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Des pages qui font aimer et respecter la mer.


Rencontre avec le "Kurun" ©

Un récit de Georges TANNEAU
extrait de Marin de Guil' , Ed.Coop Breizh
Marin du Guil

Le premier week-end du mois d’août de 1952, Belle-Île nous réserva une énorme surprise.
Toute la ville du Palais s’était pavoisée.

Les rues grouillantes de monde, drainaient leur trop-plein vers le port… Nous eûmes un moment l’impression que la foule, qui se pressait là-bas au bord des quais, le long des jetées et sur les ponts de quelques navires au mouillage, nous attendait avec quelque considération. Dieu, quelle cohue !

A peine avions-nous franchi les jetées que des haut-parleurs se mirent à nasiller en diffusant de vieilles rengaines et de la musique de fête foraine.
Derrière nous entrait un petit voilier de plaisance, une coque de noix sans plus, mais une coque de noix qui farguait1 joliment. Bordé de blanc, toilé de roux, ce plaisancier avançait sous trinquette.2
Préoccupés par ce qui se passait devant nous, nous gênions un peu sa manœuvre.
« C’est qu’il chercherait à nous doubler ce moustique ! »
Une voix puissante étouffa bientôt la musique pour annoncer :
« Le voici qui entre dans le port.
»
Nous ne voyions que nous, bien sûr. L’autre, là, dans notre houache3, nous paraissait si insignifiant.
- Saluons son exploit, reprenait la voix.
- ? ? ? ? ?
Des applaudissements crépitèrent. Une fanfare attaqua "Les Gaulois sont dans la plaine".
Quelqu’un interrogea à mes côtés:
« C’est bien de nous que l’on parle ?
– Aucun doute là-dessus ! lui répondit le patron.
– Les Bellilois n’ont pas dû voir de sardinier comme le nôtre depuis longtemps.
»

Nous nous apprêtions, jeunes et vieux, à bomber le torse, lorsque la voix aérienne lança avec quelques trémolos :
«  Belle-Ile a l’insigne honneur d’accueillir aujourd’hui le vaillant navigateur Jacques-Yves Le Toumelin.»

Coups de cymbales, accords bruyants des cuivres de la fanfare. Zim boum-boum ! Nouveaux applaudissements auxquels se mêlèrent quelques cris :
« Le voilà ! Le voilà !
– Où ça ?
– Derrière les Ch’tous !
– Qui ça les Ch’tous ?
»

Cette fois, pas de doute, on parlait bien de nous. Notre sardinier Ch'tou4, tout penaud, dut ralentir sa course au maximum pour se laisser dépasser par l’extraordinaire petit cotre aux voiles rousses demeuré dans son sillage.
Un grand gaillard, brûlé de soleil des pieds à la tête, manœuvrait cet esquif à la barre franche. Il nous salua de la main au passage.

« Parti du Croisic le 19 septembre 1949,  précisait la voix du haut-parleur,  Jacques-Yves Le Toumelin est de retour au pays après trois ans de navigation autour du globe. »

Quoi ? Un tour du monde avec ça ? Incroyable !
Nous en restâmes un peu pantois. Comment un si petit bateau (de 10 mètres à peine) manœuvré à la barre franche sous foc, trinquette et grand-voile avait-il pu effectuer cet immense et audacieux périple ?
Nous en parlâmes entre nous, avec fougue et agitation, jusqu’à la tombée de la nuit et même au-delà.
Les vieux haussèrent les épaules :
«   Qu’a-t-il voulu prouver , celui-là ? Que la terre était ronde, et alors ? D’autres que lui s’en étaient déjà aperçus. Qu’espérait-il découvrir chez les Noirs, les Jaunes, les cannibales ? »
D’une façon irrémédiable , les vieux pêcheurs n’aimaient pas tout ce qui touchait de près ou de loin à la plaisance.
« Le fric n’excuse pas tout ! – répétaient-ils sans cesse. – On ne joue pas avec la mer.
»

Nous étions sur ce point, nous les jeunes matelots, totalement d’accord avec les anciens.
Oui mais voilà, nous venions d’être les témoins d’un événement qui ébranlait un peu les traditions. Comment aurions-nous pu passer au large sans avoir envie de revoir le petit cotre blanc et projeter sur ses voiles rousses les images exaltantes qu'il nous avait mises plein la tête : toute la sphère terrestre avec ses antipodes de glace ou de feu, ses immensités bleues et insondables que reliaient des détroits tempétueux ? En regardant le ciel chargé d’étoiles nous imaginions qu’il y avait là-bas, tout là-bas, des poussières d’atoll, des îles dorées aux parfums d’épices, des lagons où le ciel se mire et qui sont plus bleus que des yeux de femme.
Comment ne pas être fasciné par le personnage, argonaute musclé et bronzé, Ulysse retrouvant son Ithaque et bouclant son odyssée sous les vivats d’une foule en liesse ?
Il revenait de l’horizon. Ses yeux avaient vu, admiré et lu le monde entier comme un livre, et brillaient encore d’ivresse ou de fièvres océanes. Je me mis à rêver, moi aussi, d’expéditions vers de fabuleuses contrées, d’explorations de rives lointaines. Ma jeunesse allait désormais se reconnaître dans cet idéal.
Orphelin, j’avais inconsciemment besoin d’un modèle fort, d’un exemple, d’un maître à rêver. Je venais de l’entrevoir.
Je venais aussi de me rendre compte que la barrière entre le rêve et le concret pouvait se dissiper comme un mince rideau de brume. Il suffisait de le vouloir. En gardant les yeux grands ouverts sur le monde, Le Toumelin venait d’accomplir non pas un exploit, comme il le dira lui-même, mais un chemin de lumière, un sillage phosphorescent, une œuvre d’artiste et de poète.
La grande aventure humaine, ce sont les hommes. Ce besoin de vivre en harmonie et de partager avec son semblable.

« Comme la lumière, comme l’amour ou l’amitié, la mer des marins, – me dira un jour un responsable colombien d’un lycée maritime, – est une des dernières choses au monde qui ne se vole pas, elle se partage, et ce geste répété des centaines, des milliers de fois, ne peut que nous rapprocher et nous faire grandir avec elle.»

Les grandes routes, fussent-elles maritimes, sont d’abord en dedans de nous. Elles ne serviraient à rien si elles ne nous conduisaient pas vers les autres. Au cœur du désert comme au cœur de l’Océan, toutes les routes se rejoignent et se partagent. Tous les chemins des hommes se croisent.
Un jour, demain peut-être, j’irai revoir le capitaine du Kurun, et il me contera son odyssée.5

Ma nouvelle rencontre avec Jacques-Yves Le Toumelin eut lieu en août 2003, chez lui, à Pen Bron, sur la rive nord du Traict, en face du Croisic.

Le grand marin était devenu aveugle…

Devant la maquette du Kurun
J-Y. Le Toumelin avec G.Tanneau devant la maquette du Kurun en août 2003. Photo Georges Tanneau.

Georges TANNEAU

1- En argot maritime: «farguer bien» veut dire avoir une belle apparence.
2- Voile triangulaire de l'avant, située derrière le foc ( voir la maquette ci-dessus ).
3- La houache est l'écume formée dans le sillage d'un navire.
4- Ch’tous: surnom dont les Morbihanais affublaient les marins bigoudens.
5- J’aurai plus tard l’occasion de dévorer son excellent livre « Kurun autour du monde »
...

Lire sur ce site, du même auteur, les documents historiques "Retour de pêche", "La sardine" et le poème "Au temps de la rogue".

Une notice très détaillée sur Jacques-Yves Le Toumelin, écrite par Xavier Le Héricy, est consultable sur notre site.


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