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NOUVELLES
 2014
















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L'île du Seigneur ©.


Une nouvelle de Corynn THYMEUR
de Labrihe ( Gers )

2 e prix 2014, catégorie "Adultes expérimentés"
.

***


   Abasourdis, encore vacillants, les frères sortent de l’abbatiale pour se retrouver en grappes claires dans le verger tout proche. Eux, habituellement si peu prodigues du toucher, s’agrippent les uns les autres, tentent de se rassurer, murmurent, se signent, s’exclament. Ils se tiennent apeurés sous un ciel de plomb et d’anthracite balayé d’un fort vent de noroît qui réprime à grand-peine ses bourrasques de pluie glacée. Enfin, la blanche robe de l’abbé fait son apparition sous le nouveau portique à voûte gothique qui a résisté vaillamment aux secousses de la terre. L’homme vient vers eux à pas amples, levant haut ses bras dans un signe de demande de calme autant que de ralliement.

   - Tout va bien, mes frères, calmez-vous ! prononce-t-il d’une voix forte avant de baisser le ton. Personne n’a été blessé. Dieu nous a envoyé un signe pour éprouver notre foi en Lui. Mes fils, prions tous ensemble pour Le remercier d’avoir relativement épargné notre abbaye dans ce tourment des luttes terrestres contre Satan.

   Éperdus de reconnaissance, les moines se mettent en position de dévotion, mais n’ont pas le temps de psalmodier, qu’une fraîche voix de bambin les interrompt.

    - Père Fanch ! Mon père ! Regardez sur la mer, il y a une nouvelle île !

   Le gamin, qui accourt vers eux, n’a pas plus de huit ans ; c’est le fils de Yann ar pesketour, un hardi navigateur, vaillant pêcheur et bon chrétien. Malgré le froid de l’hiver qui mord la plante de ses pieds, l’enfant a ôté ses sabots pour aller plus vite sur le sentier qui mène à la maison du Seigneur en passant par les champs.
   Aussitôt, tous se remettent debout et examinent l’horizon qu’ils connaissent par cœur. Sur la mer encore tourmentée d’écumes irascibles, une roche noire a effectivement émergé. D’abord stupéfait et interdit, le père François ne sait que dire. Un rayon de soleil brise son carcan et perce la noirceur céleste pour se poser, tel le doigt de Dieu, sur la nouvelle terre. Touché par cette manifestation divine, l’abbé se laisse tomber à genoux, suivi par ses frères tonsurés et l’enfant barbouillé.

   - C’est un miracle ! Le Très-Haut offre une nouvelle île à notre abbaye pour la travailler et y porter Sa sainte Parole. Qu’il soit fait selon Sa volonté ! Dès que nous aurons terminé les réparations inhérentes au vif tremblement de la terre, nous y pourvoirons !

   C’est donc à l’aube du printemps suivant que le père François convoque frère Michel.

   - En tant qu’ancien marin et prêtre, tu as, mon fils, toutes les qualités pour vivre sur notre bien maritime. J’ai demandé à Yann le pêcheur de te laisser sur l’île. Notre cellérier a préparé une caisse de victuailles, une d’outils et de matériel de pêche, des planches de bois, un tonneau d’eau claire et un de vin. Tu trouveras également une malle pour les objets rituels nécessaires à une bonne vie chrétienne. Dieu pourvoira à ce dont tu pourrais avoir besoin en supplément. Tu iras avec le grand Jean ; ce n’est qu’un vilain mais il a la force d’un bœuf, il te sera utile pour travailler. Nous t’enverrons un nouveau ravitaillement un lundi sur deux. Tu as tous les mois chauds de l’été pour te construire un abri avant que la froidure de l’hiver ne reprenne ses droits.
   Le lendemain matin, ému, Michel saute du canot sur la fine plage de sable blanc qui s’est créée au cœur d’une petite crique. Il a conscience d’être le premier humain à se tenir sur cette terre divine. Laissant Jean décharger malles et tonneaux, il avance sur son nouveau domaine, ouvrant grand son nez aux effluves marins et iodés qui l’emplissent de bonheur.
   Sous ses pieds, le sombre granit est partiellement recouvert de poussières épaisses par endroits, faites de bouts de goémon séchés, de sable envolé, de duvet arraché, bribes de souvenirs qui s’accumulent patiemment, venues de l’érosion de la côte toute proche, une demi-heure à peine à tirer les avirons sur le banc de nage.
   En se penchant pour observer ce début de terreau, le moine est surpris de découvrir qu’un embryon de vie s’y développe déjà : la tétine de souris côtoie le chiendent des sables, des fourmis se promènent à la base de leurs racines ; elles ont dû arriver portées par les oiseaux. En avançant un peu plus loin, le frère remarque quelques nids de goélands, d’huîtriers et même de passereaux au chant si beau ; cela met son cœur en joie.
   La brise, qui souffle de la terre, lui porte le son de la cloche de son abbaye qui appelle à la prière. « Tierce », pense le moine qui se recueille, célébrant pour la première fois le Seigneur sur ce rocher offert. Dès cet après-midi, avec l’aide de Jean et de Dieu, il construira un ermitage pour les pèlerins qui auront besoin de paix sur leur chemin vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Il sera un hommage à Dieu par sa beauté et l’harmonie qui se dégagera de ses murs.

   - … et c’est ainsi que se termine notre visite de Beauport.
   - Excusez-moi, mademoiselle.
   - Oui monsieur ?
  - J’ai entendu dire qu’il y a bien longtemps, vers le XIVe ou le XVe siècle, un ermitage dépendant de l’abbaye se trouvait sur une île située juste en face. Où est-elle ?
  - Oh, ce n’est qu’une légende, monsieur. On a effectivement retrouvé une charte qui mentionne vaguement une île que Dieu aurait soulevée de la mer pour l’offrir aux moines, mais que, devant le manque de foi de certains d’entre eux, il l’aurait reprise ; cependant nous n’avons jamais retrouvé quoi que ce soit dans l’anse de Beauport, pas même aux grandes marées ; il ne faut pas croire toutes les fables. Excusez-moi, je dois vous laisser. Au revoir, monsieur.

   Le vieillard est déstabilisé par la réponse gentiment moqueuse de la guide.

   - Au revoir, mademoiselle, répond-il néanmoins.

   Quand il était petit, il allait souvent sur la pointe du chemin de Guiben, à Paimpol. Là, il aimait s’asseoir sur la roche froide ; il écoutait le vent de suroît qui racontait une île, juste en face. Il imaginait sans mal ce gros rocher de granit noir d’à peine quatre mètres de hauteur, d’une longueur de huit cents mètres maximum pour une largeur de trois cents mètres, avec une fine plage au creux d’une anse, et des oiseaux de mer ; et puis il y avait deux hommes, un vêtu d’une dalmatique sombre protégeant sa coule blanche, et un autre, paysan, véritable géant aux immenses mains travailleuses, qui bâtissaient et construisaient sans relâche sur cette terre nouvelle. Il lui suffisait de fermer les yeux pour entendre l’écho de la cloche de la chapelle sur l’île sans nom.

   - Je vous ai entendu poser votre question, monsieur, excusez-moi. Je m’appelle Marie Janu, étudiante en sismologie. Savez-vous qu’un important tremblement de terre dont l’épicentre était sur Calais, s’est fait ressentir en 1382 jusqu’ici, en modifiant la structure terrestre ? Cela pourrait expliquer la naissance d’une terre.
   - Mais pour la disparition de l’île ?
   - En 1449, toujours sur Calais, la terre a violemment tremblé. La faille était la même. Si votre île est née puis a été détruite par ces deux événements, elle aura vécu à peine soixante-sept années : terre inconnue, à présent oubliée, qui vous a valu les sarcasmes de notre guide.
   - Je vous remercie, de tout cœur, de votre explication scientifique, mademoiselle Janu.

   Le vieil homme se tourne vers l’océan tout proche. Il sait, il sent qu’il ne se trompe pas. Il y eut ici une terre nouvelle, née de la main de Dieu ou d’un tremblement de terre, habitée par un religieux, un géant, et ses rêves d’enfant.



Corynn  THYMEUR  


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