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Des pages qui font aimer et respecter la mer.


Retour de pêche ©

Un récit de Georges TANNEAU
extrait de "Le mousse du Pescadou", Ed.Coop Breizh



Le mousse du Pescadou


    Lorsque nous arrivions du large, portés par les cris des goélands, le village de Sauzon1 apparaissait comme un sourire lumineux accroché à l'une des lèvres de sa ria. Des maisons basses aux tons pastel s'adossaient au rivage et faisaient quelques taches claires parmi les brandes d'ajonc et de bruyère. Nous accostions alors le petit môle au pied du phare. Le quai de Guerveur était encombré de casiers à homards avec leurs ronds de cordage et leurs flotteurs à espars, au-dessus desquels claquaient quelques fanions multicolores et effilochés par le vent.
   L'escale d'un sardinier dans ce lieu était presque un événement, surtout quand ce sardinier n'était pas de l'île. L'usine locale, comme une volière, libérait ses jolies ouvrières. Se déplaçant bras dessus bras dessous, avec des pépiements et des roucoulades plein la gorge, elles se pressaient en bandes joyeuses et effrontées pour venir nous observer et nous dévisager.

Rencontre au retour de pêche
Tableau d'Alfred Guillou, musée de Quimper. Extrait de "Conserveries en Bretagne, l'or bleu du littoral". Ed. Coop Breizh

   Les caisses de sardines passaient de bras en quai comme un fabuleux trésor apporté de la mer par quelques écumeurs intrépides. Des rires clairs éclataient parfois et faisaient tressauter les jeunes poitrines. Des conversations s'engageaient, des propos s'égaraient, des répliques croisaient le fer.


Sardinières de Douarnenez
Photo coll.Jakez Cornou

   Les sardinières, les lèvres en gouttes de cerise, l'œillade à la dérobée sous la mèche de cheveux, sondaient du regard les matelots qui, en tricot de peau, jouaient à faire saillir leurs muscles comme ceux des lutteurs de foire.
   Elles étaient belles et pleines de sève, ces filles du port de Sauzon; de beaux brins de plantes vivaces, des fleurs d'églantier que les rayons et la rosée des matins d'été épanouissaient. Elles n'étaient pas toutes de ce village, ni même belliloises. L'île n'était pas assez peuplée pour remplir ses trois ou quatre usines. La main-d'œuvre venait de quelques villages maritimes du département et même de plus loin. Aux Sables d'Olonne, à Lorient, à Douarnenez, la jeunesse en jupon ne pouvait demeurer longtemps insensible aux offres d'emploi qui étaient synonymes de dépaysement. On débarquait ici ou à Quiberon, ou encore au Croisic, pour faire la saison. Une occasion rêvée de prendre un peu de distance avec son clocher. Un besoin de liberté, un besoin de rencontres, une envie de vivre simplement comme on l'entendait. Quelque chose qui ressemblait à une kermesse, à un grand bal auquel les plus vives et les plus délurées se sentaient irrésistiblement conviées.
   Il ne manquait pas de volontaires dans notre équipage pour accompagner le poisson jusqu'à son pesage et même jusqu'aux tables de travail de l'usine où il était déversé sous des sourires aguicheurs ou taquins. Les tables de triage et d'étêtage ruisselaient rapidement du produit de notre pêche. Les doigts habiles des usinières, armés de petits couteaux ou de ciseaux, y picoraient sans plus attendre comme des mouettes affamées. Ils coupaient, éviscéraient, nettoyaient, taillaient.
   Le pesage se faisait sur une plate-forme à bascule où le chauffeur engageait le camion tout entier avec sa charge. Un second passage, en fin d'opération, permettait de soustraire le poids du camion et des caisses vides.
   Dans la cour de l'usine, les sardines d'un premier arrivage étaient déjà étêtées, saumurées, rincées, rangées les unes près des autres la queue en l'air et s'égouttaient sur les plans inclinés des grils2 en fil de fer.

Les grils de l'usine de conserverie


Une odeur épaisse de cloaque s'exhalait des déchets de têtes et de viscères qui macéraient dans leur jus au fond d'une grande cuve. Des rigoles noires s'échappaient de la base de ce dépotoir et couraient entre les dalles de ciment avant de rejoindre d'autres caniveaux irisés, des écheneaux3 de saumure ou d'eaux de rinçage chargées de sang et d'écailles. Un méli-mélo de relents associait ces émanations fortes à celles des vapeurs visqueuses des huiles de friture et les femmes qui me frôlaient de leurs jupes lourdes fleuraient autant le musc de la marée que celui de la gueldre
4.

- L'est ben jeunot, c'lui-là !
- Vaillant à c't âge, comme un vrai homme !
- N'a pas fini son duvet !
- N'en voudrait point d'une vieille comme toi, la Marion !
- T'inquiète, elle sait y faire avec les puceaux, la finaude.
- Elle en a déniaisé de plus minots !
- Pousse-toi un peu, mon p'tit gars !

   Des gaudrioles épicées me picotaient les pommettes. Des rires fusaient. Je rougissais. Mes bottes, mal assurées sur le ciment mouillé, me faisaient glisser. Le poids des caisses me déséquilibrait et m'entraînait en avant; et les matrones au verbe leste, aux gestes prompts, à la poitrine débordante, en profitaient pour me repousser à coup de hanche et de graisse vers les tables où se tenaient des visages plus avenants. Par jeu, le flot des jupons et des tabliers m'entourait parfois, me pressait de toutes parts, m'empêchant de fuir sans attouchements. A " l'engrillage ", à l'emboîtage, au sertissage, des groupes de jeunes filles susurraient sans arrêt comme des robinets mal fermés. Elles se poussaient du coude et, têtes baissées, montraient du bout des cils les jeunes matelots qui faisaient semblant de ne pas les voir.
   Une cantilène, ou une romance plus moderne, s'élevait bientôt comme un défi :

"Froufrou, froufrou
Par son jupon la femme,
Froufrou, froufrou
De l'homme trouble l'âme..."

   Et toute la grande salle de l'usine se mettait soudainement à vibrer comme la nef d'une église à l'heure des vêpres.

       La mise en boîtes à l'usine
Mise en boîtes. Photo coll.L.Digue

Georges TANNEAU

1- Le port de Sauzon, au nord de Belle-Ile, est situé face à la presqu'île de Quiberon.
2-  Grils: Assemblages de fils de fer étamés formant une série de plans inclinés sur lesquels reposent les sardines après leur étêtage. C'est sur ces grils que les sardines subissent les opérations diverses : saumurage, rinçage, séchage, cuisson, avant leur mise en boîtes.
3- Echeneaux: Rigoles de liquides sales et odorants provenant des abattoirs, usines, étables, criées à poissons, etc...
4- Gueldre: bouillie de déchets de poissons et de crevettes que l'on jetait à la mer et qui servait à attirer la sardine avant l'usage de la rogue.

Lire sur ce site, du même auteur, le document historique "La sardine" et le poème "Au temps de la rogue".


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