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Des pages qui font aimer et respecter la mer.







HISTOIRES
de
MER









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Un bananier chargé
de ferraille







Partie de cache-cache
dans le brouillard







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La sardine






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Un malamok
peut en cacher un autre







L'aventure câblière
de Déolen
en Locmaria-Plouzané







Le naufrage de La Sémillante






Nouméa:
la vie sur les pontons







Cyclone
dans le lagon calédonien







La Marie-Jeanne






Le guetteur de Molène






Des liens de varech






Il a neigé sur la ville d'Ys






Quand j'étais castor





La Pierre aux Femmes





Le naufrage effacé





Noël sur un bateau




Tempête en mer de Chine




Le gabier de La Saône




Vole, mon goéland !




Là-haut sur la mer




Les 8 vents de Majorque




Retour de pêche




Rencontre avec le Kurun




Rêveries arctiques




Les mers
ne devraient pas mourir





La mascotte du Cévennes




Rêves de mousse




La vie d'un ancien port fluvio-maritime:
Pont-L'Abbé







La Pierre aux Femmes.©

Un récit inédit de Gilles LETOURNEL.

*****

EN GUISE D'INTRODUCTION, ce petit texte de Bruno FULIGNI:   

 Les Écréhou n'ont ni coquille, ni carapace, et ne figureront jamais sur aucun plateau de fruits de mer. Les Écréhou sont tout bonnement des îles, ou pour mieux dire, un chapelet de brisants, une marée de granit. Comme l'a dit le père Hugo de leurs voisines les Minquiers, "c'est des cailloux très mauvais" qui encombrent, dans la Manche, le passage de la Déroute.
   Ces menhirs hauturiers, responsables de nombreux sinistres, ont reçu des pêcheurs des noms farfelus évoquant la présence d'esprits malins, d'esprits marins, de farfadets pirates, de korrigans naufrageurs et de sirènes quelque peu putassières, comme si, sur cet archipel aussi désolant que désolé, s'était rassemblée toute la pègre du monde elfique: le Grand Crévichon et le Petit Crévichon, le Gros Galeux, la Bigorne, Grand Bec, Grosse Tête, les Deux Mamelons, la Pierre aux Femmes, la Plate, la Noire, la Grande Rousse et la Petite Rousse... Plus loin, les Dirouilles. Au milieu, quelques îlots convenables: Maîtresse Ile, longue de trois cents mètres, la Marmottière, moitié moins et reliée à Blanque Ile par une chaussée de galets. Répandues sur un espace de trois kilomètres sur sept, toutes ces terres ensemble ne totalisent que trois hectares à marée haute et, au plein de mars, n'émergent plus que l'amer de la Bigorne et le cœur des trois roches les plus considérables où se serrent peureusement quelques maisons de pierre généralement inoccupées.
Bruno FULIGNI

Carte des Ecréhou
A mi-chemin entre le Cotentin et Jersey, l'archipel des Écréhou n'est qu'un affleurement de roches au milieu de nulle part.

*****


   La mer est comme un lac noyé dans la brume. Seule, une longue respiration de géant assoupi fait rouler un bateau de passage. Le soleil troue avec peine au-dessous de lui un azur laiteux.
   Agacée par une risée, la mer frisotte subitement tandis qu'à l'arrière du canot le sillage et le bruit s'estompent, effaçant rapidement toute trace des deux marins.

   Un des hommes est assis près de l'étrave, face à la mer, face aux rochers proches qui se cachent. Son compagnon est debout à l'arrière, une main serrée sur la poignée du moteur. Tous deux ont les yeux rivés sur la mer d'huile qui s'écarte devant eux. Ils guettent la bouée mouillée au sud des Ecréhou.

   
Paul connaît son affaire. Cela fait des années qu'il se risque par beau temps jusque dans les entrailles de cet archipel. De Port-Bail, sur la côte ouest du Cotentin, il ne lui faut qu'une heure de navigation malgré les inévitables courants traversiers. Paul est un consciencieux. Il connaît par cœur les caps à prendre en fonction des coefficients de marée et de l'heure du départ.
--->
 
  Soudain, Denis pousse un cri et tend le bras vers une bouée qui surgit de la brume. Il est fier, mais surtout soulagé de la trouver précisément là où on l'attendait ! Il jette vers Paul un regard admiratif puis observe la bouée qui se rapproche rapidement. Elle semble filer sur l'eau en laissant derrière elle un sillage étonnant !
- Les courants, dit Paul en constatant la perplexité de son ami.
  Denis réalise que ce n'est pas la bouée qui bouge, mais la mer. Toute cette masse liquide qui défile à vive allure le stupéfie ! Perplexe, il songe alors aux voiliers qui naviguent sur ce foutu tapis roulant.
- On arrive. On va obliquer vers le nord pour rejoindre l'îlot principal. On aura les courants avec nous, crie Paul pour couvrir le bruit du hors-bord.
  Peu après ce changement de cap, des cailloux sortent progressivement de la brume, de plus en plus nombreux, de plus en plus imposants. L'un d'eux est tout blanc, couvert de guano. Avisant sur sa droite une roche verticale au sommet aplati, Paul la montre à Denis:




- La Bigorne... Avec une meilleure visibilité, on serait passés près d'elle. Ça nous aurait évité un détour. On aurait pris la passe entre la Bigorne et le banc de l'Ecrevière que tu vois tout au fond. On la prendra peut-être au retour si ça se dégage.
   Une petite brise s'installe depuis leur entrée dans l'archipel et le dernier voile brumeux se déchire soudainement.
- Ouais, formidable, s'exclame Denis émerveillé.
  Alors que des goélands tournent autour d'eux en braillant, l'ILE s'impose tout à coup à leur vue, inondée de soleil. Un îlot en fait ! Un îlot perdu en pleine mer, mais couronné de maisonnettes imbriquées les unes dans les autres. La mer commence à descendre, mais elle rampe autour de l'îlot à quelques mètres des constructions. L'une d'elles est couverte d'un toit rouge vif tandis que les autres arborent d'autres couleurs, tout aussi chatoyantes. Au milieu d'elles, un rocher plus haut que les autres est peint en blanc. A son sommet est érigé un mât où flotte le drapeau du Royaume-Uni.
Ilot britannique



Pas une âme qui vive aux alentours. Un peu plus loin vers le large, après une longue grève de galets, d'autres émergences rocheuses supportent tout juste une ou deux maisonnettes colorées elles aussi.
- Irréel ! Complètement irréel, murmure Denis.
  Sur un fond de mer bleue bousculée, blanchie par les courants qui surgissent de partout, le spectacle est impressionnant. Inculte pourtant des choses de la mer, Denis devine que cet endroit isolé peut se transformer en un piège redoutable.
- Pourquoi cette bande blanche sous le mât ? demande-t-il à Paul.
- C'est pour prendre un alignement. Le drapeau se voit de loin...
- C'est aux Anglais depuis toujours ce coin-là ?
- Non... Depuis 1953 seulement. Ils ont décidé ça à La Haye.
- C'est habité ?
- Penses-tu, jamais. Quelques jours en été, c'est tout... C'est surtout une histoire de droits de pêche sans doute !
   Denis ne comprend pas ce que veut dire son ami, mais il ne cherche pas à entrer dans les détails. La magie du lieu le submerge. Sur ce doris d'à peine six mètres, il se croirait presque rendu au bout du monde.
- Je vais jeter le grappin derrière l'îlot de Marmotier, à l'abri des courants. On est en mortes eaux et la mer descend. Quand on aura de l'eau à mi-cuisses, on pourra se rendre à terre. Je te réserve une surprise, dit Paul.

  Denis ne dit rien. Il sourit. Sans son ami, jamais il n'aurait découvert cet endroit. Un vrai bonheur. Arrivé sur un haut-fond abrité, juste au pied de l'îlot, Paul s'avance vers l'avant du doris. Il se penche, écarte un peu le réservoir d'essence et dégage le grappin relié au bateau par un bout de chaîne et un cordage d'une trentaine de mètres. Jeté devant l'étrave, le mouillage tombe à l'eau et s'allonge sur un fond de sable blanc. Paul amarre le cordage au taquet puis retourne à l'arrière pour relever le moteur en prévision de l'échouage.
  Silencieux, les deux hommes perçoivent alors le clapotis de l'eau qui court entre deux roches à quelques mètres et le cri d'un oiseau qui tourne au-dessus d'eux.
- Alors, ça te plaît ? demande Paul en ouvrant la glacière posée à même le fond de la coque.
- Extraordinaire !
- Tiens, prends une bière.
  Denis décapsule la canette et s'installe sur le banc à côté de son compagnon. Un peu plus tard, alors que le bateau tourne paisiblement autour de son mouillage, Paul tend le bras en direction d'une vaste étendue minérale dominée par quelques immenses rochers.
- Tu vois ces gros cailloux tout au fond à l'ouest ? C'est la Petite Rousse et un peu plus loin la Grande Rousse. Là, au nord, c'est la Vieille avec le Tas de Pois à côté. Et puis là-bas, à l'écart, ce grand rocher plat qui vient tout juste de découvrir, c'est la Pierre aux Femmes...





- La Pierre aux Femmes ? Drôle de nom pour un rocher.
- C'est pourtant pas drôle, cette histoire ! Et c'est pas une légende...
- Vas-y, raconte.
- C'est trop long. Ça te gâcherait la journée. On va plutôt casser la croûte en attendant d'échouer. Après, on ira se balader.
- Raconte quand même. On a le temps de faire les deux.
 
Denis connaît bien Paul et sa façon de raconter les histoires. Au bistro de Port-Bail, il fait toujours un tabac devant les gars du pays.

   
- Elle est terrible l'histoire de la Pierre aux Femmes... Quand on voit la roche comme ça, on a du mal à y croire. Pourtant, des fois, c'est l'enfer. Il suffit d'une tempête. L'hiver, ils clouent des planches sur les fenêtres des baraques pour pas que la mer casse les carreaux à coups de galets. Aux marées d'équinoxe, la mer arrive au pied des maisons... Pourtant, ce jour-là, il n'y avait pas de tempête !

Paul coupe deux tranches de pain dans une grosse boule de campagne, puis en tend une à son ami avant de poursuivre son récit :




- Ça s'est passé au début du siècle dernier. Dans ces années-là, les bateaux de commerce empruntaient la Déroute. C'est le bras de mer qu'on a traversé ce matin. Des navires anglais, surtout. Des goélettes qui partaient de Portsmouth pour approvisionner les îles anglo-normandes. Elles faisaient escale à Cherbourg, puis passaient le raz Blanchard avant de piquer vers les îles. Quand le courant les portait, elles n'hésitaient pas à contourner les Ecréhou pour rejoindre Saint-Hélier, le grand port de Jersey. Elles passaient par tous les temps, été comme hiver. Des bons marins, les British, ça c'est sûr !
   "A cette époque-là, c'était la misère du côté de Liverpool: épidémies, chômage et j'en passe... Au même moment, à Jersey, il y avait des fabriques de vêtements et des ateliers de poterie qui ouvraient leurs portes et embauchaient à tout va. Beaucoup de femmes émigrèrent alors vers Saint-Hélier pour y trouver du travail. Des jeunes, surtout, mais aussi des plus âgées qui abandonnaient provisoirement leur famille.
   "Une année, vers la fin de l'été, le Minots Light, un brick d'une cinquantaine de mètres, avait ainsi embarqué en plus du fret habituel une quarantaine de femmes à destination de Jersey. Le temps était maniable. Une bonne brise de nord-est les poussait vers le sud le long des côtes du Cotentin. Malheureusement, une avarie de gouvernail les surprit près des Ecréhou, à la hauteur des Basses de Taillepied. Avaient-ils heurté un objet flottant ou une pièce avait-elle cédé ? Personne ne l'a jamais su. La mer déferle parfois méchamment sur ces hauts-fonds et ça peut mettre à rude épreuve les commandes de barre...
"Toujours est-il que le capitaine envoya aussitôt le charpentier du bord pour réparer au plus vite. Le vent, le courant, tout les poussait vers les Ecréhou. Le plus mauvais endroit de toute la traversée pour avoir ce genre de panne ! Le capitaine avait besoin de toute la toile pour se dégager au plus vite sitôt le gouvernail réparé, alors il laissa battre les voiles dans le vent si bruyamment que certaines passagères commencèrent à s'alarmer. Trahis par des déferlements suspects, les premiers récifs approchaient. Le charpentier ne remontant toujours pas, le capitaine décida d'aller voir lui-même ce qui se passait sous le pont. Il trouva le charpentier et son aide en train de lutter avec la barre qui fouettait l'air en tous sens. Le matelot avait le visage en sang. Il avait pris la pièce de bois en pleine tête. L'endroit était si exigu que personne d'autre ne pouvait les aider. Une chaîne de commande s'était rompue ! Le capitaine décida d'envoyer le bosco pour remplacer le jeune homme inexpérimenté. Alors qu'il remontait sur le pont, un choc sourd ébranla tout le navire. Il jura et bondit sur le pont pour constater que la mer écumait tout autour d'eux. Des roches affleurantes à perte de vue... Il comprit aussitôt que la situation était tragique. La mer descendait et le bateau allait rester planté sur les cailloux, offert ainsi aux assauts de la mer. Il tenta pourtant une manœuvre désespérée en faisant border toutes les voiles pour faire gîter le bateau et diminuer ainsi son tirant d'eau. Le vent aurait pu le pousser vers un endroit dégagé, mais il ne fit que l'engager un peu plus sur les roches. A bord, c'était la panique. Les femmes hurlaient devant l'équipage impuissant.



  "Une vague plus forte que les autres souleva le bâtiment et le fit retomber lourdement sur un récif. Le bruit redouté se fit entendre aussitôt. Celui de l'eau qui s'engouffre dans la coque défoncée. C'était fini ! Le capitaine donna l'ordre de mettre les chaloupes à la mer pour évacuer le bateau avant que les mâts ne leur tombent sur la tête. La gîte était trop importante et l'opération s'avéra quasiment impossible. Les chaloupes qui étaient du mauvais côté se trouvaient coincées contre les flancs du navire et les autres pendaient loin de la coque, bousculées par les vagues. Ils tentèrent pourtant de les libérer, mais toutes se remplirent d'eau ou se fracassèrent sur les rochers. Toutes sauf une qui partit vide à la dérive avant d'avoir pu être saisie.
    "La mer descendait rapidement. Elle découvrit un plateau de roches chaotiques qui s'étirait jusqu'à une sorte de promontoire, un rocher plat comme une piste de danse. C'est celui-là qu'on appelle la Pierre aux Femmes."
  Denis tourne la tête vers le large en direction du rocher. Aujourd'hui, avec cette mer tranquille, il a du mal à imaginer un pareil drame. Il écoute cependant son ami avec attention, captivé comme toujours par ses histoires. Paul finit sa bière et reprend son récit.
- Le charpentier n'était pas remonté. Probablement noyé au fond de la coque. Le capitaine et le bosco partis lui porter secours n'étaient pas reparus eux non plus. Le mât de misaine venait de s'effondrer sur deux femmes et un matelot était probablement mort, écrasé par une chaloupe qu'il voulait libérer. Tous l'avaient vu partir à la dérive en flottant sur le ventre.
  "Une fois la mer suffisamment descendue, le second incita tout le monde à rejoindre le promontoire avant que le navire ne se disloque complètement sous les coups de boutoir de la mer. Il ordonna aux matelots encore valides d'aider les femmes à sauter sur les roches puis à se faufiler en évitant les déferlantes. Lui-même disparut ensuite dans la coque, sans doute pour porter secours au capitaine et à ses amis.
   "Ce fut un vrai désastre ! Près de la moitié des femmes furent emportées par la mer. Alourdies par leurs longues robes gorgées d'eau, elles furent bousculées par les vagues, jetées sur les pierres glissantes, assommées puis poussées à moitié inconscientes vers le large. Les survivantes n'avaient plus la force de crier et progressaient en silence. Les marins les encourageaient de la voix. En vain. Elles partaient les unes après les autres...

Naufrage sur les écueils

" Enfin les plus fortes, les plus jeunes ou les plus chanceuses, parvinrent à prendre pied sur le promontoire, soutenues par des matelots. Elle s'affalèrent toutes sur les vastes roches plates entourées de sable. La mer ne les atteignait plus, sauf quelques embruns inoffensifs portés par le vent. Ce n'était plus que respirations haletantes et sanglots étouffés. Un fracas leur fit soudain tourner la tête. Derrière eux , le grand mât du Minots Light venait de s'effondrer. Des femmes se mirent à crier, comme si la vue du navire démembré ajoutait encore à leur détresse !
  "Allégée et couchée sur le côté, la coque se soulevait à chaque vague et retombait lourdement sur les récifs. Craquant à chaque fois un peu plus, elle se disloquait rapidement dans un fouillis de cordages indescriptible. Les marins, hébétés, se signèrent. Ils comprirent qu'ils ne reverraient plus leurs officiers. Seul le plus jeune restait parmi eux. Celui-ci prit l'initiative de compter les survivants: vingt-trois femmes et neuf membres d'équipage.
   "Malgré leur désarroi, les femmes reprirent courage. Se voyant sauvées du naufrage, les plus âgées commencèrent à se déshabiller pour essorer leurs robes trempées jusqu'aux hanches. Il ne faisait pas froid, mais le vent les faisait grelotter sous leurs vêtements mouillés. Peu après, les jeunes firent de même. Malgré le spectacle, les hommes gardaient leur mine sombre. Ils étaient échoués là sans vivres, sans eau, sans aucun moyen de faire du feu et la nuit était proche. Eux surtout avaient remarqué que leur rocher était dépourvu de végétation. Rien que du varech et des algues couchées sur le sable...
   "Voyant certaines femmes enfiler leurs robes mouillées, le jeune officier prit la parole. A la surprise générale, il leur conseilla de rester en sous-vêtements:
- Nous ne pouvons pas rester là, leur dit-il. Dans moins d'une heure il fera nuit et la mer remonte. Quand elle sera haute, il y aura deux mètres d'eau sur notre rocher. Notre seule chance de salut, c'est de rejoindre à la nage l'îlot recouvert d'herbes que l'on voit là-bas au nord. Il est environ à deux cents mètres d'ici, mais les courants sont avec nous. Il faudra juste se laisser porter.

  " La stupeur se lut instantanément sur tous les visages, sauf pour les matelots qui approuvèrent de la tête en grognant.
- Mais nous ne savons pas nager, hurla d'une voix étranglée la plus âgée des femmes.
  " Le jeune homme ne trouva rien à répondre. Il s'en doutait, bien sûr, que toutes ces femmes ne savaient pas nager. Quelques brasses tout au plus, mais certainement pas deux cents mètres en pleine mer, avec les vagues, le froid, la fatigue et leurs foutus vêtements. De plus, un tiers des hommes ne sachant pas nager non plus, elles ne pourraient pas toutes espérer d'aide...
   " Elles restèrent là, assises à même la roche humide, prostrées, pleurant ou priant, consternées par l'enchaînement des faits qui les avaient conduites jusqu'à cette fin stupide. Toutes laissaient là-bas, en Angleterre, des parents, un mari, parfois même des enfants ou un fiancé pour les plus jeunes.



   " Les marins envisagèrent de retourner à l'épave. Les chaloupes étaient broyées ou remplies d'eau, prisonnières d'un inextricable fouillis de cordages. Ils ne pourraient guère récupérer que quelques planches. Encore fallait-il traverser à nouveau le plateau de roches acérées maintenant recouvert par les vagues déferlantes...
   " La carcasse du Minots Light n'était plus qu'un piège mortel. Bousculée, à demi immergée, elle se désintégrait un peu plus à chaque assaut dans un fracas de bois éclaté.
   " La mer montait rapidement et il fallait se mettre à l'eau avant la nuit. Les meilleurs nageurs pressèrent les femmes, les assurant de leur soutien. Personne n'était dupe, mais ils ne pouvaient se résoudre à partir sans elles. Les rares femmes qui savaient nager se levèrent et se débarrassèrent de leurs habits, ne gardant que leurs sous-vêtements. Les hommes firent de même, sauf les plus vieux qui se savaient incapables de rejoindre l'îlot. Ceux-là resteraient jusqu'à la fin, près de leurs compagnes d'infortune. Un garçon s'élança vers une fille assise à l'écart. Elle sanglotait, la tête en appui sur les genoux. Pendant la traversée de la Manche, tous les passagers avaient remarqué le manège de ces deux jeunes et n'avaient cessé de les taquiner. Cette fois, ils les observaient en silence. Le marin obligea la jeune fille à se lever. Il lui prit les mains et planta ses yeux dans les siens:
- Je vais te porter. Je suis bon nageur, tu n'auras qu'à t'accrocher à mon cou. Avec les courants, ça va aller vite...
   " Ne trouvant pas les mots, ils se regardèrent tous en silence une dernière fois, comme pour imprimer dans leur tête ces visages entrevus. D'un côté ceux qui se préparaient à partir, de l'autre ceux qui se résignaient déjà, dans l'attente d'un miracle improbable. Puis ils se mirent à l'eau, une poignée de femmes et sept hommes résolus dont le jeune mousse avec la fille sur le dos.
   " L'eau n'était pas si froide. Les premières brasses furent faciles. Puis après une vingtaine de mètres, les fonds augmentant, les vagues prirent de l'ampleur. Manifestement le courant poussait les nageurs vers l'îlot. Ils tâchèrent de rester groupés, mais les femmes furent rapidement en difficulté, buvant la tasse, toussant et crachant de plus en plus. Les hommes essayèrent de les soutenir autant que possible. Peu habitués à nager en mer, eux aussi furent très vite éprouvés. Aucun n'osait regarder derrière lui. Le premier qui le fit constata que la femme qui nageait près de lui avait disparu, emportée Dieu sait où ! Malgré tous leurs efforts, d'autres femmes disparurent en silence, sans l'ombre d'une plainte, simplement épuisées. La jeune fille accrochée au cou du mousse se contractait involontairement, menaçant d'étouffer le jeune homme. Celui-ci essaya vainement à plusieurs reprises de desserrer l'étreinte. La gorge écrasée, incapable de respirer et encore moins de nager, il finit par se débattre avant de couler. Il se vit descendre au ralenti dans une eau transparente et calme. Il fut tenté de se laisser aller ainsi, de se reposer enfin. Puis, dans un silence irréel, il vit la jeune fille se débattre au-dessus de lui. Elle battait frénétiquement des bras et des jambes en projetant autour d'elle des nuages de bulles effervescentes.



   " Il l'observa un instant sans réagir tandis qu'elle semblait le rejoindre, puis il eut un sursaut. Au bord de l'asphyxie, il projeta ses jambes, remonta vers la surface, attrapa au passage le bras de son amie et troua la surface. Il avala l'air goulûment à plusieurs reprises en frappant l'eau de ses mains pour ne pas couler.
   " Reprenant ses esprits, il réalisa soudainement qu'il avait lâché le bras de la jeune fille. Il cria son nom, regarda autour de lui, mais il ne vit que les visages de ses amis, les yeux éteints de fatigue. Prenant une rapide inspiration, il regarda sous l'eau. En vain. Elle avait disparu elle aussi. Il fut tenté de se laisser aller à son tour, de la rejoindre, de cesser ce combat insensé. Devinant ses intentions, un de ses compagnons l'agrippa par le col et l'entraîna avec lui. Il ne vit pas qu'entre-temps deux hommes avaient coulé.

   
"Lorsqu'ils posèrent enfin les pieds sur les galets qui bordaient l'îlot, ils n'étaient plus que six. Six hommes épuisés, pas fiers d'eux. Six hommes grelottant, mais six survivants, debout, les pieds posés sur de l'herbe rase parsemée de lavatères sauvages. Sur une vraie île, à l'abri des flots.

   
" Obsédantes, leurs pensées allaient vers ce rocher, là-bas, plus au sud. A la fois si loin et si proche. Sans la nuit qui tombait, ils auraient pu distinguer les silhouettes immobiles comme des statues de pierre.
       " La nuit qui s'installait devait hanter les six hommes jusqu'à la fin de leurs jours. A peine échoués sur l'îlot, ils se dévêtirent et entreprirent de se frictionner le corps avec de l'herbe jusqu'à ce que leur peau en rougisse. Ils mirent ensuite leurs affaires à sécher en les étalant à même le sol. Le vent était tombé et l'air était doux. Un rocher au sommet de l'îlot leur servit d'abri, mais la faim qui les tenaillait les empêchait de dormir.


   " Au début, ils n'entendirent que le bruit du ressac sur la grève. En montant, la mer avait envahi la petite crique où ils avaient touché terre. Puis soudainement ils perçurent un cri, très distinctement. La faible brise avait dû tourner en début de nuit et portait jusqu'à eux les hurlements redoutés. Plusieurs autres suivirent qui leur glacèrent le sang. Terrifiés, certains se bouchèrent les oreilles. D'autres imaginèrent la scène en priant: toutes ces femmes qu'ils n'avaient pu aider, serrées les unes contre les autres, debout sur un rocher soudainement investi par la mer, entourées par une eau assagie et miroitante sous la lune à perte de vue. Une eau qui leur arrivait aux genoux, puis à la taille. Une eau propulsée par un courant impitoyable qui les poussait de plus en plus fort, jusqu'à ce qu'elles perdent pied et disparaissent dans la nuit noire en hurlant. D'autres, peut-être, se laissaient aller en silence, discrètement, comme résignées.



   " Saisis par le froid, rompus de fatigue, les six hommes s'assoupirent en fin de nuit. C'est le soleil qui les réveilla. Il les trouva blottis les uns contre les autres dans un trou du rocher. La chaleur du soleil leur apporta un bien-être coupable.
   " Les premiers réveillés se levèrent aussitôt puis se tournèrent vers le rocher fatidique. Il était désert et lisse. Encore mouillé par la mer qui venait de se retirer, son forfait accompli. Plus la moindre trace non plus du Minots Light. Pas même la moindre épave à la dérive. La mer avait tout emporté, tout nettoyé, comme elle a toujours su le faire. Elle montrait maintenant une humeur légère. Pourtant, çà et là sous son giron, une cinquantaine de malheureux avaient trouvé leur dernier lit.
   " Il ne restait rien. Rien que ce rocher là-bas: la Pierre aux Femmes... Personne n'y va plus ! "



Paul se lève subitement. Il regarde autour de lui et se penche à l'extérieur du doris pour estimer la hauteur d'eau sous la coque:
- On va pouvoir aller à terre. Le bateau va s'échouer !
- Eh, attends. Tu m'as pas dit s'ils s'en étaient sortis...
   - Ben oui. Comment on aurait su tout ça sinon ? C'est un pêcheur de Jersey qui les a repérés le lendemain.
- Elle est sinistre, ton histoire...

   Paul ne répond pas aussitôt. Il range rapidement les restes du repas dans la glacière puis glisse celle-ci sous le banc, à l'abri du soleil.
- Y a pas que des histoires drôles dans la vie, dit-il enfin.
  Denis n'arrive pas à détacher son regard de la Pierre aux Femmes. Elle semble tellement tranquille là-bas sous le soleil...
- T'es certain qu'elle est vraie, au moins ?
- Qui aurait pu inventer une histoire pareille, à ton avis ?
- Ben, un gars comme toi, rétorque Denis en rigolant.
   Paul a déjà une jambe à l'extérieur du bateau. Il se ravise et se pose à nouveau sur le banc:
- Avant, j'étais comme toi. J'y croyais pas vraiment. Mais un jour je l'ai racontée à un copain de mon père. Un type de Morlaix, un ancien de la marine marchande. Il m'a écouté avec attention, puis, à la fin, il m'a affirmé que sur le port de Liverpool, il y a une plaque commémorative en souvenir des passagers et de l'équipage du brick Minots Light disparu en mer au large des côtes françaises...



Gilles LETOURNEL

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