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NOUVELLES
 2012








La nef de la Royne



Le notaire de Saint-Renan



Le sacrifice de la Belle Cordelière



Entre Le Conquet et Le Minou



La bataille de Cunégonde de Kergouezel



Le compagnon de Primauguet



Quatre frères



Traumatisme



La dernière victoire de La Cordelière



Espionnage



Le récit de Gwenn



La nuit de la Saint Laurent



Le récit de Malo

La nef de la Royne

Une nouvelle de Corynn THYMEUR
écrite en vieux français et classée "hors concours"

( voir plus bas la traduction )


***

  J’estois gabier sur le vaisseault nommé La Marie Cordelière. Mon travail consistoit seullement d’aller haut, de la hune de proue au traut grand de ladicte nef, du traut du trinquet de proue au bourset de la hune, en passant par la mesjane et la contremesjanne, la cyvadière et la bonnete.
  Mon commandant estoit feu Herveu Portzhmoger, dit capitaine Primaugai. Le dix jour de august mil cinq cens douze, jour de saint Laurent, nostre capitaine ordonna grande resception en son bord sans regarder à la despense, afin de fester le saint d’avoir épargnez sa famille dans le terrible incendy faict par l’Angloys, veue par luy, quy ravagea naguière son manoir.
Il y avoit là moult et bels gens parmi lesquelz on peult citer nostre évesque de Léon, le seigneur d’Arbaud, le comte de Lamballe, monsieur de Loheac, vostre gendre et plus encore. Les gentes dames accompagnoient leurz épousés. On y trouvoit également pucelles ainsi que jouvenceaulx car la feste estoit courtoise.
   Le Surouas souffloit sa brise. Il feust décidez d’une flasnerie dans la rade de Brest et celle de Bertheaume, mais en doublant les roches de Basse Goudron en face de la Pointe Kergadiou, nostre vigile a lancez son cry d’alarme. Moult voilles angloyses estoient en vue, apparaissant derrière l’Isle de Ouessant, se dirigeant vers nostre bonne cité de Brest. Diligemment, des signaulx feustent envoyez aux vaisseaulx de l’amirauté royalle quy congnoissoit bien la réputation de nostre nef, luy accordant toute confyance.


Passage devant Bertheaume. Dessin d'Hervé Le Gall.

  Il se peult que nostre capitaine auroit ramenez ses invités au port avant que d’engager la bastaille, sy son manoir n’avoit estez incendiez naguière. Mais il gardoit la rage au cuer d’avoir perdu son bien propre. Il groupa les troys cens convives et les mil deux cens gens d’équipage devant la dunette puys lors feist bel discours :
  « Les Angloys veullent assaillir le pais. Cela ne se peult laisser faire, ce quy ne manquera pourtant point d’advindre sy je vous mène à la terre. Aussi, je demande protection des gentes dames et nobles seigneurs soubz le pont, dans les cabines en bas, et de clore vos esgourdes car il y aura grand fracas. À la grace de Dieu, nostre nef royalle sortira vaincqueur de cette bastaille. »
   Voilà, Monseigneur. Je ne peulx vous donner davantage, n’estoyant que gabier. Ce feust la dernière foys que je veue vostre fille vivante. Les Angloys avoient près de quarante carracques, nefs et autres vaisseaulx soubz voilles. De nostre costé, mesme sy nous feustes primes sur zone, nous feustes rejoins par la flotte de l’amirauté francoyse. Cependant, nous estions moinsdre de moitié par le nombre de bastimentz. Les gens de l’abbaye Saint Mathieu de Fine Terre deustent croyre que l’Enfer estoit à leur porte, car les canons serpentins, les faucons, les perrierz, les couleuvrines, les bastardes, les boulletz, les hacquebuttes à crochet avec leurs fourchettes, les hacquebuttes à main, les mousquetz, estoient tous de la feste afin d’affloibir l’Angloys et nous en ayder contre eulx. Par grand malheur, ilz en tenoient le double.
Nostre nef estoit particulièrement ajustez et je ne veulx point vous effrayer d’une description par trop précise de la bastaille. Ayez juste en savoir que moult trépassés estoient à déplorer. Un de nos bastimentz, La Louise, qui se sentoit en danger de se perdre, estoit desja party nous abandonnant à l’ennemy, ce qu’il a faict.

   Puys La Cordelière feust abordez par ceulx du Regent alorz que nostre capitaine reussissoit à abattre le traut grand du Sovereign. Les ressons du Regent nous assailloient. La lutte perdura donc au corps à corps. Monseigneur Portzhmoger estoit incommodé par son armure d’apparat, mais honneur et ire luy tenoient les tripes, luy donnant moult force et grand courage, plus qu’homme normal ne peult en posséder.
   Pourtant, en se retournant, il veue que ses gens succomboient les uns après les autres. Sur la mer, les bastimentz francoys estoient bien clairsemez. Il se tourna alorz vers nous et dicte ceci :
   « Mes amis, pour la Bretaigne et pour le Royaume de France, une défaiste ne se considère point. En ce jour de la saint Laurent, quy péry par le feu, nous allons luy demander intercession auprès Nostre Seigneur. Festoyons cy maintenant la saint Laurent ! Pour la Royne ! »
  « Pour la Royne ! » avoient-nous dicte à nostre tour, tout en jouant de la dague et du coutelas, nous défensdant du mieulx que cela estoit possible contre ces diables d’Angloys.      Puys le capitaine Portzhmoger dispareust verz la Sainte Barbe quy este, comme vous le savois, la soute de la poudre à canon. Il savoit que le feu de la Francoyse enstraisneroit la destruction de l’Angloyse, rendant nos adversaires fort marris, lors résignez à faicte place.

   Je ressentois un grand trou noir dans ma teste. Lorsque je repris mon discernement, je n’estois plus sur la nef, mais dans l’eau. J’avois perdu l’oye. Il y avoit moult débris qui flottoient, des morceaulx des corpz de La Cordelière, du Regent et aussi des carènes, des arbres, des sarsyes, des voilles, des cordaiges. L’artillerie, sans y comprendre les munitions et la poudre, couloit, définistivement perdue soubz la mer. Certains boys flottantz flamboyoient encore. J’estois tout estourbi, ayant perdu mon bonnet de laine et mes sabotz cirés.
   De La Marie-Cordelière et du Regent, il ne restoit rien. Nous ne feusmes que troys à estre sauvez, dont un Angloys du Regent, gabier, comme moy. Les lourdes vestures des dames et des jouvencelles, avec leur cotte, leur vertugadin et leur halecret, les entraisnèrent sans coup férir vers le fond, tout comme les robes et damaltiques des membres du clergé présentz sur la nef. Quant aux nobliaulx, leurs chamarres ne leur laissoient aucune chance de pouvoir flotter sy les explosions conjointes des deux vaisseaulx leur avoient donnez la vie sauve. Les officiers et la soldatesque estoient d’apparat, tous en armure, et couloient en prime. C’estoit nostre pauvre vesture de gabier, simple et légère, quy sauva nostre vie en nous gardant de la noyade avant qu’une fragate ne puysse nous secourir, Monseigneur, nous troys mais ne vostre fille hoir, ne vostre gendre, ne vostre confesseur. Puysse Dieu avoir mercy de leur asme aussi que de celle de nostre vaillant maistre, le capitaine Herveu Portzhmoger, lors qu’il a préférez mort que défaiste, honneur chevauchant en teste, faistant sienne propre la devise de nostre Royne : « Kentoc’h mervel eget bezañ saotret », soyt en latin, pour vous quy n’entendois point le breton : « Potius mori quam foedari ».
   Sy vous désirois savoir comment il se faict que je parle si bien le francoys, cela este que ma mère estoit une des gardes robes de nostre souveraine bien aimée, au temps de ses secondes noces d’avec feu le Roy de France Carolus le VIIIm. Sous son règne, il n’estoit nullement possible d’entendre le breton ni de rentrer au pais. Mais depuis l’avènement de Louis le XIIm, liberté nous feust rendue. Je peust joindre la coste de mon père en Bas Léon, puys lors me faire mousse avant que d’estre gabier, comme je le voullois depuis fort long temps. Je discourz tous les jourz en breton, pourtant, je garde dans ma mémoire le francoys, langue de ma mère et celle des noces de nostre bonne Royne Anne.

Annexe:
Traduction du français du XVIe siècle au français du XXIe siècle
pour une meilleure compréhension du récit ci-dessus.

La nef de la Reine

   J’étais gabier sur le vaisseau La Marie Cordelière. Mon travail consistait uniquement à monter de la hune de proue au grand mât de la nef, du mât de la trinquette de proue au bourset de la hune, en passant par le mât d’artimon et le contre artimon, la civadière et la bonnette.
   Mon commandant était feu Hervé Portzmoguer, dit capitaine Primauguet. Le 10 août 1512, jour de la Saint Laurent, il organisa une grande réception à bord de notre nef sans regarder à la dépense, pour remercier le saint d’avoir épargné sa famille dans le terrible incendie provoqué par les Anglais, dont il a été le témoin, qui ravagea son manoir quelque temps auparavant.
  Il y avait là du beau monde parmi lesquels on peut citer l’évêque du pays de Léon, le seigneur d’Arbaud, le comte de Lamballe, monsieur de Lohéac, votre gendre et plus encore. Les dames accompagnaient leurs époux. On y trouvait aussi des jeunes filles et des jeunes gens car c’était une rencontre amicale.
   Le Suroît soufflait en brise. Il fut décidé d’une promenade dans la rade de Brest et celle de Bertheaume, mais en doublant les roches de Basse Goudron, en face de la Pointe Kergadiou, notre vigile a lancé son cri d’alarme. Des voiles anglaises étaient en vue, apparaissant derrière l’île d’Ouessant, se dirigeant vers notre bonne ville de Brest. Aussitôt, des signaux furent envoyés aux vaisseaux de l’amirauté royale qui connaissait bien la réputation de notre navire, lui accordant toute sa confiance.

   Il se peut que le capitaine aurait ramené ses invités au port avant d’engager la bataille si son manoir n’avait été incendié peu de temps avant. Mais il avait la rage au cœur d’avoir perdu son bien. Il réunit les trois cents invités et les mille deux cent hommes d’équipage devant la dunette et tint ce discours :
  - Les Anglais veulent assaillir le pays. Nous ne pouvons guère les laisser faire, ce qui ne manquera pourtant pas d’arriver si je vous ramène à terre. Aussi je vous demande de faire descendre les dames et les seigneurs dans les cabines sous le pont et de boucher vos oreilles car il y aura beaucoup de bruit. Avec l’aide de Dieu, notre nef royale sortira vainqueur de cette bataille.
   Voilà, Monseigneur, je ne peux vous en dire plus, n’étant que gabier. Ce fut la dernière fois que je vis votre fille vivante. Les Anglais avaient près de quarante navires sous voiles. De notre côté, même si nous fûmes les premiers sur zone, nous avons été rejoints par la flotte de l’amirauté française. Cependant, nous étions en infériorité de moitié. Les gens de l’abbaye Saint-Mathieu ont dû croire que l’Enfer était à leur porte car les canons serpentins, les faucons, les pierriers, les couleuvrines, les bâtards, les boulets, les hacquebutes à crochet avec leurs fourchettes, les hacquebutes à main, les mousquets, étaient de la fête pour affaiblir les Anglais et nous protéger d’eux. Par malheur, ils en avaient le double.
   Notre nef était particulièrement visée et je ne veux pas vous effrayer par une description trop précise de la bataille. Sachez juste que déjà de nombreux morts étaient à déplorer. Un de nos navires, La Louise, qui se sentait en danger de se perdre, était déjà parti, nous abandonnant à l’ennemi, ce qui fut fait.

  Puis La Cordelière fut abordée par ceux du Regent au moment même où notre capitaine réussissait à abattre le grand mât du Sovereign. Les grappins du Regent nous assaillaient. La lutte continua donc au corps à corps. Monseigneur Portzmoguer était gêné par son armure d’apparat, mais l’honneur et la colère qui le tenait par les tripes lui donnaient force et courage, plus qu’un homme normal ne peut en avoir.
  Pourtant, en se retournant, il vit que ses hommes succombaient les uns après les autres. Sur la mer, les navires français étaient de moins en moins nombreux. Il se tourna alors vers nous et dit ceci :
- Mes amis, pour la Bretagne et pour le Royaume de France, une défaite n’est pas acceptable. En ce jour de la saint Laurent, qui périt par le feu, nous allons lui demander d’intercéder pour nous auprès de Notre Seigneur. Fêtons saint Laurent ! Pour la Reine !
- Pour la Reine ! avons-nous dit à notre tour, tout en jouant de la dague et du couteau et nous défendant du mieux possible contre ces diables d’Anglais. Puis le capitaine Portzmoguer a disparu en direction de la sainte barbe qui est, comme vous le savez, la soute de la poudre à canons. Il savait que le feu de la française entrainerait la destruction de l’anglaise, rendant nos adversaires dépités et donc condamnés à reprendre le large.

   J’ai un grand trou noir dans ma tête. Quand j’ai repris connaissance, je n’étais plus sur la nef mais dans l’eau. J’avais perdu l’ouïe. Il y avait de nombreux débris qui flottaient, des morceaux de La Cordelière et du Regent, et aussi des carènes, des arbres, des agrès, des voiles, des cordages. L’artillerie, y compris les munitions et la poudre, avait coulé, définitivement perdue. Certains débris de bois étaient encore en feu. J’étais tout engourdi, ayant perdu mon bonnet de laine et mes sabots cirés.
   De La Cordelière et du Regent, il ne restait rien. Nous ne fûmes que trois à être sauvés, dont un Anglais du Regent, gabier, comme moi. Les lourdes robes des dames et des demoiselles, avec leur cotte, leur vertugadin et leur corselet, les ont probablement entraînées vers le fond, tout comme les robes et les dalmatiques des membres du clergé présents sur la nef. Quant aux nobles, leur chamarre ne leur laissait aucune chance de pouvoir nager si les explosions conjointes des deux navires leur avaient laissé la vie sauve. Les officiers et les soldats étaient tous en armure d’apparat et ont coulé probablement les premiers. Nos vêtements de gabiers, simples et légers, sauvèrent notre vie, nous protégeant de la noyade, avant qu’un canot ne nous secourût, Monseigneur, nous trois, mais ni votre fille héritière, ni votre gendre, ni votre confesseur. Que Dieu ait pitié de leur âme ainsi que de celle de notre vaillant maître, le capitaine Hervé Portzmoguer, puisqu’il a préféré la mort à la défaite, son honneur chevauchant en tête, faisant sienne la devise de notre Reine : « Plutôt la mort que la souillure », soit, en latin pour vous qui ne parlez pas le breton : « Potius mori quam foedari ».
   Si vous désirez savoir comment il se fait que je parle si bien le français, c’est parce que ma mère était une des lingères de notre souveraine à l’époque de son second mariage avec feu le roi de France Charles VIII. Sous son règne, il n’était nullement possible de parler le breton ni de rentrer au pays. Mais depuis l’avènement de Louis XII, j’ai recouvré la liberté. J’ai pu rejoindre la côte de mon père en Bas-Léon et me faire mousse avant d’être gabier, selon mes vœux. Je parle tous les jours en breton, pourtant, je garde en mémoire le français, qui est la langue de ma mère et celle des noces de notre bonne Reine Anne.



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Corynn THYMEUR>



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