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NOUVELLES
 2012







La nef de la Royne



Le notaire de Saint-Renan



Le sacrifice de la Belle Cordelière



Entre Le Conquet et Le Minou



La bataille de Cunégonde de Kergouezel



Le compagnon de Primauguet



Quatre frères



Traumatisme



La dernière victoire de La Cordelière



Espionnage



Le récit de Gwenn



La nuit de la Saint Laurent



Le récit de Malo


Le sacrifice de la Belle Cordelière

Une nouvelle de Baptiste AIRAUD
2ème prix catégorie "adultes"


***

        L’Assomption fut bien morne et bien triste au château des ducs de Bretagne en cet an de grâce 1512. Je fus conduit à travers les longs couloirs drapés de noir jusqu’aux appartements de la duchesse Anne, Reine de France. Par les lucarnes ornées de lévriers et de porcs-épics, le soleil pleurait ses rayons qui transperçaient les nuages lugubres. La Bretagne, toute la Bretagne pleurait aussi, à commencer par sa souveraine. Quand j’entrai dans sa chambre, je la découvris vêtue de cette même robe noire qu’elle portait lors de l’enterrement du roi Charles VIII. Elle leva sur moi un regard plein de commisération en apercevant mon front encore ceint d’un bandage d’où sourdait la tache sanguine d’une plaie mal refermée.

Un projectile m’avait atteint dans la bataille, me faisant culbuter par-dessus bord, me sauvant ainsi la vie. Mais qu’était-ce que la vie dans de telles circonstances ? J’étais le seul rescapé du terrible drame qui s’était joué quelques jours plus tôt, le 10 août 1512 au large de la pointe Saint-Mathieu. L’élément le plus précieux de la flotte franco-bretonne, la Belle Cordelière et son audacieux capitaine, Hervé de Portzmoguer, ami de la duchesse, avaient coulé corps et biens. Mais si la Bretagne avait perdu un fleuron et un chef, j’avais, moi, de surcroît perdu mon épouse, ma douce Hermine.

La reine Anne de Bretagne et Louis XII

La reine, les yeux embués et la voix tremblante, s’assit près de moi, posa sa main blanche qui tranchait sur la manche de mon pourpoint pourpre et à voix basse me supplia plus qu’elle ne me demanda :

« Monsieur de Kérasker, je sais plus que tout autre que vous avez connu grande perte dans le drame qui s’est joué voilà cinq jours. Mais pourriez-vous, je vous en prie, me conter le cours de cette funeste et terrible journée ? »

Comment refuser ? Elle était reine. Ses yeux me rappelèrent ceux de ma mie. J’entamai alors le récit de cette désolante journée.

« Primauguet nous avait invités, Hermine et moi-même, pour prendre part à une réception à bord de la Belle Cordelière. C’était une nef magnifique vous savez, formidablement gréée et armée. Une superbe machine de guerre et de mer qui devait être le vaisseau amiral de la flotte franco-bretonne que votre époux le Roi de France et vous-même avez réunie pour donner naissance à une armée navale capable de rivaliser avec l’Anglais. Toute cette escadre était rassemblée dans le port de Brest et Hervé avait voulu fêter cet événement à grand foison, conviant à son bord plusieurs dizaines de gentilshommes ainsi que leur famille. Trois cents personnes en tout. »

Au souvenir de mon épouse et de mes amis, je fus pris d’un tremblement et dus m’interrompre. La Reine ne me contraignit pas à reprendre mon récit et attendit. Une larme perlait au coin de son œil rougi. Sa patience m’encouragea à reprendre.

« La petite réception était une réussite. Nous avons pris la mer, puis la flottille a mis en panne en face du fort de Bertheaume. Nous nous croyions en sécurité. La mer d’Iroise était calme. De la poupe à la proue, tout n’était que rires et chants. On se saluait de nef à nef. C’était une belle journée… Et puis, et puis… tout a basculé. Un cri, d’abord, descendant de la vigie d’un navire voisin, puis une clameur est montée : « L’ennemi ! Les Anglais ! » Ce diable d’Howard fondait toutes voiles dehors sur notre flotte ! Fuir ou combattre ? Sans doute Hervé ne se posa-t-il même pas la question. Son visage qui, quelques instants plus tôt, rayonnait, s’était assombri. De sa voix de stentor, couvrant le tumulte de la panique naissante, il harangua l’équipage et ses invités :

« Ce ventredieu d’Howard nous attaque par surprise au plus mauvais moment ! Allons-nous le laisser faire, lui et ses marchands de mort subite ? »

Un « Non ! » tonitruant monta du pont. Puis il ajouta.

« Alors, pensez-vous comme moi qu’il nous faut le ranger à l’honneur ? »

De toutes les bouches, celles des hommes comme celles des femmes, s’éleva un terrible « Oui ! » qui se ponctua par un « Aux armes ! Pour la Bretagne ! Pour la duchesse Anne !» d’une seule voix. »   

A ces mots Anne esquissa un sourire.

« Hervé n’eut pas même besoin de commander le branle-bas. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les câbles furent coupés. Les gabiers, avec une agilité incroyable, étaient déjà à la manœuvre. Un chant viril des hommes de la mer monta, rythmant leur ouvrage,  pour que bientôt les voiles affalées fussent grosses de vent. Dans l’entrepont, les artilleurs s’activaient. A bâbord, à tribord, les sabords s’ouvraient sur les bouches à feu. On sentait que les années de campagne au Levant, à Mytilène, avaient aguerri l’équipage aux manœuvres de guerre ! Seuls les archers et arbalétriers paraissaient gênés, bousculant les convives qui ne savaient  que faire. S’apercevant du tumulte qui régnait sur le pont, Hervé ordonna de sa voix forte que les femmes et les enfants cherchent refuge dans le gaillard d’arrière. 

L’escadre qui arborait l’étendard de Saint-Georges fondit sur nous comme crécerelle sur sa proie. Ordre fut donné au gros de votre flotte d’aller trouver refuge dans le port de Brest. Nous n’étions plus que trois à leur tenir tête : nous, la Loyse et la valeureuse petite Nef de Dieppe. Le combat était par trop inégal ! Qu’importait ! Nous avions la mission de permettre au gros de nos navires de s’abriter.

Bientôt, les canons qui se tenaient en batterie vomirent leurs meurtriers projectiles dans un fracas qui ébranla l’océan. De la mitraille perfora les voiles. Des boulets entamèrent la coque. Puis une pluie de flèches et de carreaux obscurcirent le ciel.

C’était l’enfer sur mer, tel qu’Alighieri n’aurait su le décrire ! Rapidement, la saveur iodée du large fit place à l’âcre odeur de la poudre noire, l’immense azur à l’opaque fumée ténébreuse que crachaient les pièces d’artillerie, les rires et les chants aux cris terribles des mourants fauchés par la tonitruante mitraille qui éructait des sabords des caraques, l’humidité des embruns sur le pont au sang poisseux des blessés et des morts.

Puis, ça et là, l’imposante stature d’Hervé, encourageait, ferraillait, soutenait, bataillait, galvanisait. C’était Roland au pied marin. On le croyait au gaillard d’arrière, on le voyait à la proue. Votre époux a Bayard, vous aviez Primauguet.

Grâce à la détermination de l’équipage et de son capitaine, nous étions parvenus à repousser la Mary-Rose et le Sovereign que nous avions transformés en pathétiques coquilles dérivantes, fauchant net à tous deux la mâture. Restait le Regent.

La Mary-Rose

Votre navire, Majesté, était maintenant trop endommagé. Hervé joua son va-tout et aborda le navire ennemi. Un affreux et sanglant corps-à-corps commença.  Du pont supérieur, presque dans la sainte barbe, montait une inquiétante fumée noire. Notre commandant l’avait-il vue ? Est-ce pour cela qu’il avait décidé de se coller bord à bord avec l’ennemi ? Le bougre en était bien capable. C’est là qu’un tir d’espingole vint me fracasser l’épaule, me faisant choir par-dessus bord. C’est sans nul doute ce qui me sauva. Bien que désorienté et souffrant le martyr, j’eus suffisamment de forces pour m’accrocher à un des nombreux débris qui jonchaient la surface de l’eau. Les navires s’éloignaient peu à peu. La fusillade s’estompait quand la fumée toujours plus noire montait de notre nef. Puis ce fut l’explosion ! Terrible ! Le Vésuve en éruption ne fut sans doute pas plus impressionnant ! Des débris et des corps volèrent comme fétus de paille puis retombèrent dans l’océan en chutes pathétiques, s’achevant en de morbides claquements à la surface de l’eau.

Longtemps j’ai entendu des cris d’agonie. Longtemps j’ai vu des fragments de ce qui fut le fleuron de votre flotte brûler sur l’eau. L’Iroise était devenue un charnier crépusculaire. Et j’ai prié longuement pour ma femme qui… qui… »

Ma voix devint soudain caverneuse. Les sanglots me submergèrent. Anne, pleine de bonté acheva :

« Je sais ce qui est arrivé à votre épouse, baron. Je sais aussi comment vous avez été sauvé par l’équipage de la Nef de Dieppe. Aussi, ne vous tourmentez plus et sachez que votre Reine et le royaume de France vous sont gré de votre sacrifice. »

 



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Baptiste AIRAUD



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