Retour à l'accueil Un plan pour aller directemnt sur une page Le salon de cette année Les auteurs invités cette année Nos précédents salons Les auteurs et les livres de tous nos salons
Un coup de cœur pour un livre De courts récits maritimes Des poésies pour faire voguer nos rêves Des contes maritimes pour tous les âges L'histoire maritime du Conquet Notre concours de nouvelles et les textes sélectionnés
Les Grands Marins du monde La Dictée Océane Un jeu pour tester ses connaissances maritimes Tout savoir sur notre association Les entreprises qui nous aident Nous écrire ou nous parler
Des pages qui font aimer et respecter la mer.






LA  MER
EN
CONTES













La petite sirène


Décompte de Noël


Le Noël de la Roche Percée


L'armada de Noël


Le guillemot de Noël


Guillaume et l'ormeau magique


L'œil de Borgnefesse


Obin et le dragon mal léché


Le phare qui pleure


Un vent d'enfer


Le fantôme de Zack


Homer au pays des glaces


Ce fleuve qui est le mien


L'ange gardien de Noël


La fosse aux loups

 

Ce fleuve qui est le mien ©.

Un conte de Klaus Schaefer-Pérez.




   Notre destin est ainsi fait. A peine éclos, la lutte pour la survie commence. Il en va ainsi depuis des générations, peut-être des millénaires. Je sais que le moment venu, je devrai accomplir mon rituel voyage, c’est-à-dire affronter les mille et un dangers de la descente de la « Grande Rivière », le Yukon. Un périple de 3185 kilomètres qui va nous conduire vers l’océan. Plus dur sera ensuite le voyage du retour jusqu’à la source, là où tout commence et tout finit. Au sein de notre famille, les Saumonet, on s’y prépare avec toute la bravoure des aventuriers. Une obsession que nous partageons avec des centaines de milliers de membres de notre communauté des saumons du lac Tagish. Mes parents m’ont baptisé King. Ce sont eux qui m’ont initié à la vie trépidante qui nous attend. Pour le moment, à peine sorti de l’âge d’alevin, la vie coule tout en douceur en compagnie de mon frère Pink et de mes deux sœurs aînées Nerka et Sardinella.

   A la surface, la cape de glace se dissout lentement pour laisser passer une lumière divine. Nos pâturages sous-marins baignent dans la splendeur cristalline des eaux. Ce jeu subtil de couleurs annonce le retour du printemps. Dans notre nid de frai l’excitation grandit. Je vais enfin vivre pour la première fois cette saison qui promet une nuée de bonheurs. J’ai hâte de la connaître.

  Dans l’antre de notre monde des profondeurs, se cache un trésor. Ou plutôt deux. En effet, soigneusement dissimulés sous la gravière, reposent quelques fragments de la météorite tombée sur le lac gelé en l’an 2000 et une poignée de pépites d’or ; autant de petites pierres précieuses qui ont échappé à la vanité des humains. Peut-être les secrets de l’espace frôlent-ils nos nageoires.

   La nuit commence à imposer son empire. C’est le moment choisi pour lever le rideau du théâtre. La pleine lune en profite pour donner un coup d’éclairage à l’avant-scène. Telle une intruse, elle vient caresser langoureusement la peau translucide du Tagish. Le décor est posé. Tout est prêt pour saluer un événement imminent. Un prélude fastueux, presque un peu pompeux pour clamer la nouvelle tant attendue, voire redoutée : demain au lever du soleil la grande vague migratoire va se mettre en mouvement.

   Les troupes s’organisent avant la folle randonnée. Comme des petits soldats, chacun se cherche un coin quelque part, perdu dans cette immense marée frétillante. Heureusement, notre instinct finira par nous conduire au bon endroit. Ainsi, nous voilà regroupés par familles. La dynastie des Saumonet est au complet. Dans l’euphorie du départ, l’angoisse du pèlerinage vers l’inconnu s’estompe un peu. L’heure est venue de faire ses adieux au lac Tagish.

  « Nagez mes enfants, nagez toujours, n’abandonnez jamais ». Ce furent les dernières paroles de notre mère. A bout de force, elle a préféré rester sur place, en eau douce. Les leçons de la vie m’ont déjà appris quelques vérités implacables. Celle de la séparation avec un semblable par exemple. De cette déchirure, il me reste les conseils reçus et que je me suis promis de ne jamais oublier. Notre pérégrination joue à saute-mouton d’un lac à l’autre. Le Yukon en profite pour se défiler. Mais comme le rappelle notre paternel qui veille sur nous, d’ici peu, nous allons devoir affronter l’un des grands obstacles de notre route. Nos écailles frissonnent déjà dans la perspective de devoir déjouer les pièges de Whitehorse, un barrage redoutable et souvent mortel. Même si les hommes magnanimes nous ont aménagé une échelle à poissons. Nous décidons de tenir un conciliabule familial pour préparer cette épreuve. Et que la chance nous sourie.

  Alerte ! Le rassemblement s’interrompt brusquement. C’est le sauve-qui-peut. Un escadron de redoutables brochets menaçants s’approche de nous. Inutile de lutter. Le salut est dans le camouflage. Ouf ! Cette fois, on l’a échappé belle.

   Bon, les dernières consignes sont assimilées. Papa sera le chef de file devant mes sœurs et moi. Pink va fermer la marche. Mot d’ordre : ne jamais se quitter de vue et éviter de dévier du courant, sinon les turbines électriques nous avalent sans pitié.

Et dire qu’à cet endroit, il y a quelques décennies, on trouvait de magnifiques rapides qui faisaient penser à la crinière d’un cheval blanc, d’où le nom de Whitehorse.
La descente du toboggan me paraît vertigineuse. Quoi qu’il arrive, il faut se lancer avec courage. La « passe migratoire », la plus longue du monde, en bois, s’étire sur 366 mètres.
Une fois au pied du barrage, nous aurons franchi un dénivelé d’une quinzaine de mètres.

     Tout va très vite. Entraîné dans un tourbillon effréné, mon corps est balloté dans tous les sens, malmené, trituré. Me voilà en train d’effectuer des sauts improvisés pour franchir les marches. Et puis, soudain tout s’arrête. Tout paraît inerte. Ma famille est là. Enfin, je crois. Le temps de reprendre mes esprits et de m’apercevoir que Nerka a disparu. Cruelle réalité. Mon père nous console : « Attendons ici un bout de temps. Ne sait-on jamais ».

  Le miracle est bel et bien survenu ! Nerka pointe son museau. Désabusée, elle nous conte sa mésaventure :

- A mi-parcours, je me suis subitement trouvée prisonnière avec beaucoup d’autres dans un bassin fermé. Des doigts s’agitaient ensuite pour nous extraire. Nous avons fini dans un laboratoire où en quelques secondes, on nous a greffé une sorte de puce informatique dans le nez. Puis, j’ai été relâchée.

- Pas de panique, avertit notre père qui se veut rassurant. C’est un truc des humains destiné à connaître les itinéraires et les périodes de nos déplacements. Oublions ces tracasseries bizarres et continuons notre avalaison ».

  Le Yukon prend maintenant ses aises. Dans ces contrées du Klondike, autrefois paradis des chercheurs d’or, l’atmosphère est plutôt paisible. Un territoire que se partagent de larges vallées boisées et les étendues de toundra arctique. Aujourd’hui, l’effervescence des siècles passés a disparu, laissant la nature prendre sa revanche. Le crépuscule ramène la quiétude au sein de notre colonie. Parfois, je crois entendre au loin le chant des sirènes. Une illusion de plus interrompue par un orage qui vient d’éclater au-dessus de nos têtes. Notre univers aquatique s’en trouve tout remué.

   Comme de coutume, la prudence nous incite à rester sur nos gardes ; les prédateurs ne sont jamais très loin. « Notre force est de serrer les rangs » : telle est la consigne plus que jamais de mise à l’amorce des prochaines étapes qui vont être mouvementées et périlleuses. L’interminable vague migratoire se met en branle. Nous allons pénétrer dans le territoire indien et affronter une série de rapides que certains appellent à juste titre les "portes de l’enfer".

   Tantôt le fleuve se prélasse ostensiblement, tantôt il s’emballe en se faufilant entre une succession de gorges profondes et vertigineuses. Big Salmon, Little Salmon, Carmacks, Five Finger Rapid, Victoria Rock : des noms de sites qui chantent les légendes des siècles passés. J’ai l’impression que le Yukon devient sauvage et imprévisible. Le fleuve prend des forces à mesure que ses affluents le rejoignent. A l’exemple de la White River qui ressemble à une coulée de lait. Sa couleur blanche s’explique par son origine volcanique. Ce phénomène occulte notre vision pour quelques instants. On est obligé d’avancer dans une sorte de brouillard.

   Dawson City n’est plus très loin. Mais soudain, le drame ! Le cortège migratoire est en ébullition. Le mot d’ordre est lancé : « Les ours. Plongez vite ! ». Dans le tumulte, chacun tente de sauver sa peau. C’est la panique ! La bousculade ! Au milieu du tohu-bohu, je distingue d’inquiétantes ombres venant de la surface. De toutes mes forces, j’essaie de les esquiver. Avec effroi, j’aperçois notre père qui fonce sur l’ennemi. Il se jette à corps perdu dans les griffes du plantigrade. C’en est fini…

   La loi de la nature s’est imposée une fois de plus. Désormais, nous sommes orphelins. Notre frère aîné Pink sait que la responsabilité de nous guider lui incombe dès maintenant. Le cortège des saumons repart dans une atmosphère de tristesse. Un état d’âme qu’il faut surmonter. Il en va de notre pérennité.

  Laissons derrière nous la cité mythique de Dawson. A l’époque des chercheurs d’or, ces lieux connurent d’innombrables drames humains. Pendant ce temps, notre lit a encore pris de l’envergure. Le parcours aquatique pénètre bientôt sur le territoire américain de l’Alaska. On essaie de se remonter le moral en jouant à celui qui bondit le plus haut. Les courants écumeux sont toujours plus rapides à mesure que l’on se rapproche des canyons. Des canots se glissent entre les flots en furie. Ce sont les hommes amateurs de sport nautique qui s’amusent à se faire peur. Tant qu’ils ne nous pourchassent pas avec leurs armes de pêche...

   Notre marathon fluvial touche à sa fin. Nous laissons derrière nous quelques villages presque oubliés pour entrer dans l’immense delta. Esquiver les barques des pêcheurs est devenu notre occupation favorite ! N’empêche que le danger est omniprésent. L’essentiel est de ne pas trop y penser tout en restant sur le qui-vive ! Surtout que nous allons enfin nager dans la mer. Je tressaille de joie à l’idée de découvrir ce nouveau monde.

   Nous sommes assurément des dizaines de milliers à former cette gigantesque vague de chair qui va conquérir la contrée du Béring. Apparemment, nous sommes attendus par d’autres espèces venues du ciel et du fond de l’océan. Pas forcément pour nous souhaiter la bienvenue. Ils nous attendent comme un festin posé sur la table…

   Les attaques sont meurtrières. Des dizaines, voire des centaines d’entre nous sont happés ou avalés. Je crois que l’heure est venue où chacun doit choisir sa propre voie. Que va devenir ma famille ? Me voilà solitaire face à l’océan. Dans l’eau froide au goût de sel, je suis condamné à errer, en essayant de m’en sortir indemne. Avec nostalgie, je revis cette période bénie, lorsque nous batifolions tous ensemble dans la douceur des lacs. Cette fois, la rudesse du décor m’étreint les nageoires. Je suis bel et bien livré à moi-même. Plus aucune trace de mon frère, ni de mes sœurs. Sont-ils vivants, où ? Autant d’interrogations qui resteront sans réponse jusqu’au jour où le destin me reconduira à la source de ma vie. Ce sera pour plus tard ; beaucoup plus tard. Alors seulement, je saurai si la dynastie des Saumonet a gagné son avenir.

*

   Les saisons s’écoulent lentement. Quatre, huit ou plus. Impossible de faire le compte. A quoi bon d’ailleurs, dès lors que je suis toujours vivant. Epaulards et autres baleines ont croisé ma route. J’ai senti maintes fois le choc des becs des oiseaux de mer plongeant dans notre antre sous-marin, frôlé le fluide des phoques, entendu aussi le ronflement des moteurs des bateaux de pêche lançant leurs filets de malheur. A chaque fois pourtant, la peur au ventre, j’ai échappé au pire. J’en ai plein les branchies de cette lutte sans fin.

   Pourtant, ce matin, un appel venu je ne sais d’où me dit que l’heure du retour est proche. J’ai hâte de retrouver mon Yukon. Même si d’autres guets-apens se dresseront sur mon chemin. A voir l’attroupement qui s’est formé dans les bras du delta, je ne suis pas seul à vouloir rentrer au bercail.

   Voilà quelques lieues déjà qu’une congénère suit ma trace avec insistance. Est-elle perdue ? Que me veut-elle? Je ralentis ma vitesse. Arrivée à ma hauteur, je dévisage l’intruse. Une vraie beauté de la race des saumons royaux. Un corps de rêve et des nageoires coquines. « Je peux vous tenir compagnie ? Je m’appelle Keta » me dit-elle. Manifestement, cette donzelle me fait la cour. Après tout, pourquoi pas ? Au moins, je serai en bonne compagnie parmi cette immense meute. J’apprends que nous allons dans la même direction, c’est-à-dire au bout du Yukon.

   Ainsi, mon voyage de montaison va s’effectuer en duo. A peine entamé, une autre malédiction sème l’émoi dans nos rangs. Un ennemi invisible mais pourtant mortel. Quelques-uns parmi nous suffoquent, s’étouffent, agonisent. L’eau est devenue noire, épaisse, gluante. « Le pétrole ! Fuyons d’ici, n’importe où, sinon nous mourrons ». Ce message lève un vent de panique. Tout le monde se disperse. A bout de souffle, je me retrouve au cœur d’un refuge faunique peuplé de milliers d’oiseaux. Mieux ne vaut pas trop s’attarder par ici. Allez savoir pourquoi, mais la présence à mes côtés de Keta me remplit d’espérance. Nous décidons d’un commun accord de repartir, direction le nord. La nappe d’hydrocarbure s’est heureusement dispersée. Soyons prudents malgré tout.

   C’est ainsi que notre fleuve nous a ouvert ses bras. C’est magique. On oublie la fatigue. Nous filons à belle allure, à contre-courant cette fois. Remonter le Yukon est une lutte sans merci. L’itinéraire reste jalonné de pièges. Keta ne me quitte pas un instant. Je dois être son ange protecteur. Pourtant, dans ce monde impitoyable, je suis vulnérable.

  Le silence des profondeurs est seulement troublé par le tumulte des tourbillons qui s’agitent au-dessus de nos têtes. En scrutant les alentours, j’aperçois tout à coup une masse imposante. Je suggère à ma compagne que nous allions prospecter les lieux d’un peu plus près.

  Surprise, nous voilà devant l’épave d’un vieux bateau à vapeur. Encore une relique sinistre de l’époque héroïque des chercheurs d’or. L’embarcation à aubes a dû sombrer un jour d’hiver en pleine tempête. Car, le fleuve a de terribles accès de mauvaise humeur. Combien de passagers ont-ils perdu la vie dans ce naufrage ? Ma question restera sans réponse, car la poussée des milliers de congénères nous entraîne plus en avant. C’est-à-dire dans le territoire des rapides. Aurons-nous la force de les surmonter ? Mes arêtes me font déjà mal !

   Me voilà promu « saumon du Pacifique ». Encore que cette appellation ne me dit rien qui vaille. Au bout de leurs lignes, les fins gourmets nous épient à chaque virage. Et dire que j’ai passé à cet endroit il y a un bout de temps. Une éternité, me semble-t-il. Nous étions ensemble, toute la famille. Désormais, je dois raisonner en adulte. Autrefois, mes ancêtres se targuaient d’avoir des liens spirituels avec la population indienne du coin. Un épisode de l’existence qui s’est achevé au fur et à mesure que le fossé entre l’homme et la nature s’est agrandi.

  L’épreuve de vérité est proche. Nous devons incessamment franchir la passe à poissons de Whitehorse avec ses nombreux traquenards. Mais, j’ai promis de ramener Keta à destination. Je dois absolument tenir ce pari.

  Un événement inespéré va se produire. J’ai failli m’étouffer en apercevant au loin la silhouette de ma sœur Sardinella. Incrédule, je me crois face-à-face avec une revenante. Les retrouvailles sont frénétiques.

- Dis-moi, où étais-tu depuis si longtemps ? 

- J’ai vécu mille aventures en mer. Je me suis sauvée miraculeusement d’un filet de pêche. Des goélands ont attaqué et décimé notre groupe. Une voix intérieure m’a fait comprendre que l’heure du retour était venue. Et me voilà.

   Savoir ma frangine à mes côtés me donne des ailes. Et justement, il en faudra pour franchir les seuils qui jalonnent la passe migratoire. Keta et ma sœur sont vite devenues des copines. Tous trois, nous décidons d’affronter le passage en sautant les cloisons successives. L’opération n’est pas sans risque. Tant pis, lançons-nous à corps perdu dans cette épreuve.

   La bagarre est rude. On se bouscule, on s’écrase. C’est à celui qui se défile le plus rapidement. J’en ai vu qui mouraient sur place. D’autres sont tombés dans une fosse infranchissable. Comme disait mon père, « Ne vous retournez jamais, allez toujours de l’avant ».

   Finalement, exténués, nous voilà au bout de cette escalade interminable. Ce sacré vieux Yukon nous a fait une fleur ! Ragaillardis, nous reprenons notre montée. Vers le paradis ou l’enfer ? Qui sait ?

  Quel plaisir de retrouver les eaux glacées du lac Laberge. On se sent enfin libre ! Allons-y, musardons un peu avant de nous hisser plus haut. L’espace d’un moment, nous nous laissons aller jusqu’à l’insouciance. On en vient même à gamberger sur le destin du saumon.

   Tiens, une friandise abandonnée entre deux eaux. Quelle aubaine ! Je vais me jeter dessus avant qu’un autre le fasse…

   Brutalement, tout devient noir. Je ressens comme une force de traction irrésistible me tirant vers la surface. Mon corps paraît se disloquer, se déchirer. La gorge me serre. A peine si je peux encore respirer. J’ai des douleurs partout. Inutile d’attendre des secours. Où es-tu Keta. Et toi Sardinella ? Cette fois, je crois bien que pour moi la fin est proche. Un choc et me voilà suspendu à un fil au-dessus de l’eau. Je distingue un visage humain, manifestement satisfait. Donc, je suis bon pour la casserole.

   Les secondes qui suivent tiennent d’un miracle. Une main saisit délicatement mon corps. L’hameçon auquel je suis suspendu est délicatement décroché. Puis une voix retentit :

« Tu as une bonne bouille. Allez, je te rends à ton monde. Tu mérites de vivre ».

   Aussitôt, comme un fou, je plonge dans les profondeurs à la recherche de mes compagnes. Anxieuses, elles avaient décidé de m’attendre. Les retrouver n’est que du bonheur pour moi. Keta rayonne de joie. « Je ne voulais pas croire qu’on m’enlève l’amour de ma vie » me glisse-t-elle à l’ouïe. Peut-être que le pêcheur pensait aussi à une amie lorsqu’il me délivra.

  La vie est belle, me dis-je, tout en folâtrant comme un gamin. Maintenant, j’ai hâte de me retrouver chez moi. Notre moral est au beau fixe. Pendant ce temps, le lac Laberge fait aussi des siennes. De violents remous embrouillent notre progression. Là-haut, la tempête aussi soudaine que violente se déchaîne. Nous devons rapidement atteindre le lac Marsh qui ne doit plus être si éloigné. Quelques dizaines de kilomètres tout au plus.

   Un courant chaud traverse tout à coup notre espace aquatique. L’eau prend de drôles de couleurs. La température grimpe inexorablement. Des bulles se forment un peu partout. Nous sommes dans une marmite bouillante. Pour s’en sortir, la seule issue est de redescendre et trouver un abri dans une rivière adjacente. Tout vacille autour de nous. Le lac est en feu ! Pas de doute, un volcan sous-marin vient de se réveiller. Dans un même combat pour la survie, nous sommes à nouveau des milliers engagés dans une fuite éperdue. Chacun cherche à sauver sa vie. Keta et Sardinella s’accrochent dans mon sillage. Le spectacle est terrifiant. D’innombrables corps morts, brûlés par les cendres incandescents, flottent autour de nous. C’est l’angoisse, encore et toujours.

  Le cauchemar s’arrête enfin lorsque nous atteignons des lieux plus sûrs, échappant momentanément au cataclysme. La sagesse veut donc que nous restions dans ces parages quelque temps. Avec l’espoir que l’éruption volcanique s’épuise.

  Traumatisée, notre communauté se résout finalement à affronter les ultimes obstacles de la piste. Tant d’épreuves nous rendent encore plus forts. En fin de compte, on collectionne les événements avec une certaine fatalité. Les lacs nous offrent même une douce quiétude. Tout est tranquille. Trop peut-être. Mes deux compagnes m’entourent infatigablement. Nous restons constamment aux aguets. D’autant qu’une escadrille d’aigles d’Amérique en quête de pitance nous surveille de haut.

  Voilà que je crois halluciner en observant un congénère géant nager dans notre sphère. Est-il de notre espèce ? Sa taille est pratiquement le triple de la nôtre.

- Tu vois, me dit Sardinella, ce saumon est transgénique. Autrement dit, les hommes lui ont injecté des hormones pour le grossir artificiellement. Quelle horreur ! Jusqu’où iront les excès humains ? Et pour quel profit ?

  Ces explications me laissent songeur. Je divague en laissant mes pensées s’envoler.

  Nous voilà à la maison ! Je reconnais aussitôt l’eau rafraîchissante et pétillante du lac Tagish. Les morceaux de glace ont disparu de la surface. Nous sommes revenus au pays du bleu-vert. Quelle délivrance de se retrouver en territoire familier ; de côtoyer à nouveau les sources du Yukon. Ici est mon berceau. Peut-être vais-je repartir un jour, loin vers l’océan. Mais rien, ni personne ne pourra me voler ces merveilleux instants.

  C’est sûr, j’en pince pour Keta ! Qu’en sera-t-il pour demain ? L’âme en peine, je la vois disparaître dans les profondeurs.

 - T’en fais pas, elle reviendra, me lance Sardinella avant de disparaître elle aussi vers le fond. Ces dames ont rendez-vous dans la frayère. Là où nous naissons tous. A la fois une couveuse géante et une immense pouponnière. Ainsi va la vie des saumons. Une vie truffée de défis. Pourtant telle est ma vie. Et pour elle, je continuerai à me battre. Notre parcours s’assimile à celui de mon cher fleuve.

  Vous comprendrez donc pourquoi le Yukon et moi sommes deux amis inséparables.


  Klaus Schaefer-Pérez   


Retour à l'accueil Plan du site Notre salon de cette année Les auteurs invités cette année Nos salons précédents Les auteurs et les livres de tous nos salons
Un coup de cœur pour un livre De courts récits maritimes Des poèmes pour faire voguer nos rêves Des contes pour tous les âges L'histoire maritime du Conquet Les meilleures nouvelles sélectionnées
Le Club d'Orthographe La Dictée Océane Un jeu pour tester ses connaissances maritimes Tout savoir sur notre association Les entreprises qui nous aident Nous écrire ou nous parler