos rêves Des contes pour tous les âges L'histoire maritime du Conquet Les meilleures nouvelles sélectionnées
Le Club d'Orthographe La Dictée Océane Un jeu pour tester ses connaissances maritimes Tout savoir sur notre association Les entreprises qui nous aident Nous écrire ou nous parler