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NOUVELLES
 2014
















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Une île ©.


Une nouvelle de Gabrielle  COAT  CALVEZ
de Brignogan ( Finistère )

3 e prix 2014, catégorie "Adultes expérimentés"
.

***

     « Quelle aubaine ! » Juste un petit vent portant, à peine quelques ondulations qui font chanter l’étrave, et ruissellent le long de la coque. Allons, il n’est pas encore temps de se laisser aller à la poésie du moment. Il s’est octroyé ce petit week-end de bateau, mais avec l’engagement de corriger les 32 copies de bac blanc de physique de ses élèves du lycée Bellepierre. Professeur de physique à Saint-Denis de la Réunion, c’est vrai qu’il a un cadre de travail extraordinaire – et envié – et en plus du temps pour continuer les travaux de recherche pour sa thèse. S’y mettre tout de suite, dans ce grand calme. Il cale le pilote automatique sur la barre ; il affine le cap pour profiter au mieux de la brise. Pas de rendez-vous avant trois jours, pas de terre à l’horizon, pas une voile sur la mer … la liberté. Il descend se mettre à l’ombre dans le rouf et commence ses corrections.


     Blam ! Crac ! Sweeet ! Crac ! Sweeet ! Blam ! Boum !.... et puis plus rien !
     Il reprend conscience, allongé dans le fond du bateau. Il a mal partout ; il saigne un peu de la tête ; ses copies sont éparpillées dans la cabine ; certaines sont mouillées. Tout ce qui se trouvait dans les équipées est répandu dans le fond du bateau, sur les coussins trempés ; il essaie de se mettre debout et de se traîner jusqu’au cockpit. Choc au creux de l’estomac : le bateau flotte mais tout est cassé ; le mat et la voilure sont en travers du pont et traînent dans l’eau ; le moteur hors-bord a disparu, déchirant le morceau de coque auquel il était fixé ; un morceau de dérive flotte à côté du bateau. Pas un souffle de vent, l’air est lourd, humide, chaud, la mer est plate comme un miroir…

    Vingt jours à sa montre que l’impossible s’est produit, vingt jours à larguer tout ce qui pourrait être un danger pour la coque si la mer se formait, à boire le minimum pour que les réserves durent … Vingt jours, mais sa montre fonctionne-t-elle toujours ? Il n’a pas vu souvent le soleil se coucher … Ou alors, dort-il n’importe quand ? Perdu dans son désespoir ?
Au loin là-bas une terre ! Les courants l’y portent … Y croire ? Quelles données pour un calcul de probabilités ? … Oui, y croire quand même ! Un très léger courant l’amène à la côte ! Vite ! Descendre ! Marcher ! Voir s’il y a quelqu’un ! Téléphoner !
     Il échoue son bateau sur la plage et saute sur le sable. Il fait quelques pas et s’arrête. Bizarre … Il a une impression étrange : l’empreinte de ses pas est bien dessinée dans le sable mais il ne sent pas le sable entourer son pied nu ; ce n’est que très lentement que les grains glissent vers le fond de la trace.
     Et la mer ! Juste quelques vaguelettes viennent caresser la plage … mais la crête mousseuse est comme retenue ; elle prend tout son temps pour retomber sur le sable et monter lentement jusqu’à la limite des coquillages laissés par la vague précédente.
    Un peu de bruit dans les arbrisseaux qui bordent la plage. Oui, il aperçoit quelques êtres vivants … des hommes, des femmes, des enfants … des sourires … quel bonheur !
    Etrange … Ils avancent vers lui comme dans un film au ralenti, un pas … puis l’autre … les mêmes gestes, mais au ralenti ! Ils l’accueillent avec la douceur de ceux qui savent la cruauté de la mer. Ils l’entourent de leurs bras, et il n’ose pas bouger : lentement, une main vient se poser sur son épaule, une autre sur son bras … Ils l’emmènent dans leur village. Ils font les mêmes pas, mais si lents …
    Des petites cases de terre au milieu d’une clairière luxuriante : partout des fleurs, des parfums doux et sucrés … et quelques abeilles qui volent si lentement qu’on voit battre leurs ailes. Un bourdonnement arrive comme étouffé.
    Au début, il dort beaucoup ; il est tellement épuisé de ce naufrage…
    Peu à peu, il reprend un rythme normal, son rythme d’avant. Mais il est toujours décalé : les jours durent si longtemps ; les nuits sont si longues …
    Peu à peu, il adapte son rythme, un peu comme sur un bateau, par quart, indépendamment du jour et de la nuit.


    Depuis combien de temps est-il arrivé là ? Sa montre qui fonctionne à l’énergie solaire a fait plusieurs centaines de fois le tour du cadran. Il sait qu’il a beaucoup vieilli. Parfois un enfant vient doucement, gentiment, suivre du doigt une ride sur son visage. C’est sûr, ils ne comprennent pas pourquoi il va si vite, pourquoi tout va si vite pour lui !
    Il les regarde souvent, longtemps : une mère berce son enfant avec douceur ; un balancement si lent, des mots si doux pour lui dire son amour. Cette lenteur lui donne une émotion à fleur de peau, comme celle qu’il connaissait autrefois quand il allait voir un opéra : ces moments où l’artiste met si longtemps à dire sa douleur ou son amour, loin des mots et des moments de tous les jours où les sentiments sont trop vite dits, oubliés… La musique l’emportait, transcendait le personnage et il ressentait cette douleur, il vivait cet amour… Ici cette lenteur qui l’avait d’abord étonné, puis agacé au point d’avoir failli en devenir fou, lui apportait maintenant une sérénité extrême. Puisque la vie n’a pas de sens, que le temps n’est qu’illusion, prendre le temps de vivre avec une conscience complète de chaque instant.
     Lui, il a constaté – mais sans avoir compris comment - qu’il avait changé d’espace-temps…
Le titre de sa thèse, dans son autre vie, était « Et si le temps n’existait pas ? ». Mais il ne poursuivra jamais ses recherches, il a été absorbé, sa vie a télescopé un autre temps… Il est attaché pour toujours dans la torpeur de cette vie lente et douce, cette vie où la fleur coupée et accrochée dans la chevelure des femmes reste si belle si longtemps !


    -   Dis Maman, raconte moi encore l’histoire de cet homme qui était arrivé sur la plage et qui vieillissait si vite …
    -   J’ai eu tant de chagrin quand il est mort ; il était si gentil mais pourquoi ne prenait-il pas le temps de vivre ?

 
 


Gabrielle  COAT  CALVEZ  


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