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NOUVELLES
 2013










L'abbé du diable




La Confiance




J'veux pas vous parler



La vengeance à tout prix



Une histoire de vieux loup de mer



Camarade



Pirat'Attak



Les voiles de la liberté



Barbarus, un pirate de légende



Coco-Rhum



La Rose Sanglante



La Buse



Mutinerie !



Manon la pépite



Naufragés

J'veux pas vous parler
.©

Une nouvelle de Corynn THYMEUR
3e prix, catégorie "Adultes"


***


« Non, j’veux pas vous parler ! Quand j’ai eu besoin de votre aide, vous m’avez rejeté, vous vous êtes détourné ; je suis pourtant un bon chrétien. Et là, maintenant que j’ai le chanvre au cou, vous vous précipitez, avec votre croix en avant pour sauver mon âme. Ah, laissez-la donc en paix ! Elle n’a pas besoin de votre goupillon pour régler ses comptes avec le Seigneur.
Je Le rencontrerai avant vous. Je Lui dirai comment votre Église et notre Roi abandonnez les braves marins aux pires moments de leur existence. Craignez alors pour votre propre âme damnée !
Pendant des années, j’ai été gabier de grande hune dans la Royale. J’ai obéi aux ordres, répondant sans rechigner aux quarts, dans le plus sombre de la nuit. J’ai tout connu, la poudre, les coups, l’eau croupie, la faim, le scorbut ; regardez, j’ai plus que cinq dents !
Je me suis battu vaillamment, contre l’Anglais, l’Espagnol, le Hollandais, et même, oui, même contre les pirates qu’on pourchassait comme des chiens… Tout ça, pourquoi ? Je vous le demande ? Une solde bien maigre et des coups de fouet trop nombreux.
Alors non, j’veux pas vous parler ! Me repentir ? De quoi donc, mon Dieu ? De toutes les blessures que j’ai reçues ? J’en ai eu plus que mon compte. Sur mon bâtiment, le barbier n’était qu’un boucher. Il ne savait que couper et scier : un coup de rhum, un bâton entre les dents et vas-y que j’te tranche : la main, le bras, le pied, la jambe, un peu de pois bouillante pour cautériser tout ça… Un boucher j’vous dis !
Moi, j’ai toujours eu de la chance, c’était juste des égratignures, du sang qui coule, des os qui cassent, un coup d’couteau, une balle de plomb, un doigt en moins… Jusqu’au jour où y’a eu cette esquille qui m’est entrée dans l’œil. Le mât de La Normande s’était brisé d’un coup. Je suis devenu borgne, mais des tas de copains ont été écrasés ce jour-là. J’ai perdu Loïc et Morvan, le grand Bihan, le petit Kermeur… et le mousse ! Comment qu’il s’appelait de son vrai nom, déjà… Ah oui, Erwann ! Pauv’ gosse ! L’avait pas dix ans.
Le barbier m’a arraché l’œil avec une petite cuillère. Il disait comme ça que ça éviterait la gangrène. J’ai jamais entendu parler de la gangrène de l’œil, mais c’était lui le chirurgien, alors j’ai plus jamais vu du côté gauche.
J’suis allé voir la mère de Loïc et de Morvan, la femme du Bihan et la veuve de Kermeur. Elles ont rien reçu, rien, pas la plus petite compensation pour la perte des fils, des hommes. Pourtant, y’en avait encore des bouches à nourrir dans les maisons, mais votre Église et notre bon Roi, ils leur ont rien donné.
Pour moi aussi ça a été fini. Plus aucun capitaine ne voulait m’prendre sur son bâtiment. Un hunier borgne, pensez donc, ça peut plus travailler !... C’est ça qu’y m’ont dit ces fils de chiennes ! « Tu peux plus travailler ! » Et comment c’est que j’allais vivre, moi ? Je sais rien faire d’autre, depuis l’âge de douze ans que je cours dans les accastillages et me balance d’un mât à l’autre. Maintenant que j’ai… Quel âge que j’ai là ?... Je dirai entre trente-cinq et quarante; on me dit que je peux plus travailler ! C’est que j’ai femme et gamins au pays ! Comment c’est qu’ils allaient faire si je pouvais plus leur envoyer la solde ?
Je suis allé vous voir dans votre église. Je me suis mis à genoux, j’ai supplié, j’ai même rampé devant vous qui m’avez craché dessus. Le capitaine, il a pas voulu me recevoir. Quinze années que j’ai données sur son bâtiment ! Il m’a même pas reconnu. Il m’a fait jeter dehors, en me menaçant de la prison du Roi si je revenais l’importuner. Ah ça non, je veux pas vous parler.

Vous n’avez pas voulu de moi, mais à la taverne la Queue de l’Âne, y’avait le Capitaine Bara qui recrutait sous le manteau. Il m’a donné ma chance. Oh, je le connaissais bien, lui et sa Stered-Mor. On l’avait traqué tant de fois quand j’étais dans la Royale ! Mais c’est un fier marin que cet homme-là, son Étoile de Mer est bien vaillante ; on n’a jamais pu la rattraper ni la couler.
Sur la Stered-Mor, j’ai trouvé une famille, tous des éclopés, des rejetés de la Marine : des vieux, des bossus, des manchots, des crochets, des culs-de-jatte, des pilons, des borgnes, et même un aveugle ! C’était le prêtre, un saint homme ; pourtant c’est lui que vous avez pendu en premier ! Soyez maudits pour ça ! Vous pourrirez en Enfer !
   Sous le pavillon noir, y avait plus d’humanité que sous la fleur de lys. L’eau croupissait toujours dans les barriques, la faim se faisait parfois ressentir, mais sur le bâtiment les coups de fouet étaient rares et le butin se partageait équitablement.
C’est un fameux équipage qu’on était, des fripouilles, des forbans, de sacrés pirates ! On a pillé et massacré, on faisait pas de quartier. On s’est saisi de marchandises et de beaux écus d’argent. On prenait les femmes, on s’enivrait de rhum. On partageait tout ! On se serait fait tuer pour notre commandant. Tout éclopés qu’on était, on l’a mis en colère not’ Roi de France qui pestait après nos rapines, nos butins et nos captures. Jamais ses bâtiments nous auraient attrapés si le gros grain de noroît qu’a sévi sur l’Iroise deux jours avant notre abordage, n’avait pas provoqué l’avarie de notre barre. Faut croire que Dieu l’était pas avec nous ce jour là.
   Oui, j’étais avec le Capitaine Bara pour traquer les navires de la Marchande. Oui, comme mes frères pirates, j’ai joué du couteau, et alors ? Faut bien vivre ! Vous êtes là, avec votre large bedaine remplie de bon fricot et du vin de Notre Seigneur, à nous toiser et à nous juger parce qu’on a refusé de se laisser crever de faim, tous autant qu’on est sur cette estrade, alors que la grosse outre à rhum que vous êtes, consacre à grands coups d’eau bénite ceux qui tuent et massacrent sous le couvert du Roi de France.

Je suis là maintenant, avec mon capitaine. Ça me va. Tous mes amis ont balancé à la grand-vergue du bâtiment ou ont passé par-dessus bord pour nourrir les poissons ; tous, sauf nous six, bons pour le gibet sur le Quai des Pendus, choisis pour montrer l’exemple au bon peuple de Bretagne. Puisque mon tour arrive enfin d’aller au bout du filin, je tiendrai le vent pour danser la gigue. C’est pas aujourd’hui qu’un gabier aura peur d’un cordage.
Vous n’avez pas compris que nos corps suppliciés, pourrissant dans le vent, serviront d’étendard à d’autres éclopés, laissés pour compte et misérables. Vous nous pendez aujourd’hui, nous renaîtrons demain. Des forbans y’en a plein, et y’en aura toujours, tant que la Royale rejettera ses braves marins, tant que y’en aura pour mourir de faim.

Non, je vous parlerai pas. Je me repens de rien. J’ai juste de la peine pour ma mie au pays et tous mes rej’tons ; mais pour moi ça me va, j’aurai plus mal aux dents. »


Corynn THYMEUR


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