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Le Noël de la Roche Percée


L'armada de Noël


Le guillemot de Noël


Guillaume et l'ormeau magique


La Petite Sirène


Obin et le dragon mal léché


Le phare qui pleure


Un vent d'enfer


Le fantôme de Zack


Homer au pays des glaces


Ce fleuve qui est le mien


L'ange gardien de Noël


La fosse aux loups





L'œil de Borgnefesse
©.




Vous avez déjà certainement entendu parler du Capitaine Borgnefesse, ce célèbre flibustier originaire de Saint-Malo, qui, dit-on, doit son peu banal sobriquet au fait qu’un méchant boulet de canon lui aurait emporté le gras de la fesse gauche lors d’un abordage. De mauvaises langues prétendent que l’accident n’aurait pas eu lieu pendant un combat naval, mais malencontreusement au cours d’un exercice de tir sur le tillac de son brigantin. Mais lui, a toujours prétendu que le boulet était espagnol.
Toujours est-il que je l’ai bien connu, ce pirate. Lorsqu’il revenait des Caraïbes pour rentrer à Saint-Malo, il avait pour habitude de faire une première escale au Conquet après sa traversée de l’Atlantique. Il amarrait son grand voilier au pied de la Maison des Seigneurs et sa première visite à terre était pour la Taverne des Boucaniers, que tenait ma mère au centre du bourg.

L'enseigne de la teverne des Boucaniers
Ancienne enseigne de la Taverne des Boucaniers, au Conquet.

Je me souviens encore du soir où il a pénétré dans la salle, suivi de trois matelots à la mine patibulaire. Je devais avoir neuf ou dix ans et l’entrée de ces quatre forbans a fait une grande impression dans le cabaret. D’un coup, toutes les conversations se sont interrompues, tous les regards se sont portés vers les nouveaux arrivants.
  Borgnefesse était richement vêtu, sous une cape bleue, d’un pourpoint rouge brodé de dentelles. Il portait un large feutre noir empanaché de plumes multicolores. Son visage basané, barré d’un bandeau de cuir qui lui couvrait l’œil gauche, se prolongeait par une abondante barbe rousse. Il s’avançait en claudiquant bruyamment et sa jambe de bois faisait craquer le plancher de l’auberge. Mais le plus impressionnant était le crochet d’acier qui lui tenait lieu de main droite et qu’il brandissait devant lui comme une arme terrible afin d'écarter les clients sur son passage.
Suivi de ses trois acolytes, il se dirigea tout droit vers une table située dans un angle de la pièce. Un simple regard avait suffi pour que les deux occupants lui cèdent la place. De son redoutable crochet il balaya la table, et les deux verres qui y étaient posés se fracassèrent sur le sol.

- Holà, du rhum, et vite ! tonna-t-il d’une voix forte, habituée à commander.

Ma mère était derrière la planche de comptoir. Elle me tendit une grande bouteille et quatre verres que je m’empressai d’apporter aux nouveaux arrivants. Terrorisé, je tremblais de peur et dans ma précipitation je trébuchai contre la jambe de bois que le capitaine ne pouvait évidemment pas plier et qui dépassait dans l'allée. Les quatre verres rejoignirent par terre les deux premiers, et la précieuse bouteille entreprit dans les airs un vol acrobatique au-dessus de la tête des flibustiers. Je la suivais des yeux et je réussis à la rattraper au dernier moment grâce à un superbe plongeon que je réalisai vers la table. La bouteille en main, j'atterris alors sur l'unique genou de Borgnefesse. Le rhum était sauvé et les quatre forbans, tout en riant de ma maladresse, apprécièrent la rapidité de mes réflexes. Alors que les rires parcouraient encore toute la salle, je courus apporter quatre nouveaux verres.

Mais le pirate semblait m'avoir pris en soudaine amitié. Il me fit un signe de son crochet.

- Approche, petit, et n'aie pas peur, je ne suis pas un ogre, dit-il tandis que l'un des matelots faisait sauter le bouchon de la bouteille. Tu as l'air vif et intelligent. Assieds-toi là, sur mon genou. Tu as encore peur de moi ?

- Oh non, capitaine. C'est votre crochet qui me fait peur. Il vous sert de main ?

- Et comment, mon garçon. Si je ne l'avais pas, mon bras droit ne me serait plus utile à grand chose. Regarde, ajouta-t-il tandis qu'on le servait, ce verre de rhum tient tout seul à l'intérieur de mon crochet.

- Et comment avez-vous perdu votre main ?

Tous les regards convergeaient vers notre table. Poser une telle question semblait un sacrilège. Chacun écoutait religieusement la conversation. La colère du pirate était sans doute redoutable...

- Tu es bien curieux, moussaillon ! Mais je peux bien te le dire. C'est au cours d'un abordage avec un lourd vaisseau espagnol. Je me battais comme un diable à bord du navire ennemi lorsque je reçus un violent coup de sabre qui me trancha la main droite. Malgré la douleur, je repris mon épée de la main gauche et je trouai sur le champ la panse de mon adversaire. On m'a transporté à bord de mon navire et notre chirurgien m'a cautérisé la plaie au fer rouge. Plus tard, à l'île de la Tortue, je me suis fait faire ce joli crochet d'acier qui est vissé sur un manchon en bois lié autour de mon bras.

- C'est comme votre jambe ?

- Ah non, ma jambe droite, je ne l'ai pas perdue d'un coup de sabre. Mais c'était encore au cours d'un combat. Nous allions tout juste aborder une frégate anglaise. J'étais assis à califourchon sur le bastingage, prêt à accrocher le vaisseau ennemi à l'aide d'un grappin. Lorsque les deux navires se sont trouvés à couple, le nôtre, soulevé par la houle, s'est penché vers le bateau anglais et ma jambe droite a été écrasée entre les deux bâtiments. On m'a transporté à bord de mon navire et notre chirurgien m'a cautérisé la plaie au fer rouge. Plus tard, à l'île de la Tortue, je me suis fait faire cette élégante jambe de bois sur laquelle tu as trébuché tout à l'heure. Elle tient grâce à un harnais de cuir.

- C'est comme votre œil ?

- Ah non, mon œil droit n'a pas été remplacé. Je le cache seulement derrière ce bandeau.

- Vous l'avez aussi perdu au combat ?

- Tu es vraiment très curieux, mon garçon, fit le forban en vidant d'un trait son troisième verre de rhum. 

Un sourire surprenant apparut alors sur son cruel visage. Visiblement, le pirate semblait se rappeler un moment de bonheur total. Il tendit son verre et avala une quatrième ration d'alcool.

- Je vais quand même te raconter comment je l'ai perdu, cet œil, reprit-il. C'était loin, très loin d'ici, dans les chaudes mers du Sud. Nous avions mouillé dans le lagon couleur de jade d'un superbe atoll bordé de cocotiers. La mer était calme, la nuit était claire, j'étais accoudé au bastingage et une douce brise tiède me caressait délicieusement le visage. La tête penchée en arrière, j'observais sous la lune, dans le ciel étoilé, les constellations inconnues de l'hémisphère austral : le Centaure, le Paon, la Baleine  Quand soudain, je reçus dans l'œil gauche une fiente de mouette.

Son visage devint grimaçant. De son crochet, il désigna son bandeau de cuir noir qui lui barrait la face.

- Vous avez perdu un œil à cause d'une crotte d'oiseau ? fis-je, interloqué. Mais ce n'est pas possible, il suffit de s'essuyer l'œil d'un revers de main…

- C'est bien ce que j'ai fait, mon garçon. C'est un geste spontané. Mais imagine un peu les dégats avec ce maudit crochet…

Yannick Loukianoff

Sur le capitaine Borgnefesse, lire l'article à propos des "Cahiers de Louis Adhémar Timothée Le Golif" dans notre rubrique "Coups de cœur".


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