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Manon la pépite



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La vengeance à tout prix
.©

Une nouvelle de Brieuc SANQUER
élève de première à Brest
1er prix, catégorie "Lycéens"


***

   

Quelque part au large de la Somalie, février 2005

   Le vent et les embruns me glacent jusqu'aux os et je tremble comme une feuille sous ma vieille chemise rapiécée. La côte disparaît peu à peu dans l'obscurité naissante du crépuscule. Les quatre hommes qui m'entourent, les visages cachés sous leur cagoule, se laissent tranquillement bercer par les mouvements réguliers du vieux hors-bord recouvert de tôles rouillées. Le regard fixé sur l'horizon, ils ressemblent à d'anciens chasseurs tribaux sortis tout droit des vieux mythes, si ce n'est qu'ils portent tous un fusil AK-47 en bandoulière et de longues machettes à la ceinture. Ils ne m'ont pas adressé la parole depuis qu'ils sont arrivés, se contentant de me faire monter dans leur frêle embarcation. Nous fonçons à présent vers le large.

   A cet instant, je sais que je viens de faire un trait sur la vie que j'ai menée jusqu'alors. Mais quelle était cette vie ? Une vie de misère et de déceptions. Depuis que les Occidentaux sont arrivés avec leurs grands chalutiers, nos filets restent désespérément vides et beaucoup d'entre nous sont partis rejoindre les milices des seigneurs de guerre. J'ai alors décidé d'agir et c'est pourquoi je fais maintenant route vers un endroit où je pourrai enfin prendre ma revanche.

   D'un léger signe de tête, l'homme qui manœuvre l'embarcation et qui doit être le chef, ordonne à un de ses compagnons de me bander les yeux, ce qu'il fait sans tarder. Rendu complètement aveugle, je sens le bateau changer de cap mais le voyage continue dans le silence le plus complet, les seuls bruits proviennent des vagues qui heurtent la coque et du moteur usé qui crachote derrière moi. Le voyage continue ainsi durant plusieurs heures où je reste prostré dans le froid, la chemise trempée. Mais je suis déterminé et n'ose pas me plaindre.

   Enfin, je sens le raclement du sable sous la coque. Deux hommes me font descendre sans ménagement du canot. Je suis transi et mes jambes flageolent. On me met une corde dans la main pour me guider et le chemin continue le long de la plage. Plus par nervosité que par fatigue, car je me doute que nous allons bientôt arriver au terme de ce périple, je trébuche de plus en plus sur le sable. Puis, à mesure de notre progression, je commence à percevoir une rumeur devant moi. Ce sont d'abord de légers bruits, puis le ronflement des moteurs et enfin des discussions animées, parfois entrecoupées de coups de feu ; des sueurs froides me parcourent le dos. Il apparaît bientôt clairement que l'on arrive dans un lieu où vivent plusieurs dizaines voire des centaines de personnes. Les bruits m'enveloppent lorsque notre petit convoi pénètre dans le camp. Il y règne une odeur de sueur, de friture, d'huile de moteur et de poudre noire. Nous nous arrêtons soudain et des pas se rapprochent de moi. Mon bandeau m'est brutalement retiré et je suis aveuglé. Lorsque mes yeux se réhabituent à la lumière, un spectacle horrifiant et improbable s'offre à moi.

   Je me trouve au centre d'un espace dégagé autour duquel se dressent d'innombrables habitations de fortune, construites à même le sable à partir de carcasses de bateaux. De multiples feux de camp projettent sur ces bicoques la lueur vacillante de leurs flammes orangées. Entre ces cabanes branlantes évolue et déambule une population hétéroclite d'hommes, armés et cagoulés pour la plupart, de femmes dénudées et de gamins crasseux, au comportement plus proche de celui des rats que de celui d'enfants. Beaucoup d'hommes, saouls ou drogués, se disputent en braillant tandis que les prostituées vantent leurs maigres charmes tout en empêchant les enfants de chiper la nourriture qui grille au-dessus des feux de camp. L'homme qui m'a enlevé le bandeau me saisit par l'épaule et m'ordonne de le suivre. Je m'exécute sans répondre, estomaqué par le spectacle de cette ville à la fois clandestine et bruyante, qui me fait plus penser à un bidonville qu'à un véritable lieu de résistance. La partie du camp la plus proche de la mer est aussi la plus sombre. Le long du rivage s'alignent une vingtaine de bateaux en tous genres : des petits bateaux aux puissants moteurs, des chalutiers rafistolés et des navires de commerce capturés. On ne devine, à bord de ces embarcations, quasiment aucune activité, rendant cette rangée de silhouettes encore plus sinistre dans l'air nocturne. Nous pénétrons dans une grande structure, composée du rassemblement de plusieurs cabanes, de containers rouillés et couronnée par la coque renversée d'un grand voilier de plaisance. À l'intérieur, au milieu d'une grande salle faiblement éclairée et où se tient silencieusement une vingtaine d'hommes encagoulés et armés jusqu'aux dents, se détache le chef du camp. C'est un géant de plus de deux mètres, extrêmement maigre, le torse et les bras recouverts de tatouages. Il est totalement chauve et ses yeux, enfoncés dans leurs orbites et brillants comme deux pierres précieuses, sont les seules choses perceptibles sur son visage plongé dans la pénombre. Il écarte lentement ses bras rachitiques et s'avance vers moi. Il s'arrête à moins de cinquante centimètres de moi et je dois lever les yeux pour voir les siens, qui me fixent intensément. J'ai l'impression d'être face à un fauve qui s'apprête à me dévorer.
« Tu veux vraiment nous rejoindre ? » me grogne-t-il d'une voix caverneuse.

   Je lui réponds oui de la tête, avec un air le plus déterminé possible, en dépit de la peur qui m'étreint. Il me bouscule et sort de la salle. Je le suis à l'extérieur, escorté par une demi-douzaine d'hommes et nous nous dirigeons vers la ligne de bateaux. Nous rejoignons un petit porte-container qui se trouve un peu en marge des autres prises de guerre. Une fois sur le pont, le chef m'entraîne seul dans la cale où il fait si sombre que je vois à peine mes pieds. J'entends devant moi des gémissements et avant que je puisse en déterminer l'origine, la lumière s'allume, éclairant toute la profondeur de la gigantesque pièce. Et là, recroquevillés les uns contre les autres, attachés à un des piliers de soutien de la cale, se trouvent les membres de l'équipage du porte-container. Les vêtements déchirés, le corps recouvert de blessures et le visage émacié, ils semblent sur le point de mourir de faim et de mauvais traitements. À la vue du géant qui m'accompagne, plusieurs d'entre eux laissent échapper des sanglots et des supplications. Un sourire d'une blancheur éclatante lui barre le visage lorsqu'il me double pour se rapprocher des prisonniers. Je me demande pourquoi il m'a mené ici. D'un seul geste, il saisit violemment un des marins par le col et le jette dans ma direction. Le pauvre homme s'étale de tout son long à mes pieds en poussant un hurlement de douleur et de désespoir. Revenant vers moi, sûr de lui et légèrement amusé, il sort de sa ceinture un pistolet semi-automatique et me le tend. Alors que je le regarde sans comprendre, il me force à le saisir et désigne la tête de l'homme étendu et qui pleure maintenant bruyamment.

« Si tu veux être comme nous, si tu veux être un vrai guerrier, tu dois tuer cet homme, avec cette arme, ici et maintenant. »

   Je me fige totalement. J'ai l'impression que mon cœur s'est arrêté de battre. C'est impossible. Je voulais me venger mais ne pas tuer ! Le grand chef me sourit toujours de toutes ses dents. Le marin ne semble pas avoir entendu ces paroles et continue de pleurer. Mon corps est soudain parcouru de frissons et ma main se crispe autour du pistolet. Et si je le tuais, lui ? Ce dangereux et indécent personnage qui joue avec la vie de ces hommes comme un enfant joue avec des insectes. Je tourne lentement la tête pour apercevoir qu'un des gardes du corps du chef, qui s'est approché silencieusement, braque sur moi le canon de son fusil d'assaut. C'est donc inévitable. Je dois le tuer ou ils me tueront moi, ici, au milieu de nulle part et je finirai dévoré par les poissons qui m'ont tant fait défaut. Ma quête de revanche tourne à l'horreur. Mais justement, cette horreur n'a-t-elle pas été nourrie par des hommes comme celui qui gisait à mes pieds ? Ne sont-ils la cause de toute cette violence ? Ils se sont imposés à nous par la force et seule la force les fera partir. Nous devons leur faire comprendre que nous sommes des guerriers, que nous pouvons nous défendre. Alors que jusqu'ici, je le regardais avec pitié, mon mépris pour le marin croît à présent de seconde en seconde.

« Tue-le ! Maintenant ! »

   Je vais le tuer, je veux le tuer finalement. Je relève les yeux vers le chef et lui rends son sourire. Il commence à rire, d'abord tout doucement, puis de plus en plus fort. Effrayé par ce que ce rire sarcastique peut signifier, le marin sanglote de plus belle. Le rire du chef se transforme en hurlement lorsque je tends mon bras armé vers le front du marin. Tout d'un coup, le monde disparaît. Il ne reste plus que moi, ma colère et le marin couché à mes pieds. Cet homme doit mourir. Et c'est moi qui dois le tuer. Je remercie à présent mon chef de m'avoir accordé cette responsabilité. Et lorsque le prisonnier lève les yeux vers moi, il comprend qu'il n'a aucune chance. Je presse la détente, le coup de feu part et la tête de l'homme est brutalement rejetée en arrière. Mes oreilles sifflent et je lâche le pistolet qui tombe sur le sol de la cale dans un bruit sourd. Je détourne le regard de la flaque sombre qui grandit sous le cadavre et jette un regard haineux aux marins survivants qui se blottissent encore plus les uns contre les autres en me fixant avec horreur. Je tourne les talons et quitte la cale d'un pas lent et sûr. De retour sur le pont, je me dirige vers la poupe et m'accroche au bastingage, humant l'air marin. Je sais que j'ai vaincu la partie faible de moi-même et je me sens à présent capable de mener ma quête jusqu'au bout, quel qu'en soit le prix. J'entends l'homme qui m'a donné cette force s'approcher et je me retourne. Il pose ses mains sur mes épaules, me sourit avec fierté et me dit d'un ton grave :

« Bienvenue chez toi, guerrier ! Bienvenue chez les pirates ! ».


Brieuc SANQUER


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