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Des pages qui font aimer et respecter la mer.




NOUVELLES
 2012








La nef de la Royne



Le notaire de Saint-Renan



Le sacrifice de la Belle Cordelière



Entre Le Conquet et Le Minou



La bataille de Cunégonde de Kergouezel



Le compagnon de Primauguet



Quatre frères



Traumatisme



La dernière victoire de La Cordelière



Espionnage



Le récit de Gwenn



La nuit de la Saint Laurent



Le récit de Malo

Quatre frères


Une nouvelle de Gilles DRAPIER


***
 

   Nous étions quatre frères, unis comme les doigts d’une main, natifs de Plounéour-Menez et promis aux fourches patibulaires à cause que la misère nous fit voleurs courant le duché de Bretaigne.
   Nous étions quatre frères, chacun veillant l’autre, matelots d’Hervé de Portz-Moguer qui nous tira un jour du cul-de-basse-fosse où le guet de Morlaix nous avait jetés après une mauvaise affaire.
   Nous étions quatre frères devenus corsaires, un peu soldats, un peu pirates, francs buveurs, coureurs, hâbleurs mais courageux et fidèles à l’amiral de Bretaigne qui nous sauva de la corde.
   Tranche-maille était mon aîné, Casse-museaux mon cadet, Brise-boulets vint le troisième, tous trois périrent en ce jour d’août et moi, Croque-mitraille, le benjamin, suis demeuré et dois aller conter à ma mère la mort de ses trois fils.

   Pendant neuf années sous Primauguet, escortant et protégeant les convois du roi, nous n’avons connu que batailles, rapines et ripailles. Gens de sac et de corde, soldats sans fortune, nous avons parfois chassé pour notre compte et nous sommes souvent payés sur la bête. L’or nous brûlait les doigts. Taverniers et ribaudes ont fait moisson de nos beaux écus, de nos bijoux et de nos perles car à nous autres forbans, ne vaut la richesse que quand elle apporte orgies et plaisirs.

   Et maintenant, que dirai-je à ma mère quand je reviendrai chez nous ?
   Lui dirai-je « Ma mère, je n’ai pas un seul denier à vous bailler. L’argent que vos quatre fils ont gagné dessus la mer n’a servi à payer que banquets et filles bordelières. » Lui dirai-je cela ?

   L’an de grâce 1506, notre reine Anne fit son Tro Breiz et s’en vint prier à Saint Jean du Doigt près Morlaix. Elle remit à notre capitaine le commandement de sa plus belle nef.
Marie la Cordelière, vaisseau de haut bord, était forte de 16 canons à boulets de 120 livres, 14 bombardes à roue et près de 200 autres pièces. Nous avions 50 canonniers, 100 arquebusiers et nous étions des centaines d’autres, tantôt matelots, tantôts soldats suivant les circonstances, aux ordres de Martin Le Nault, le maître d’équipage. Des côtes d’Espagne à celles de Normandie, nous avons protégé le royaume de France, assaillant les Godons, les Écossais et tout ce qui s’approchait trop de nos rives. Nous en pelâmes tant que j’en aurais perdu le nombre si j’avais su compter. La truandaille anglaise en conçut si grande haine qu’elle s’en vint un jour brûler le château du capitaine.

   Sa Majesté Louis le douzième et Madame la Reine avaient mandé qu’il fut rassemblé à Brest une grande force navale pour aller combattre l’Angleterre. Notre capitaine pensait tenir là sa vengeance, ce qui le rendait fort joyeux et nous aussi car rien ne nous réjouit tant que promesse de butin.

   Et puis vint ce jour fatal du 12 août de l’an de grâce 1512. Ce jour-là devait être jour de fête. L’armada se vint mettre à l’ancre dedans l’anse de Bertheaume. Par navettes de chaloupes, depuis dès avant l’aube, arrivaient les parents et les amis du capitaine. On leur fit visiter les hauts et les bas puis ils commencèrent à boire et manger, rire et danser.
   Soudain, sitôt donnée la pique de 11 heures, une vigie cria que la Loyse de l’amiral De Clermont montait l’étamine d’alerte et presque aussitôt donnait le signal de branle-bas. On nous dit que l’Anglais approchait à toutes voiles, porté par la brise et la marée.
   Si pour les matelots et les soldats il n’y avait là que routine et, si Dieu nous prêtait vie, promesse d’aubaine, il n’en était pas de même pour les invités qui s’affolèrent et voulurent s’ensauver.
   Monsieur de Portz-Moguer monta alors au banc et harangua le pont, demandant à chacun et chacune de prendre la mort en gré et montrer comme les Bretons savent se battre et au besoin mourir. Il jugea que le devoir commandait de protéger la flottille le temps qu’elle s’en aille abriter sous les remparts de Brest. Les gentilshommes aussitôt l’acclamèrent et tirèrent l’épée.    Ceux qui n’en n’étaient point pourvus s’armèrent comme ils purent, de sabres, piques, coutelas et de tout ce qui pouvait tailler ou estoquer. On vit même les femmes, qui ne furent point les dernières à acclamer le capitaine, se pourvoir en couteaux, coutelas, haches et même cabillots.
   Tous les gabiers, bâbordais et tribordais, furent envoyés dans les hauts pour mettre à la voile cependant que nous, en attendant l’abordage, fûmes commis à l’approvisionnement de l’artillerie, tant en gargousses de poudre qu’en boulets de fer, boulets ramés, boulets à chaînes, mitraille et grappes, ainsi qu’à la manœuvre des palans pour le chargement des bouches à feu.
   Monsieur de Portz-Moguer commandait sur le pont. Ses ordres étaient transmis à l’entrepont d’artillerie afin que l’on sache quel bord armer, les distances et toutes ses volontés. Monsieur Dolo, le second, qui recevait ces instructions, ordonna que les canons tirassent à démâter. De notre poste et dans notre occupation, nous ne voyions rien de ce qui se tramait mais on nous dit que trois navires nous venaient assaillir : Le Régent, le Sovereign et la Mary Rose.
   Nos premières bordées finirent dans la mer. Le fracas des départs était épouvantable. Il s’y ajoutait les hurlements de douleur des canonniers et des pointeurs, fouettés par le second et les chefs de pièces, les cris que nous poussions à haler les pièces, les jurons et vociférations de chacun ; la fumée avait envahi l’entrepont et l’odeur de la poudre nous prenait la gorge ; nous toussions, crachions, pleurions toutes les larmes de notre corps malgré l’habitude.
   Par chance, la quatrième bordée tribord mit toute la mâture de la Mary Rose à bas puis, aux bordées suivantes, on abattit le gréement du Sovereign. Les deux bateaux partirent en dérive, suivis et canonnés à outrance par la nef de Dieppe qui manoeuvrait comme à la parade.
   C’est à ce moment qu’un boulet du Régent déchira notre bordé et s’en vint écraser la tête de mon pauvre frère Casse-museaux. Son corps sans vie s’écroula sur le canon qu’il servait, déchiré, pantelant.

   N’ayant plus que le Régent à affronter, Hervé de Portz-Moguer choisit de l’aborder. Notre tour venait enfin et c’est avec des hurlements de fureur que nous retournâmes sur le pont. La mort de notre frère avait décuplé notre rage et nous le voulions venger. Sabres et haches luisaient au soleil, lames bien graissées, menaçantes, pressées de navrer, tailler et étripailler les chiens assassins d’Angleterre.


Dessin d'Hervé Le Gall

   Au moment où nous accostions, comme nous lancions les grappins, les vilains nous lâchèrent une bordée à mitraille qui ravagea le pont. Hommes, femmes, enfants s’effondrèrent. Parmi eux un de ceux qui s’étaient juchés debout au bastingage : notre aîné Tranche-maille fut tout grêlé de fer, pissant son sang par mille blessures. Quand je le quittai des yeux, il se tordait sur le pont, hurlant sa douleur.

   Le premier goret pisseux qui me prit à partie reçut le revers de mon sabre au visage. Je n’étais plus que rage folle, assoiffé de sang, écrabouillant et taillant cervelles, reins et mâchoires. A mon côté, Brise-boulets transperçait cœurs, foies et poumons de sa pique. Nous faisions grands ravages chez les galeux mais plus nous en tuions et plus il en venait. De dextre, de senestre, il pleuvait de l’Anglais. Nos lames s’en nourrissaient sans se jamais rassasier. Il fallut un méchant coup de pistolet pour abattre mon frère, un coup de pistolet qui lui entra dans l’œil et le tua tout net. Il tomba près de moi, expirant au moment même où mon fer égorgeait son assassin.

   Peu à peu, nos assaillants nous repoussèrent et je me trouvai bientôt contre le beaupré, ferraillant contre trois ou quatre scélérats, les injuriant et les frappant à tour de bras. A peine en avais-je un déconfit qu’un autre surgissait et je me voyais déjà envoyé rejoindre les diables dedans l’enfer.
   Et puis soudain, sans que je susse pourquoi, je me trouvai projeté dans les airs par une extraordinaire poussée au cul. Je volais dans un déluge de fer et de feu. Je ne savais si j’étais mort ou vif, tête en haut ou tête en bas ni si tout mon corps m’avait suivi. Je retombai bientôt dans une mer rouge de sang, au milieu de cent épaves et compris alors que les bateaux avaient sauté. Je nageai un moment vers la côte et fus repêché, couvert de blessures, par un canot anglais d’où je pus, par un heureux hasard, m’échapper. Je regagnai la côte accroché à un espar et trouvai secours dans une borderie près de Lochrist où l’on me soigna et où je pus me remettre.

   Et maintenant, que dirai-je à ma mère quand je m’en retournerai au pays ?
   Lui dirai-je « Ma mère, de vos quatre fils, n’en reste plus qu’un. Votre François perdit la vie par un boulet anglais qui lui arracha la tête, votre aîné fut occis par mille trous que lui firent nos ennemis. Il périt sans mot dire et en grandes souffrances. Et l’âme de votre fils Pierre, ma mère, s’échappa par le trou qu’un damné Godon lui mit à la place de l’œil ». Lui dirai-je cela ?

   Je ne dirai rien à ma mère. Je ne m’en reviendrai pas au pays. J’irai chez les Espagnols et m’embarquerai sur un de ces vaisseaux qui vont par-delà de la mer océane, vers des terres nouvelles où, se dit-on, l’or est montagne et l’argent ruisseaux. Quand j’aurai fortune faite, alors, peut-être reviendrai-je voir ma mère.
   Je lui dirai « Ma mère, séchez vos larmes. Un fils vous revient qui vous porte le bonjour des trois autres. Ils vont bien et vivent maintenant de l’autre côté de la mer, dans un pays où ils ont pris femme. Et moi, ma mère, je reviens vivre auprès de vous pour veiller vos vieux jours. »          Voilà ce que je lui dirai … si je reviens un jour. 




Gilles DRAPIER



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