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 DE
MER











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Un bananier chargé
de ferraille



Partie de cache-cache
dans le brouillard



Rapports de mer









La sardine









Les vaisseaux de pierre


Un malamok
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L'aventure câblière
de Déolen
en Locmaria-Plouzané



Le naufrage de La Sémillante


Nouméa:
la vie sur les pontons



Cyclone
dans le lagon calédonien



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La Marie-Jeanne


Le guetteur de Molène


Des liens de varech


Il a neigé sur la ville d'Ys


Quand j'étais castor


La Pierre aux Femmes


Le naufrage effacé


Noël sur un bateau


Tempête en mer de Chine


Le gabier de La Saône


Vole, mon goéland !


Là-haut sur la mer


Les 8 vents de Majorque


Retour de pêche


Rencontre avec le Kurun


Rêveries arctiques


Les mers ne devraient pas mourir


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Rêves de mousse


La vie d'un ancien port fluvio-maritime:
Pont-L'Abbé



Demain, la mer...




La Sardine
 ©
Un document historique écrit par
Georges Tanneau.


"Tout est marin ici - écrivait André Suarez en 1901, en parlant de l'Ile-Tudy - les maisons ont un air de gaillards; le vicaire, dans son canot, souque de l'aviron et les petites filles jouent dans les barques. Cottes troussées jusqu'aux genoux sur les jambes nues, les femmes, aux traits hâlés, travaillent à la sardine."

   
La sardine, la petite reine au dos d'émail bleu, au ventre d'argent scintillant, ce poisson qui fut longtemps appelé le "blé de l'Océan", comment l'auteur de "Landes et Marines" aurait-il pu ne pas l'évoquer en décrivant nos petits ports de pêche, quand on sait combien sa présence précoce ou non sur le littoral Bigouden, les irrégularités de ses prises, de juin à octobre, dirigèrent et modelèrent durant des siècles la destinée de ce pays de marins ?
   Avec l'approche des beaux jours, son attente était sur toutes les lèvres, sa quête devenait un souci permanent et son apparition était saluée comme une libération. On attachait une telle importance aux premières captures que le bateau qui, le premier, rapportait quelques sardines, dite la "Prime" ou encore le "Bouquet", recevait des usiniers auxquels elles étaient présentées une gratification spéciale. C'était parfois même l'occasion d'une véritable cérémonie, d'une petite fête qui faisait date. Le patron découvreur accrochait en haut de son mât de taillevent un bouquet de fleurs champêtres pour que les autres pêcheurs puissent le reconnaître de loin et flatter ses mérites.

chaloupe sardinière
Chaloupe sardinière. Dessin de Marek.


                 Dès cet instant, plus de répit, on remisait les filets sombres de l'hiver ou du printemps ( c'est-à-dire les filets à maquereaux ou à sardine de dérive ) et on armait fébrilement les chaloupes avec des filets bleus pour la sardine de rogue. A l'Ile-Tudy, comme dans chaque port de pêche de Cornouaille, l'effervescence était à son comble. Tous les journaux locaux relataient l'événement et l'article qui l'annonçait figurait toujours en première page. Ainsi peut-on lire en caractères gras dans l'hebdomadaire quimpérois "Le Bas-Breton" du 15 juin 1881:

" La sardine vient de faire son apparition sur nos côtes. Les bateaux sortis le 10 juin rentrent tous avec du poisson."

     La sardine apportait un peu de bonheur, mais surtout beaucoup d'espoir et encore plus de rêve dans les modestes demeures.
     Souvent, les premières pêches du mois de juin permettaient d'engager des achats, des dépenses longtemps différées, et même de se marier : plus de 10 mariages un même jour, en juin 1890, dans la seule église du Guilvinec. Si ce n'était pas encore la fortune, la sardine brillait quand même comme de l'argent et se trouvait étroitement associée à la prospérité de la région, comme semblait le prouver cette chansonnette apprise par nos grand-mères sur les bancs de l'école maternelle :

Le pêcheur de sardine,
Par son rude métier,
Fournit à nos usines
Et à nos ateliers
Le pain que la famille
Réclame chaque jour,
Et sème par la ville
Le bien-être et l'amour.

Sardiniers en pêche.
" Filet droit " par Georges Scott. 1891. Journal "L'Illustration".

    La pêche à la sardine, au début du 20ème siècle, se pratiquait à l'aide de chaloupes non pontées, de 7 à 8 tonneaux et d'environ 9 mètres de quille. Ces chaloupes étaient gréées de deux mâts munis de voiles à bourcet ( au tiers ). La misaine à l'avant, le taillevent à l'arrière. Elles appartenaient parfois à un patron, à une fratrie, mais le plus souvent à un armateur à cause du coût élevé de leur construction et de leur armement. L'équipage était généralement composé de cinq à sept hommes.
      Aussitôt la présence du poisson reconnue, souvent grâce à des rassemblements d'oiseaux à quelques milles du rivage, on se dirigeait toutes voiles dehors vers cet endroit et, une fois arrivé sur place ( on disait le poull ), l'équipage carguait les voiles et abaissait les mâts de misaine et de taillevent. Chaque patron démontait barre franche et safran et faisait ensuite allonger le filet flottant dans le sillage ( à la traîne ). Les matelots maintenaient la chaloupe avec de grands avirons ( deux hommes par aviron: ils nageaient bout au vent ), pour empêcher le filet de se rassembler. Le filet que l'on traînait ainsi derrière chaque chaloupe avait la forme d'une nappe rectangulaire longue de 35 mètres environ et haute de 8 à 14 mètres. La ralingue du haut, ou kordenn lij, était munie de carrés de liège qui la maintenaient en surface, tandis que celle du bas, ou kordenn vein, était lestée de plombs ou le plus souvent de pierres qui tendaient le filet verticalement dans l'eau.
    Pour lever le poisson, le patron jetait l'appât par poignées sur toute la longueur du filet. L'appât le plus usité était de la rogue ( des œufs de morue importés à grands frais de Norvège ). Pour faire quelques économies, on mélangeait cette rogue à du sable et à de la farine de tourteaux d'arachide. Ce mélange dessinait dans le sillage et de chaque côté du filet une sorte de traînée grasse et blanche ( ar goulavenn ou le graissin ).
      Au bout de quelque temps, des indices, des bulles ( bourbouilh ) et des écailles apparaissaient à la surface. La sardine, friande des petits grains de rogue, montait, montait, tapait à gauche, à droite du filet, et, aveuglée par la nourriture qui tombait à profusion, se prenait les ouïes dans les mailles dont les dimensions ( le moule ) devaient être en rapport avec la grosseur du poisson. Au début de la pêche, le patron était quelquefois contraint de changer de filet et de faire allonger à sa place celui dont le maillage convenait le mieux. Un bon pêcheur savait reconnaître instantanément le moule de la sardine à l'importance et à l'aspect général des bulles qui gagnaient la surface.
     C'est à partir de 1881 que les marins prirent l'habitude de teindre leurs filets de sardine de rogue en bleu pour les rendre moins visibles une fois immergés. Ils utilisaient comme teinture du sulfate de cuivre. Les autres filets droits, filets à maquereau et filets à sardine de dérive, d'utilisation plutôt nocturne, étaient tannés simplement avec de l'extrait de cachou de couleur brune.
     Le coup de filet ramenait en moyenne de 5 à 6000 sardines de rogue. La pêche était dite faillie si cette moyenne n'était pas atteinte.

        Jean Richepin, académicien et poète de la mer, n'hésitait pas à poser son sac à bord des chaloupes douarnenistes. Dans un poème intitulé "Les Sardinières", il raconte à sa façon quelques-uns de ces riches moments partagés avec les équipages:

La sardine est jolie en arrivant à l'air,
Comme un couteau d'argent où s'allume un éclair;
Et de cet argent-là, faisant des sous de cuivre,
Les pauvres gens auront quelque temps de quoi vivre.
Mais pour aller la prendre il faut avoir le nez
Bougrement plein de poils, et de poils goudronnés;
Car la gueldre¹ et la rogue avec quoi l'on arrose
Les filets qu'on lui tend, ne fleurent point la rose.

................................

N'empêche que la pêche en juin ne soit plaisante !
Rien de plus fin que la sardine agonisante
Qui frétille et qui meurt avec de petits cris
Comme si le canot était plein de souris.
Et puis quoi ! Faut-il pas faire manger le monde ?
Et sans la gueldre infecte, et sans la rogue immonde,
Bonsoir à la sardine, et vous ne l'auriez pas,
Riches pour vos hors-d'œuvre, et gueux pour vos repas.

    Quand la pêche avait donné, le retour des chaloupes avait des allures de fête nautique. C'était de véritables courses. Les premiers arrivés vendaient leur pêche plus cher. Les marins démaillaient le poisson - ils débesquaient - et la sardine s'entassait dans la cale et l'espace du pont central, le skotilh, où elle était recouverte de toiles ou de sacs humides pour la protéger des ardeurs du soleil. Les voiles gonflées, les bateaux convergeaient vers les ports les plus proches sous des nuées de goélands. Les filets étaient lavés à grande eau et les dalots répandaient alors dans les sillages un lait d'écailles au-dessus duquel s'ébattaient une multitude d'oiseaux clabaudeurs.
     Quand les chaloupes arrivaient à marée basse et qu'elles ne pouvaient pas accoster, les marins se mettaient à l'eau avec leurs paniers pleins jusqu'au bord et faisaient la navette entre les barques et la cale. Le poisson était ainsi livré par "panarées" ( paniers ronds ou manestrans contenant 200 sardines ) aux gérants des fritures².

Le retour des manestrans
Extrait d'une publicité des conserveries Paul Chacun.


      Les avaries, la fortune de mer, les coups de chien, la brume, pouvaient hélas faire partie du quotidien. Il fallait aussi compter avec la malchance ( ar boch ): cela pouvait être le banc de dauphins ou de marsouins qui déchirait les filets, le vent contraire qui chassait le poisson loin des côtes, ou le calme plat qui vous faisait prendre du retard et rentrer après l'heure de la vente.
     Même en été, quelques coups de vent subits et impitoyables étaient souvent à craindre. Ils étaient à cette époque certainement plus imparables que de nos jours, car l'orage qui noircit rapidement le ciel, la bourrasque qui vous surprend ou vous rattrape avant le retour au port, ne se faisaient jamais précéder d'un quelconque "avis météo".


     L'essor pris par la pêche aux poissons bleus - maquereaux et sardines - et par l'industrie de la conserve provoqua de 1850 à 1910 un développement qui fit tripler, quadrupler, quintupler même, la population de certaines communes littorales du Finistère et du Morbihan. Mais à partir de 1880 les années de vaches maigres alternèrent avec les années de vaches grasses et les problèmes économiques se doublèrent alors de problèmes humains et sociaux.
      Les touristes qui venaient visiter notre belle région à l'époque où la vague s'endort sous le soleil ne se doutaient probablement pas que ces voiles blanches peuplant l'horizon et ces filets bleus suspendus dans les mâtures des navires au mouillage cachaient beaucoup de souffrances et de larmes !... Et pourtant, au début du 20ème siècle, les pêches furent désastreuses, voire nulles, et à partir de 1902 nos petits ports sardiniers plongèrent inexorablement dans une profonde misère qui dura sept ans. Le spectre de la famine menaça les populations maritimes et toutes les municipalités de la région, en émoi, réclamèrent des secours d'urgence. On organisa, avec de faibles moyens, des "fourneaux économiques", des distributions de pain, de soupes, de riz et de haricots dans les usines et dans les écoles.

Distribution de soupe aux enfants
Supplément Littéraire Illustré du "Petit Parisien" du 8 février1903

       Pour des raisons demeurées longtemps inconnues, la sardine avait presque entièrement disparu des côtes bretonnes. On accusa les marsouins, les éruptions sous-marines, les chalutiers à vapeur, les courants et les vents d'est.
    On sait de nos jours, grâce à de nombreuses recherches et notamment à des relevés bathymétriques et sédimentologiques³ que le problème avait été principalement d'ordre climatique. Lors des hivers particulièrement froids et tempétueux, il arrive que les courants de retour au ras du fond et aux abords des rias, courants denses et froids appelés courants d'arrachement, soient assez vigoureux pour éroder la vase des vallons sous-marins jusqu'à une grande profondeur. C'est ce qui s'est véritablement produit entre l'hiver de 1901 à 1902 et celui de 1908 à 1909. D'ailleurs, les journaux de l'époque ne manquèrent pas de le signaler:
"... on constate depuis plusieurs mois une turbidité anormale des eaux côtières, telle que les rendements de la pêche ont fortement décru..."
La sardine, qui affectionne les eaux claires et tempérées où se développe le plancton dont elle se nourrit, a donc vu sa migration saisonnière contrariée par l'apparition de ces eaux troublées par des molécules de vase en suspension, et ce, bien au-delà des limites traditionnelles où pouvaient s'effectuer ses captures par les chaloupes à voiles de l'époque. Mais la sardine ne fut pas la seule espèce qui déserta les zones de pêche environnantes. Du fait du bouleversement de leur milieu benthique, la capture des poissons vivant sur les fonds devint elle aussi difficile. Une série d'hivers très froids, de tempêtes de forte amplitude et la grande débâcle de sédiments qui s'en est suivie sur les vasières qui bordent notre littoral atlantique, sont ainsi à l'origine de la disette qui a durement frappé la région de 1902 à 1909. Toute la population des quartiers maritimes de Douarnenez, d'Audierne, de Quimper et de Concarneau se trouva d'autant plus sévèrement touchée par ce changement climatique que, dans les dix années fastes qui venaient de s'écouler auparavant, la pêche, les chantiers navals et les fritures avaient attiré à eux un plus grand nombre de travailleurs venus de la campagne.



    La fabrication de la dentelle au crochet ( guipure d'Irlande, point de Curragh, et picot ), qui fut alors introduite à Audierne, au Guilvinec, à l'Ile-Tudy et à Concarneau par des religieuses et quelques dames patronnesses, procura une activité d'appoint aux familles des marins-pêcheurs et aux ouvrières d'usine en plein désarroi. Une véritable industrie de la dentelle se développa alors, s'organisa, s'intensifia d'un port sardinier à l'autre, et assura la survie des populations maritimes. Le temps a passé, le spectre de la famine s'est éloigné, mais la dentelle au crochet est devenue une tradition dans nos villages. En 1960, il existait encore dans le canton de Pont-l'Abbé cinq mille dentellières travaillant à domicile, et leur principal ouvrage, le gant d'Irlande, se vendait dans le monde entier. De nos jours, les estivants émerveillés découvrent encore en pays Bigouden de magnifiques napperons confectionnés au crochet, sans se douter que ce travail délicat est finalement l'heureuse survivance et le témoignage durable d'une des périodes les plus douloureuses de nos ports sardiniers.
 

                                                                                                                      
Georges Tanneau, septembre 1999
1- Pâtée de crevettes et de petits poissons écrasés et conservés dans le sel.
2- On appelait fritures ou friteries les usines de conserves à l'huile.
3- Voir " L'évolution des fonds de pêche bigoudens depuis le début du XXème siècle" par J.P. PINOT. ( U.B.O., Laboratoire de géographie de la mer et des littoraux).

Ce texte longtemps inédit de Georges Tanneau a été intégralement publié dans l'édition 2008 de "L'Almanach du Marin Breton ".

Voir aussi, du même auteur, le poème "Sur la peau du diable". et le récit "Il a neigé sur la ville d'Ys".

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