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Des pages qui font aimer et respecter la mer.




NOUVELLES
 2012








La nef de la Royne



Le notaire de Saint-Renan



Le sacrifice de la Belle Cordelière



Entre Le Conquet et Le Minou



La bataille de Cunégonde de Kergouezel



Le compagnon de Primauguet



Quatre frères



Traumatisme



La dernière victoire de La Cordelière



Espionnage



Le récit de Gwenn



La nuit de la Saint Laurent



Le récit de Malo


Traumatisme

Une nouvelle de Brieuc SANQUER
Elève de Seconde au lycée de Kerichen à Brest
1er
prix catégorie "lycéens"


***


Le vent fouettait mon visage. Je sentis les embruns sur ma peau. J'ouvris les yeux.
Devant moi s'étendait l'étendue bleue sombre de la mer. Tout était calme. Le soleil, à son zénith, enflammait les flots. Le bois humide et vermoulu de la vigie craqua au moment où une puissante déferlante frappa la coque. J'entendis quelques rires en contrebas. Je me retournai. La terre de Bretagne s'offrit à mon regard. Au nord, étincelante de soleil et d'écume, la pointe St-Matthieu montait vers le ciel clair. À l'Est s'ouvrait la rade de Brest, calme et importante. J'aperçus quelques taches blanches. Les pêcheurs rentraient vendre le fruit de leurs efforts. Au sud, la presqu'île de Crozon s'avançait telle une main verte sur l'étendue scintillante. Ses trois doigts aux ongles de roche semblaient gratter l'océan dans une explosion de blancheur immaculée.

Une voix me parvint de la vergue. Avec une prudence calculée, je me penchai hors de mon instable perchoir. Quinze mètres plus bas, la réception mondaine du capitaine battait son plein. Dans une débauche de couleurs et de lumières, ces gens de la ville débattaient distraitement de la politique de la reine. Les voix graves et maniérées des nobles, les rires exagérés des bourgeoises et le tintement des verres en métal me parvenaient faiblement. Leur vision m'écœura. Qu'est-ce que ces gens imbus d'eux-mêmes venaient faire dans notre monde? Savaient-ils seulement ce qu'était un sabord, un mât de misaine ou encore la sainte barbe? Je vis l'un d'entre eux, tellement soigné et maquillé qu'on eût dit une danseuse, toiser d'un œil supérieur et méprisant l'un des jeunes marins servant le vin du mieux qu'il pouvait. J'eus envie de le soulever par la culotte, de le secouer comme un prunier puis de le jeter par-dessus bord, qu'il aille se rafraîchir les idées dans les courants glacés de l'océan.

Un peu plus loin, sur le château avant, le capitaine discutait avec deux riches armateurs. Bien que je ne pusse pas apercevoir avec précision les traits de son visage, il donnait l'impression d'un homme préoccupé.

Soudain, la voix retentit de nouveau:

« Eh, Henri! »

Je me tordis le cou et vis Martin, le pilote, accroché à la vergue, son pantalon rouge se détachant nettement sur la voile blanche.

« Surveille l'horizon, on raconte que les sujets de Sa Majesté sont en balade », tonna-t-il de son rude accent breton. Je répondis d'un hochement de tête. J'observai encore un moment les mijaurées et nantis du pont supérieur et reportai mon regard sur le lointain.

Un tressaillement me parcourut. Plusieurs dizaines de points blancs constellaient l'horizon, telles des étoiles miroitantes. Je restai un moment stupéfait, puis me penchai dangereusement vers le bas en criant de toutes mes forces:

« Voiles à bâbord! Au moins quarante! »

Les Anglais devant la pointe St-Mathieu. Dessin d'Hervé Le Gall

Je savais compter. J'avais fait des études à Morlaix mais avais abandonné le droit au profit de la mer.

Sur le pont, les matelots commencèrent aussitôt à s'agiter. Le capitaine se précipita vers le château arrière. On entendit des grondements sourds s'élever de la cale. Les canonniers préparaient leurs pièces. Le cliquètement des armures résonna dans le château avant. Martin, arrivé en bas, hurla en direction des vergues.

« Pavillon anglais! Hissez le pavillon de la reine! »

Les invités, croyant à une plaisanterie, s'amusaient de toute cette agitation. Les archers sortirent précipitamment de la cale et se mirent en position le long du bastingage. Leur capitaine, se ruant vers les mondains, leur aboya:

« Fichez le camp, bougres d'incapables! Nous sommes attaqués par des Anglais! », accompagnant ses paroles d'un flot d'injures plus ou moins imagées. À l'ouest, les navires s'étaient rapprochés. Je distinguais plusieurs grosses nefs de guerre. Les petits bâtiments qui les accompagnaient devaient être des prises de guerre.

En bas, c'était la panique. Les marins, sûrs d'eux, occupaient leurs postes à merveille. Les civils couraient en tous sens, criant comme des déments, se bousculant à l'entrée du pont inférieur, se cachant derrière des caisses et des tonneaux. Les armures luisantes de la Garde sortirent telle une avalanche de métal du château avant. Le bateau mangeait des nobles et vomissait des soldats. Sur les navires ennemis, le fourmillement était maintenant visible. J'empoignai mon arc et retendis la corde. J'avais cinq flèches. Le pont supérieur était maintenant silencieux, à part notre capitaine qui donnait des ordres de tous côtés. Un son de cloche retentit. Je me retournai vivement. Dix-huit bateaux arrivaient par l'est, sortant de la rade en ordre de bataille.

« Renforts bretons à tribord! »

Une clameur s'éleva de la masse de soldats. Nous n'étions certes pas à armes égales, mais au moins, nous aurions droit à une vraie bataille. Puis, l'attente commença. Le calme avant la tempête, comme on dit. Nous étions tendus mais prêts à en découdre. Les bateaux alliés nous rejoignirent alors que les Anglais n'étaient plus qu'à quelques encablures. Les bâtiments, répondant aux ordres de Portzmoguer, virèrent de bord afin de lâcher une bordée de canon. Les coups partirent comme des roulements de tambour. Les voiles anglaises se trouèrent, les proues éclatèrent et des mâts tombèrent. Le bateau face à la Cordelière fut entièrement démâté et une seconde salve rompit sa coque en deux parties. Les Anglais ripostèrent, se concentrant sur La Louise, le vaisseau amiral. Dans un craquement sinistre, le grand mât s'effondra sur lui-même, sa voile se flétrissant dans un concert de froissements. Le château arrière fut soufflé et une pluie de planches s'abattit sur le pont. Subissant de graves pertes humaines et matérielles, La Louise fit demi-tour et se replia à vitesse réduite.

Pendant ce temps, trois grosses nefs anglaises se dirigeaient sur nous par le nord. Le capitaine ordonna à Martin, à la barre, de virer à bâbord vers la première des trois nefs. La seconde, devinant la manœuvre, fit feu sur notre château avant. La structure, durement éprouvée, s'effondra sur ses occupants civils. Pendant quelques secondes, des cris de frayeur assourdis sortirent des décombres puis le silence se fit. Les canonniers tribord firent feu sur le premier bateau, nommé Sovereign, ravageant le pont supérieur. Les archers décochèrent une première volée, achevant l'équipage du Sovereign, qui commençait à brûler. Dans un ultime effort, les artilleurs anglais tirèrent leurs derniers boulets. Un craquement monta de la cale, suivi de hurlements effrayés. La coque était percée. Le vaisseau amiral anglais, le Regent, apparut à bâbord, faisant pleuvoir les flèches sur le château arrière. Les archers, courant sous les projectiles, se précipitèrent pour riposter mais furent décimés par la pluie meurtrière et obligés de se replier vers la proue. 

Combat entre La Cordelière et le Regent. Dessin d'Hervé Le Gall.

L'éclair des coups de canons m'aveugla. Je tombai à la renverse dans le nid de pie. Au moment où je voulus me lever, le balancement se fit plus prononcé. Je levai la tête. Tout autour de moi, les bateaux français se repliaient vers Le Conquet.

Soudain, l'horizon bascula. Le mât tombait. Je m'accrochai de toutes mes forces au mât dans un effort désespéré. Mon arc tomba. Tout à coup, un violent choc secoua l'armature. Je relevai la tête et aperçus un soldat anglais me toiser d'un air étonné. Le mât était tombé sur le pont du Regent. Il empoigna sa hallebarde et la pointa sur moi. L'instant suivant, une flèche lui traversait la gorge de part en part. Je rampai le long du mât et atteignis le pont anglais. Je m'accrochai furtivement au bastingage et lançai un regard circulaire sur la bataille. Le pont anglais était presque vide, à part quelques archers qui tiraient dans les gréements de la Cordelière pour les débarrasser des derniers survivants. Le fleuron de la flotte bretonne, gravement endommagé, s'enfonçait plus profondément que d'habitude dans les eaux noires. De nombreuses cordes reliaient les deux bateaux. Tout autour flottaient des planches, des corps, des cordes, des tonneaux et autres débris divers. Ce qui se passait sur le pont supérieur de la nef était un fouillis indescriptible. On apercevait clairement le tintement des armes qui s'entrechoquent, les cris des officiers, les râles des mourants et les claquements des arcs. Voulant apporter du renfort à mes compagnons, je me dirigeai avec d'infinies précautions vers une corde ayant servi à l'abordage. Au moment où je m'y accrochais, un archer me vit et me chargea avec sa matraque. Bloquant son bras avec le mien, je le saisis par le col et l'envoyai valser par-dessus bord. Alourdi par son armure, il disparut rapidement dans les flots tumultueux. J'entrepris ma traversée en rappel. Au bout de la moitié du trajet, je me retournai et eus le temps de voir un matelot anglais couper la corde d'un grand et vigoureux coup de hache.

Surpris, je lâchai la corde. Les images défilèrent devant mes yeux à une vitesse hallucinante. Après une chute d'au moins six mètres, j'entrai dans l'eau glacée. Ma bouche se remplit. Je peinais à remonter. Je parvins à m'agripper à une planche et remontai vers la surface. Je crachai toute l'eau que j'avais dans les poumons. J'eus la nausée. Je vomis. Je m'accrochais si fort à la planche que mes jointures blanchirent. Je ne pensais plus à rien. Relevant la tête, j'aperçus Martin sur le bastingage se battre contre deux Anglais. Se voyant acculé, il se retourna et sauta. Je nageai aussi vite que je pus vers lui. Lorsque je le remontai, il était au bord de l'asphyxie. Il me tenait si fort que je crus qu'il allait m'entraîner au fond. Finalement, il ouvrit les yeux et me reconnut. Il me lâcha et tint la planche sans un mot. Nous nous éloignions quand, tout à coup, la Cordelière explosa en un fracas assourdissant. La sainte barbe, pensai-je.

Nous manquâmes de peu de nous faire écraser par une vergue enflammée. Des hurlements de douleur résonnaient alors que des torches humaines se jetaient du château arrière. Nous étions effarés. Le feu gagna le Regent et peu après il explosa à son tour. Partout, des cadavres flottaient. L'odeur âcre de la fumée emplissait nos narines et nous étions aveuglés par le sel des embruns. Nous dérivâmes lentement, loin de l'horrible brasier. Le courant nous porta jusqu'à un récif de la pointe St-Matthieu où nous fûmes récupérés par de braves pêcheurs. Nous apprîmes que, des 500 marins de La Belle Cordelière, nous n'étions plus que dix. La grande majorité des invités avaient également péri mais je ne ressentais pas vraiment de tristesse pour eux, plutôt de la pitié. La mer est un endroit réservé à ses initiés. Si on y rentre sans être invité, on risque le pire. Et le pire était arrivé. Je rentrai à Brest et quittai définitivement la Marine.



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Brieuc SANQUER


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