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NOUVELLES
 2012












La nef de la Royne



Le notaire de Saint-Renan



Le sacrifice de la Belle Cordelière



Entre Le Conquet et Le Minou



La bataille de Cunégonde de Kergouezel



Le compagnon de Primauguet



Quatre frères



Traumatisme



La dernière victoire de La Cordelière



Espionnage



Le récit de Gwenn



La nuit de la Saint Laurent



Le récit de Malo


La dernière victoire de La Cordelière

Une nouvelle de Jean-Baptiste LE MEUR
Elève de 1ère au Lycée Naval de Brest
2ème
prix catégorie "lycéens"


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La fête battait son plein lorsque j'arrivai, le 10 août 1512, à bord de la Cordelière. A peine avais-je posé le pied sur le pont que mon ami, Hervé de Portzmoguer, capitaine du navire, vint à ma rencontre. C'était à sa demande pressante que j'avais accepté de venir le soutenir dans la tâche, ô combien laborieuse pour le marin breton, qu'est celle de recevoir des personnalités de la région, et qui plus est, des courtisans du roi, qu'il avait dû, contre son gré, accueillir à son bord. Portzmoguer n'avait pas la carrure d'un homme fait pour vivre en société. Il avait plutôt celle d'un homme d'action, et c'est pourquoi j'avais pour lui la plus grande estime. Je savais que je n'étais pas réciproquement considéré comme tel par le capitaine, mais ma présence était visiblement la seule qu'il puisse souffrir au milieu des jacassements, des dentelles et des rubans dans lequel il se noyait et se débattait désespérément.

Dessin d'Hervé Le Gall

A peine quelques minutes après mon arrivée, apparut en trombe un matelot qui, voyant la foule de « gens importants » qui inondait le navire, hésita et aurait certainement fait volte-face, si le capitaine, ayant reconnu un accoutrement familier, n'avait immédiatement convergé vers lui, soit par courtoisie envers les dames incommodées par l'intrusion de ce va-nu-pied, soit par besoin d'une bouffée d'air dans ce qui était une partie de sa vraie vie. Tordant son bonnet dans tous les sens, le matelot chuchota rapidement quelques mots à l'oreille de Portzmoguer. Les deux hommes semblaient en proie à un vif énervement. M'étant approché pour connaître la cause de leur inquiétude, le capitaine voulut bien me mettre au courant du débarquement imminent de troupes anglaises sur la pointe Saint-Mathieu, proche de la rade de Brest. Connaissant mon ami, j'imaginai fort bien dans quel état d'esprit il se trouvait, n'ignorant pas la colère dans laquelle l'avait plongé l'incendie de son manoir, il y avait deux mois de cela, suite à un débarquement anglais. Aussi, l'étincelle de la colère provoquée par cet affront ne manqua-t-elle pas de mettre le feu au tempérament du capitaine, désireux de laver l'honneur de son nom en ne laissant pas impuni ce qu'il qualifiait, à qui voulait l'entendre, d'un « crime indigne, même d'un Anglais ! ».

En l'espace d'une seconde, les ordres fusèrent, et les marins de la Cordelière, mis au courant et attendant les instructions sur le quai d'embarquement, sautèrent ni une ni deux sur le pont et s'affairèrent pour le départ. Le capitaine, ayant soudain perdu son amabilité apparente qu'il réservait pour les jours d'ennui qu'étaient ceux de l'amarrage au port, sembla redevenir lui-même à force de jurons, de vociférations enflammées et de l'excitation provoquée à l'idée du combat prochain, qui ne manquèrent pas de laisser sans voix les nobles personnages qui avaient, dans leur naïveté légendaire, vu en Portzmoguer un homme, certes timide en société, mais très courtois. Le sourire aux lèvres malgré le contexte, je voyais ce diable vivant se démener dans ses habits de circonstance pour accélérer l'appareillage sous les regards consternés de l'assistance abasourdie des mots orduriers sortant de la bouche du gentilhomme. Le départ fut si prompt que ce ne fut seulement qu'après avoir quitté la rive que les invités s'enquirent auprès du capitaine du moyen pour eux de la rejoindre. Entre deux ordres, celui-ci leur fit remarquer que le temps était précieux et que si ces messieurs voulaient honorer l'éclat de leur nom en se défendant dans l'abordage qui les attendait, ces dames n'auraient qu'à se protéger des coups malheureux qui pourraient les atteindre en se retranchant dans les étages inférieurs, et leur faire place pour le combat qu'ils livreraient bien évidemment avec force, courage et honneur. L'on tenta bien de le raisonner, mais ni la colère des uns, ni les lamentations des autres ne purent venir à bout de la détermination du Breton : nous partions, et nous allions tous nous battre, fils de prince comme fils de pêcheur, et malheur à celui qui contreviendrait à cet ordre. Pour ma part, mes récents voyages en sol canadien me conféraient une certaine connaissance de notre ennemi et du combat en mer, et je ne fus donc point aussi angoissé que ce jeune aristocrate qui vantait tantôt ses mérites d'escrimeur et qui s'effondrait à présent, arrachant sa perruque et ses pompeux habits, à la première occasion de prouver ce qu'il avançait avec tant d'insolence quelques minutes auparavant. Quel être prétentieux l'homme est-il, tant qu'il n'est pas confronté à la possibilité de démontrer sa valeur !


Mais déjà nous apercevions les voiles ennemies et l'engagement devint inévitable. Chacun se prépara à l'affrontement. Les matelots formaient un curieux contraste avec leurs mines défroquées, comparées à la tenue irréprochable des invités, qui ne le seraient certainement plus très longtemps. Il était singulier de voir les grossiers pistolets et sabres d'abordage des uns alignés aux rapières de duel finement ciselées des autres. De même que certains nobles n'ayant pas eu la présence d'esprit d'amener une arme pour ce genre d'excursion inopinée furent surpris de constater l'apparition entre leur mains de sabres et de poignards qui n'étaient certainement pas à la dernière mode et un peu lourds à leur goût. Tirant de tout le feu de ses canons, la Cordelière mitraillait l'escadre anglaise avec une telle fougue, Portzmoguer se démenait tellement pour arriver le plus vite possible sur l'ennemi, qu'il ne put éviter l'accrochage avec un imposant navire anglais sorti brusquement de la brume, le Regent, dont l'équipage offrait à chacun des nôtres trois adversaires armés jusqu'aux dents et entraînés depuis des années à l'art de la guerre en mer. L'engagement était inégal et sans issue : il fallait désormais vaincre ou mourir.

Dessin d'Hervé Le Gall.

Une vague de feu et de fer se déversa sur le pont et balaya une vingtaine de nos hommes. Une cinquantaine d'uniformes écarlates sauta sur notre pont et tenta d'enfoncer la ligne de combattants. Mais Portzmoguer, donnant l'exemple aux hommes, se précipita sur celui qui semblait commander et l'étendit mort à ses pieds. Nous repoussâmes la plupart des attaquants, mais pour un Anglais hors de combat en arrivaient deux autres, et, malgré une résistance acharnée, nous commençâmes à perdre le contrôle l'arrière du bâtiment. Seigneurs comme marins, tous frères d'armes, ils se battaient côte à côte, les Bretons, et Portzmoguer se défendait avec le désespoir d'un animal perdu mais déterminé à vendre chèrement sa vie. Une balle lui avait traversé la cuisse gauche et il se déplaçait en boitant pour soutenir l'équipage de tous côtés. Le sang des deux partis faisait en se rencontrant d'affreux mélanges qui suintaient sur le pont et le rendaient glissant pour les combattants qui, tour à tour, y ajoutaient le leur. Des cris venant de sous nos pieds nous glacèrent d'effroi : les Anglais avaient réussi à pénétrer dans la coque et s'en prenaient aux femmes qui s'y étaient réfugiées. Pour Portzmoguer, ne pas avoir su défendre des femmes était le sommet de l'incompétence et de la honte, et tel que je le connaissais, jamais il n'aurait le courage de se regarder dans un miroir après cela s'il s'en sortait.

Se voyant perdu, il sembla pris d'une soudaine inspiration. C'était le jour de la saint Laurent. Il saisit une planche en feu et se tournant vers le cercle des combattants, nous l'entendîmes rugir au-dessus du vacarme du combat : « Nous allons fêter Saint Laurent qui périt par le feu ! ». Puis nous le vîmes plonger vers la soute aux poudres. Je compris ses intentions au dernier moment et, tournant les talons, je courus vers le bastingage pour me jeter dans l'eau glacée.

Mes oreilles éclatèrent au bruit de l'explosion assourdissante qui embrasa les deux navires, et, aveuglé, à demi-assommé, je n’eus plus la moindre idée de quoi qu'il fût en ce bas monde. Je fus projeté par le souffle et la force des flots loin du lieu de l'incendie. Martyrisé par le sel de la mer pénétrant dans mes plaies, je ne dus mon salut qu'à la fraîcheur de cette même eau qui me permit de reprendre mes esprits. Revenant à la surface, le spectacle de l'issue du cataclysme s'offrit à mes yeux. Un silence mortel planait sur les lieux de la tragédie. Le courant, qui aurait dû me noyer, me projeta miraculeusement sur une vaste planche flottante, vestige de la frégate française, ce qui me permit de m'allonger et de nager sans risque de couler en cas où me trahiraient mes forces. Me hissant sur le débris de bois, je contemplais, à demi-conscient, la Cordelière et le Regent liés l'un à l'autre, se consumer et couler lentement vers les profondeurs de la mer. Poussé par le courant, et me poussant moi-même vers la côte, je fus finalement retrouvé, épuisé, allongé sur ma planche, sur une plage.

Anéantie par les désastres matériels et humains que lui avait coûtés le sacrifice de la Cordelière, le reste de l'escadre anglaise, craignant l'arrivée prochaine d'une flotte de la même trempe que l'héroïque bateau de la marine de France, fit voile vers le large, et le débarquement fut évité. En tout, deux mille hommes avaient péri devant la rade de Brest à l'issue du combat, Anglais et Français confondus, parmi lesquels les plus grands noms de l'aristocratie bretonne. Le sacrifice de Portzmoguer et de ses hommes, Morlaisiens comme aristocrates, fut salué par le roi lui-même, cette action illustrant selon lui le dévouement des marins français à la bannière royale, invincible jusque dans la mort.

« Si Anglais te mordent, mords-les ! » (devise de Morlaix )




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Jean-Baptiste LE MEUR



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