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NOUVELLES
 2012








La nef de la Royne



 Le notaire de Saint-Renan



Le sacrifice de la Belle Cordelière



Entre Le Conquet et Le Minou



La bataille de Cunégonde de Kergouezel



Le compagnon de Primauguet



Quatre frères



Traumatisme



La dernière victoire de La Cordelière



Espionnage



Le récit de Gwenn



La nuit de la Saint Laurent



Le récit de Malo

Le notaire de Saint-Renan

Une nouvelle de Gilles DRAPIER
1er prix catégorie "adultes"


***

« De grâce, messeigneurs, tirez-moi de là ! Las, ne voyez-vous pas que je suis noyé ?

- Un moment Messire abbé ! Dites-nous auparavant si vous êtes au roi de France ou à celui d’Angleterre.

- Je suis de Bretaigne ! Sur ma vie, je suis de Bretaigne comme vous. Vite, sauvez-moi ! Aïe, vous me faites mal ! Las, me voilà mort ! Prenez garde, tant me froissez les chairs  que j’en perds tout le sens ! Ah, vit-on jamais sauveteurs plus maladroits ! »

Sans se préoccuper des jérémiades du gros homme, les pêcheurs venus de Saint Mathieu le tirent de l’eau et le laissent tomber au fond de la barque.

« Hors ça l’abbé, maintenant faites-nous votre conte, dites-nous comment vous vous êtes fourvoyé en pareille aventure.

- D’abord, je ne suis pas abbé mais notaire, notaire à Saint Renan. Je suis aussi prêteur, avec ou sans gages. Si je me suis tiré sans trop de dommage de ce mauvais pas, encore que mon plus bel habit en soit gâté, c’est par grâce de Dieu sans nul doute car j’ai vu le trépas de bien près croyez-le. Si je reviens sauf, j’irai mettre un cierge de deux livres à notre Monsieur Saint Yves. D’où je viens, messeigneurs ? De la Cordelière où j’étais convié ! Mais du diable si j’accepte encore une invitation où l’on risque à la fin un coup d’arquebuse à moins qu’on ne vous noie !

- Faites excuse pour vous avoir cru prêtre, c’est l’embonpoint qui nous aura trompé. Continuez votre histoire.

- Comme vous le savez peut-être, Monsieur de Porzhmoger voulait montrer son bateau et l’escadre. Pour ce faire, il fit venir à son bord toute sa parenté et ses amis gentilshommes. Pour moi, il m’invita car je suis son notaire et qu’il me tient, à ce qu’il dit, en grande estime ce qui me paraît juste au regard de la manière dont je gère ses affaires. Il me doit aussi quelque argent dont je crois devoir maintenant faire deuil, ce qui grandement me navre.

 Nous ayant fait visiter son navire, Monsieur de Porzhmoger manda qu’il fut mit à la voile. Après avoir un peu navigué, il commanda de mettre à l’ancre entre Bertheaume et Toulinguet, à trois milles de terre. Il y avait là plusieurs autres navires dont les capitaines vinrent à notre bord. Cidre et vin coulaient à discrétion, on faisait de la musique, des marins donnaient à voir leur agilité dans les haubans. Chacun profitait sans penser à rien d’autre qu’au festoiement, à manger, boire, rire et chanter. Je ne saurais dire combien nous étions à bord, car bon nombre amenèrent femmes et enfants mais nous étions serrés comme harengs en caque. Il me fut, pour ce,  difficile de manger et boire à ma guise, tant la presse était grande autour des tables et  les gens effrontés, goinfres et voraces comme pourceaux à la tétine !

Mais voilà qu’il se fit soudain un grand remue-ménage. Marins et soldats se mirent à courir en tous sens et malgré le tapage j’entendis soudain quelqu’un dire « L’Anglais vient sur nous ! L’Anglais vient sur nous ! ».  On criait, on hurlait renversant tables et bancs ; la fête en un instant devint débandade. On me bouscula comme un pantin de foire. J’en protestai haut et fort mais on ne m’entendit pas.

Monsieur de Porzhmoger alors monta au banc de quart et fit battre un tambour, ainsi qu’il se fait maintenant, ce qui ramena un semblant de calme. Il annonça qu’une escadre anglaise faisait route vers Brest et qu’on irait sus de suite, sans débarquer les invités, ajoutant qu’il comptait sur le courage de chacun. Les gentilshommes, quoique sans cuirasse, mirent la main à l’épée et vinrent au bastingage, se disant prêts à se battre. On poussa femmes et enfants au centre du bateau. N’étant ni gentilhomme, ni femme, ni enfant, je ne sus où me mettre et me rencognai sous une table restée debout. Je pris soin de me mettre du côté opposé au large, en sorte que je ne vis point l’escadre ennemie. Je n’en ai point regret n’ayant aucun goût pour la vue de ceux qui nous veulent occire et encore moins pour les approcher.

On coupa les câbles d’ancres et on mit à la voile pour courir à l’ennemi. J’entendis que La Loyse de Monsieur de Clermont et un autre bateau s’engageaient avec nous. Je ne les vis pas plus que les autres car je m’étais, sous ma table, enrobé d’une nappe par crainte d’être vu et recevoir un mauvais coup. Je voyais l’affaire bien mal engagée et n’avais pas trop de mots pour regretter ma venue.  Les gens de mon état ne sont guère enclins à batailler et les coups ne me plaisent guère, pas plus ceux à donner que ceux à recevoir. Comme je le dis toujours,  s’il plaît à ces messieurs de s’entrelarder, peu me chaut, mais qu’ils le fassent loin de moi ou qu’ils m’en avertissent si tôt que je me puisse sauver avant qu’il soit trop tard !

Puis soudain, comme je le craignais, nous connûmes l’enfer. Toutes les pièces d’artillerie des nefs  tonnèrent.  Tout ce qui est canons, bombardes et autres bestes canonnières : faucons, fauconneaux, serpenteaux, scorpions, basilics, crapaudeaux, couleuvrines, crachèrent ensemble à boulets et à mitraille et il nous en pleuvait autant que nous leur en servions. L’ennemi hachait nos voiles, coupait nos haubans, abattait nos mâts, fauchant sans distinction hommes, femmes et enfants. Oncques ne vit pareil carnage ! Le sang coulait à flot,  la fumée était si épaisse et l’air si  empuanti qu’on ne respirait qu’à grand peine,  tant que je me sentais tout près de défaillir.  Ô combien en cet instant regrettai-je ma chère étude ! Quelle sotte idée aussi, pour un notaire, que de se vouloir mettre avec des gens si prompts à se battre !

Tout à coup, il y eut un grand choc qui me jeta à terre. Dans le même temps j’entendis crier « A l’abordage ! Hardi et sans quartier ! Tue ! Pille !». On renversa ma table, je fus sans ménagement piétiné, bousculé par une horde en furie dont je ne saurais dire si elle était à nous ou contre nous. Je rampai comme je pus, soucieux d’éviter les coups et trouver un abri. Comme je vous l’ai déjà dit, nous autres, notaires, ne sommes pas gens de guerre et moi, par nature, encore moins que quiconque. La seule pensée du sang me révulse et pour ma médecine, je préfère cent purges à la saignée. Il me paraît toujours plus sage de laisser aux gens d’épée le soin de régler les embarras guerriers, aussi me cachai-je du mieux que je le pus derrière un tas de cordages. Une sale trogne d’anglais, hélas, bientôt m’y découvrit. Il poussa un hurlement épouvantable et leva sur moi sa hache.

Si n’ai courage, au moins ai-je raison et plutôt qu’attendre comme un mouton que le coup vienne, je bondis par-dessus la rambarde et sautai en la mer. Ce n’est qu’en arrivant dans l’eau que je me souvins que je ne savais pas nager. Je m’en remis alors à Dieu et fus heureux d’être entendu car comme je barbotais, il vint flotter près de moi un panneau de bois, un volet de sabord peut-être, auquel je m’accrochai aussi solidement qu’un pendu à sa corde.

J’entendais au-dessus de moi mousquetade et ferraillade, le tout ponctué des cris et des hurlements de gens qui s’étripaient par fer et feu. Des corps tombaient dans l’eau, les uns flottaient inertes, d’autres coulaient à pic, quelques-uns se débattaient ayant, comme moi, sauté avant que d’apprendre à nager. Cramponné à ma planche de salut que je n’osais lâcher, même d’une main, je ne sus aider ces malheureux autrement que par prières. Je n’en fus point chiche, la charité chrétienne, à laquelle je me réfère toujours, voulant que chacun apporte son secours à mesure de ses moyens.

Je vis bientôt que le courant m’éloignait des bateaux accrochés l’un à l’autre, ce qui me réjouit, mais que ce même courant m’entraînait vers le large ce qui me plut moins. De quelque côté que je me tournasse, je ne voyais que batailles et fumées. J’entendais au-dessus de ma tête mille boulets ronfler comme bedeaux à la messe et tremblais pour ma vie tout autant que de froid. Au fait, l’un de vous me baillerait-il son mantel ? Ramer vous échauffe tandis que moi, je gèle ! Quand on prétend, messires, sauver les gens, encore faut-il les sauver jusqu’au bout et ne les point tirer d’un péril pour les laisser en un autre !

Et puis il y eut soudain un grand embrasement en même temps qu’un horrible fracas me perçait les oreilles. Je ne saurais vous dire lequel des deux sauta le premier mais les deux navires accouplés éclatèrent si merveilleusement qu’il n’en resta bientôt rien d’autre que moult débris, corps et morceaux de corps. J’ai vu de suite que j’avais perdu en cette affaire nombre de ceux qui me devaient de l’argent. Faut-il être mal embouché pour mourir avant que d’avoir soldé ses dettes ! Ils me veulent occire, noyer et n’y parvenant pas, préfèrent se faire tuer plutôt que me payer ! Voilà qui m’apprendra à prêter aux gentilshommes plutôt qu’aux bourgeois !


Dessin de Hervé Le Gall, extrait de
Jakez Cornou :"L'héroïque combat de "La Cordelière, 1512"

Enfin vint le moment où le combat cessa. Chacun repartit de son côté, du moins ceux qui flottaient encore, les uns vers le large, les autres vers le port et je demeurai seul, abandonné de tous, cerné de morts, de moribonds et d’épaves. Je voyais que le courant me portait vers le nord, longeant la côte. Puis comme je m’étais résigné à périr et recommandais mon âme à Dieu, je vous vis venir à force rames. Il me fallut toutefois m’égosiller à perdre voix pour qu’enfin vous vous intéressiez à moi. Je vous crois, en cette aventure, plutôt venus pour dépouiller les morts au lieu que me sauver. Mais j’aurais mauvaise grâce à vous en tenir rigueur, chacun profite des dons du ciel quand ils tombent.

Pour finir, messeigneurs, avant que d’accoster, de tout ceci tirons la leçon : cette affaire nous montre que la mort peut nous surprendre en toutes occasions et circonstances. Il convient en conséquence de tenir constamment biens et comptes en bon ordre. Si vous en avez le besoin et s’il vous plaît de venir en mon étude, je me chargerai de veiller sur les vôtres. Et comme vous m’aurez sauvé la vie, je m’engage à ne vous en compter les frais qu’au plus juste. »

 

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Gilles DRAPIER



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